



{"id":11911,"date":"2021-06-14T23:06:15","date_gmt":"2021-06-14T21:06:15","guid":{"rendered":"https:\/\/largeur.com\/?p=11911"},"modified":"2022-01-26T15:36:03","modified_gmt":"2022-01-26T14:36:03","slug":"interview-46","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=11911","title":{"rendered":"\u00ab\u200aLes femmes prennent des\u00a0m\u00e9dicaments dont les doses ont \u00e9t\u00e9 fix\u00e9es en fonction des hommes\u200a\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Une femme a davantage de risques de mourir \u00e0 la suite d\u2019une crise cardiaque. Mais un homme meurt plus facilement du Covid-19 qu\u2019une femme. Comprendre ces diff\u00e9rences, tel est l\u2019objectif de la m\u00e9decine du genre. Cette jeune discipline, n\u00e9e dans les ann\u00e9es 1980 aux \u00c9tats-Unis, a encore du mal \u00e0 se faire entendre. Ainsi, la plupart des m\u00e9dicaments sont toujours largement test\u00e9s sur des hommes, tout en sachant que leur organisme fonctionne diff\u00e9remment\u00a0de celui des femmes. La chercheuse autrichienne Alexandra Kautzky-Willer \u2013 d\u00e9tentrice depuis 2010 de la premi\u00e8re chaire consacr\u00e9e \u00e0 cette discipline en Europe \u2013 nous fait d\u00e9couvrir les enjeux de cette m\u00e9decine encore largement m\u00e9connue dans les pays\u00a0francophones.<\/p>\n<p><strong>Comment peut-on d\u00e9finir la m\u00e9decine du genre\u200a? <\/strong><\/p>\n<p>La m\u00e9decine du genre s\u2019int\u00e9resse aux diff\u00e9rences biologiques qui existent entre les organismes de sexe diff\u00e9rent et leurs cons\u00e9quences sur le d\u00e9veloppement de maladies, ainsi que sur l\u2019efficacit\u00e9 des m\u00e9dicaments. Depuis les ann\u00e9es 1980, plusieurs \u00e9tudes ont montr\u00e9 qu\u2019un traitement test\u00e9 sur un homme n\u2019a pas forc\u00e9ment les m\u00eames effets chez une femme. De m\u00eame, certaines pathologies se d\u00e9veloppent diff\u00e9remment selon le sexe. Mais la discipline s\u2019int\u00e9resse \u00e9galement au genre, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la dimension culturelle et sociale li\u00e9e au sexe biologique. Plus r\u00e9cemment, la m\u00e9decine du genre a pris aussi en compte l\u2019\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique, l\u2019impact de facteurs ext\u00e9rieurs \u2013 comme l\u2019environnement, l\u2019alimentation ou le mode de vie \u2013 sur le fonctionnement des g\u00e8nes. En tant que chercheurs, nous regardons comment ces facteurs agissent selon le sexe.<\/p>\n<p><strong>Quelles sont les diff\u00e9rences principales entre les hommes et les femmes qui expliquent les variations d\u2019efficacit\u00e9 d\u2019un m\u00e9dicament\u200a? <\/strong><\/p>\n<p>L\u2019activit\u00e9 des enzymes \u2013 ces prot\u00e9ines qui r\u00e8glent les r\u00e9actions chimiques dans le corps \u2013 varie \u00e9norm\u00e9ment entre un organisme masculin et un organisme f\u00e9minin. Par exemple, les hommes ont un processus de digestion plus rapide, puisque leur organisme produit plus de bile, ce qui \u00e9limine plus rapidement les nutriments dans l\u2019estomac. De m\u00eame, l\u2019activit\u00e9 m\u00e9tabolique du foie et des reins est plus lente chez les femmes. Le corps d\u2019un homme contient davantage d\u2019eau, ce qui favorise l\u2019efficacit\u00e9 d\u2019un m\u00e9dicament hydrosoluble, comme certains antihypertenseurs. De leur c\u00f4t\u00e9, les femmes ont plus de mati\u00e8re grasse, ce qui leur permet de stocker des m\u00e9dicaments liposolubles \u2013 comme certains m\u00e9dicaments psychotropes \u2013 plus longtemps.<\/p>\n<p><strong>Quelles cons\u00e9quences concr\u00e8tes ont \u00e9t\u00e9 observ\u00e9es\u200a?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019aspirine prot\u00e8ge davantage une femme d\u2019un premier AVC, un homme d\u2019une crise cardiaque. Mais des \u00e9tudes ont montr\u00e9 que les femmes ont 1,5 fois plus de risques de subir les effets secondaires d\u2019un m\u00e9dicament que les hommes. Ainsi, avec ce m\u00e9dicament, les femmes souffrent en plus d\u2019un risque de saignements accru. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, ces risques concernent la majorit\u00e9 des cat\u00e9gories de m\u00e9dicaments et chaque discipline en m\u00e9decine. Un autre exemple\u200a: pour traiter le diab\u00e8te, de nouveaux traitements permettent d\u2019\u00e9liminer de grandes quantit\u00e9s de glucose par l\u2019urine, ce qui r\u00e9duit le taux de glyc\u00e9mie, mais aussi les probl\u00e8mes de surpoids et les troubles cardiovasculaires. Toutefois, le glucose entra\u00eene chez les femmes un risque plus \u00e9lev\u00e9 de d\u00e9velopper des champignons dans les parties intimes et m\u00eame, dans certains cas rares, des hyperacidit\u00e9s qui peuvent se r\u00e9v\u00e9ler mortelles.<\/p>\n<p><strong>Quel r\u00f4le jouent les hormones\u200a? <\/strong><\/p>\n<p>La compr\u00e9hension du fonctionnement de l\u2019\u0153strog\u00e8ne et de la testost\u00e9rone dans l\u2019organisme est essentielle pour la m\u00e9decine du genre \u2013 ce sont ces hormones qui d\u00e9terminent le sexe biologique. Il est toutefois important de comprendre que l\u2019activit\u00e9 de ces deux hormones \u2013 qui se retrouvent d\u2019ailleurs chez les deux sexes \u2013 est tr\u00e8s complexe. De plus, le ratio entre l\u2019\u0153strog\u00e8ne et la testost\u00e9rone varie au cours de la vie\u200a: dans l\u2019ut\u00e9rus, les diff\u00e9rences sont grandes entre les gar\u00e7ons et les filles. Elles s\u2019estompent \u00e0 la naissance et gagnent de nouveau en importance au moment de la pubert\u00e9. \u00c0 partir de la m\u00e9nopause, le ratio d\u2019hormones masculines devient dominant chez les femmes, entra\u00eenant un risque accru de d\u00e9velopper des maladies cardiovasculaires, s\u2019approchant de celui des hommes.<\/p>\n<p><strong>Mais l\u2019activit\u00e9 des \u0153strog\u00e8nes semble aussi avoir des b\u00e9n\u00e9fices pour les femmes\u2026 <\/strong><\/p>\n<p>Tout \u00e0 fait. Ces hormones permettent aux femmes d\u2019avoir un meilleur syst\u00e8me immunitaire que les hommes. Par exemple, l\u2019organisme f\u00e9minin est mieux prot\u00e9g\u00e9 contre des maladies virales car il d\u00e9veloppe plus d\u2019anticorps et de lymphocytes T. Des \u00e9tudes sont en cours pour comprendre exactement les causes de ces avantages biologiques dont b\u00e9n\u00e9ficient les femmes.<\/p>\n<p><strong>Les facteurs sociaux jouent aussi un r\u00f4le, comme le montre l\u2019exemple du Covid-19. <\/strong><\/p>\n<p>La pand\u00e9mie de Covid-19 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une probabilit\u00e9 plus \u00e9lev\u00e9e pour les hommes de d\u00e9velopper des formes graves de la maladie ou d\u2019en mourir. Pourtant, les facteurs biologiques ne suffisent pas \u00e0 expliquer ce ph\u00e9nom\u00e8ne, \u00e9tant donn\u00e9 que les femmes sont plus expos\u00e9es au virus que les hommes. Ainsi, dans les pays occidentaux, les femmes repr\u00e9sentent jusqu\u2019\u00e0 70% des effectifs dans les m\u00e9tiers du soin. Il est alors probable que les comportements jouent aussi un r\u00f4le. Plusieurs \u00e9tudes ont par exemple montr\u00e9 que les femmes ont tendance \u00e0 davantage respecter les consignes des autorit\u00e9s et donc les gestes barri\u00e8res. Une autre question concerne l\u2019acc\u00e8s aux tests\u200a: une \u00e9tude a montr\u00e9 que les femmes dans les pays qui favorisent l\u2019\u00e9galit\u00e9 des se font tester plus facilement. C\u2019est un bon exemple de la complexit\u00e9 des questions auxquelles la m\u00e9decine de genre essaie de trouver des r\u00e9ponses.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-11912\" src=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/rgefds.jpg\" alt=\"\" width=\"468\" height=\"311\" srcset=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/rgefds.jpg 468w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/rgefds-300x199.jpg 300w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/rgefds-272x182.jpg 272w\" sizes=\"auto, (max-width: 468px) 100vw, 468px\" \/><\/p>\n<p><strong>Depuis les ann\u00e9es 1990, il est obligatoire, aux \u00c9tats-Unis et en Europe, d\u2019inclure des femmes dans les tests cliniques. Pourquoi y a-t-il encore tant de diff\u00e9rences entre les sexes par rapport \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 des m\u00e9dicaments\u200a? <\/strong><\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, le taux de participantes lors d\u2019\u00e9tudes cliniques est en moyenne de 35% seulement. La raison\u200a: les mesures de s\u00e9curit\u00e9 sont si \u00e9lev\u00e9es que toute femme souhaitant participer \u00e0 un test clinique doit suivre un protocole strict pour \u00e9viter toute grossesse. Par cons\u00e9quent, les laboratoires privil\u00e9gient des femmes qui ont d\u00e9j\u00e0 eu la m\u00e9nopaus\u00e9es. Pourtant, les r\u00e9sultats ainsi obtenus ne s\u2019appliquent pas automatiquement aux femmes plus jeunes, car les taux d\u2019\u0153strog\u00e8ne ne sont pas les m\u00eames, ce qui explique le risque d\u2019effets secondaires qu\u2019elles peuvent subir.<\/p>\n<p><strong>Et qu\u2019en est-il de r\u00e9diger des consignes diff\u00e9rentes selon le sexe sur les bo\u00eetes de m\u00e9dicaments\u200a? <\/strong><\/p>\n<p>\u00c0 ce jour, il n\u2019y a qu\u2019un seul somnif\u00e8re qui diff\u00e9rencie ses consignes selon les hommes et les femmes. C\u2019est la Food and Drug Administration (FDA) aux \u00c9tats-Unis qui les a rendues obligatoires. Cependant, l\u2019Agence europ\u00e9enne des m\u00e9dicaments ne les a pas retenues. Le constat est donc toujours le m\u00eame\u200a: les femmes prennent des m\u00e9dicaments dont les doses ont \u00e9t\u00e9 fix\u00e9es majoritairement en fonction des hommes.<\/p>\n<p><strong>Depuis 2010, vous occupez la chaire de m\u00e9decine du genre de l\u2019Universit\u00e9 de m\u00e9decine de Vienne. Quelles avanc\u00e9es avez-vous observ\u00e9es dans votre domaine ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es\u200a? <\/strong><\/p>\n<p>Certaines connaissances acquises par la discipline se trouvent aujourd\u2019hui dans les manuels de m\u00e9decine. Par exemple, les \u00e9tudiants apprennent que les sympt\u00f4mes d\u2019une crise cardiaque ne sont pas forc\u00e9ment les m\u00eames chez les femmes. Contrairement aux hommes qui souffrent de douleurs aigu\u00ebs dans la poitrine, les femmes ont souvent du mal \u00e0 localiser et \u00e0 d\u00e9crire leurs souffrances, ce qui rend le diagnostic plus difficile. C\u2019est pour cette raison qu\u2019une femme a plus de risques de mourir \u00e0 la suite d\u2019une crise cardiaque qu\u2019un homme, comme l\u2019a montr\u00e9 une \u00e9tude am\u00e9ricaine publi\u00e9e en 2016. Un autre exemple\u200a: on sait aujourd\u2019hui que les tumeurs \u00e0 l\u2019origine d\u2019un cancer du c\u00f4lon se d\u00e9veloppent davantage dans la partie droite du gros intestin chez la femme (chez l\u2019homme, elles se trouvent dans la partie gauche qui est plus facilement accessible). Mais, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, ces connaissances propres au sexe ne se traduisent pas encore assez dans les pratiques m\u00e9dicales. Le chemin est encore long.<\/p>\n<p><strong>Les questions li\u00e9es au genre ont connu une reconnaissance croissante dans le d\u00e9bat public ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Quelle position prend la m\u00e9decine du genre dans ce contexte\u200a?<\/strong><\/p>\n<p>Pour comprendre son positionnement, il faut savoir que la discipline trouve ses origines dans le mouvement des droits des femmes qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 dans les ann\u00e9es 1980. L\u2019id\u00e9e \u00e9tait d\u2019am\u00e9liorer les conditions de sant\u00e9 des femmes, consid\u00e9r\u00e9es comme d\u00e9savantag\u00e9es par rapport aux hommes. Depuis les ann\u00e9es 2010 environ, la m\u00e9decine du genre se fait parfois reprocher, par des sciences sociales, de trop se focaliser sur les diff\u00e9rences biologiques entre les sexes. Il y a une certaine tendance qui consiste \u00e0 \u00ab\u200anier\u200a\u00bb ces diff\u00e9rences pour davantage se concentrer sur le genre. Ma position l\u00e0-dessus est claire\u200a: les diff\u00e9rences biologiques entre hommes et femmes existent et elles doivent \u00eatre prises en compte dans la prise en charge m\u00e9dicale. Mais cela n\u2019exclut en aucun cas les autres questions li\u00e9es au genre, comme l\u2019intersexualit\u00e9 ou la transsexualit\u00e9. Ainsi, \u00e0 Vienne, nous \u00e9tudions l\u2019impact des hormones du sexe oppos\u00e9 chez les personnes transgenres. Le but de la m\u00e9decine du genre est de cr\u00e9er une pratique m\u00e9dicale plus juste et plus individualis\u00e9e pour tout le monde.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p><strong>Biographie<\/strong><\/p>\n<p>Alexandra Kautzky-Willer est professeure de m\u00e9decine de genre \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de m\u00e9decine de Vienne depuis 2010. Ses recherches portent sur une meilleure compr\u00e9hension de l\u2019activit\u00e9 des hormones (endocrinologie), ainsi que sur le diab\u00e8te afin d\u2019am\u00e9liorer la prise en charge de cette maladie selon le sexe et le genre des patients.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article r\u00e9alis\u00e9 par Large Network est parue dans In Vivo magazine (no 22).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 In Vivo au prix de seulement CHF 20.- (d\u00e8s 20 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur\u00a0<a href=\"http:\/\/www.invivomagazine.com\/\" rel=\"noopener noreferrer\">invivomagazine.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alexandra Kautzky-Willer\u00a0est la pionni\u00e8re europ\u00e9enne de la m\u00e9decine de genre. 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