



{"id":1183,"date":"2002-10-16T00:00:00","date_gmt":"2002-10-15T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1183"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1183","title":{"rendered":"\u00abMinority Report\u00bb, surveillance et logique s\u00e9curitaire"},"content":{"rendered":"<p>A  l\u2019unanimit\u00e9, la presse a salu\u00e9 le courage politique de Steven Spielberg qui, dans \u00abMinority Report\u00bb, met en cause l\u2019id\u00e9ologie s\u00e9curitaire. Sur la base d\u2019un sc\u00e9nario palpitant, il d\u00e9montre en effet les impasses d\u2019une logique p\u00e9nale reposant sur la pr\u00e9vention \u00e0 outrance. Si le film affiche des orientations lib\u00e9rales, au sens am\u00e9ricain du terme, il n\u2019a pourtant rien de r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Serions-nous d\u00e9j\u00e0 tellement avanc\u00e9s dans la pr\u00e9vention r\u00e9pressive  \u2013 retour de la censure, disparition de certaines libert\u00e9s individuelles au profit de la s\u00e9curit\u00e9 collective, augmentation du budget militaire et diminution de celui de la culture \u2013 que nous ressentions comme h\u00e9ro\u00efque d\u2019oser contester la validit\u00e9 de la \u00abtol\u00e9rance z\u00e9ro\u00bb?<\/p>\n<p>Nous sentons-nous d\u00e9j\u00e0 tellement \u00e9cras\u00e9s par ce nouvel ordre moral n\u00e9 des cendres du 11 septembre 2001 que nous puissions consid\u00e9rer \u00abMinority Report\u00bb comme une \u0153uvre de r\u00e9sistance?<\/p>\n<p>Ou sommes-nous simplement \u00e9tonn\u00e9s que ce film salvateur provienne du cin\u00e9aste le plus influent de la plan\u00e8te, celui qui a marqu\u00e9 l\u2019imaginaire de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d\u2019enfants et qui incarne l\u2019Am\u00e9rique dans toute son insolente r\u00e9ussite? Le fait n\u2019est pas sans cons\u00e9quence, on le verra par la suite.<\/p>\n<p>Adapt\u00e9 d\u2019une nouvelle de Philip K. Dick, le film se d\u00e9roule en 2054. Il met en sc\u00e8ne une division de la police am\u00e9ricaine, la PreCrime, qui utilise les pouvoirs paranormaux d\u2019un trio de voyants \u2013 des jumeaux et une fille \u2013 capable de lire dans le futur quand celui-ci est criminel.<\/p>\n<p>Ces pythies, dont le cerveau est directement connect\u00e9 \u00e0 un ordinateur, envoient leurs visions sous forme de flashes, de courtes s\u00e9quences disjointes, de sayn\u00e8tes sans chronologie. Les images sont ensuite projet\u00e9es sur un grand \u00e9cran transparent. Aux flics de la PreCrime de les rassembler et de les interpr\u00e9ter avant d\u2019intervenir sur le terrain pour emp\u00eacher le meurtre d\u2019avoir lieu et arr\u00eater les pr\u00e9sum\u00e9s coupables.<\/p>\n<p>John Anderton (Tom Cruise), flic d\u2019\u00e9lite, estime ce syst\u00e8me de pr\u00e9vention infaillible jusqu\u2019au jour o\u00f9 il en devient la victime, d\u00e9couvrant que le prochain meurtrier qu\u2019il devra arr\u00eater n\u2019est autre que lui-m\u00eame. Erreur de lecture des oracles ou fatalit\u00e9 de l\u2019histoire?<\/p>\n<p>Si \u00abMinority Report\u00bb esquisse les questions philosophiques et politiques pos\u00e9es par Philip K. Dick (dualit\u00e9 entre pr\u00e9destination et libre arbitre; r\u00e9alit\u00e9 et le virtualit\u00e9; masculin et f\u00e9minin; humain et machine), il n\u2019en d\u00e9veloppe aucune v\u00e9ritablement. Spielberg reste un producteur de spectacle, et son film un excellent thriller futuriste, autant par le soin port\u00e9 aux d\u00e9cors et aux objets que par la qualit\u00e9 d\u2019un sc\u00e9nario f\u00e9cond et vertigineux.<\/p>\n<p>Film de genre, \u00abMinority Report\u00bb n\u2019en est pas moins une \u0153uvre tr\u00e8s personnelle, une sorte d\u2019autobiographie d\u00e9guis\u00e9e.<\/p>\n<p>Le plus troublant dans ce bel \u00e9difice vou\u00e9 au futur, c\u2019est le sentiment de d\u00e9j\u00e0-vu qui irrigue l\u2019intrigue et nourrit l\u2019esth\u00e9tique du film. On retrouve dans la ville de \u00abMinority Report\u00bb les empreintes de Fritz Lang, de Hitchcock, de Fellini (les voyants albinos ressemblent \u00e0 la pythie hermaphrodite de \u00abSatyricon\u00bb), et bien \u00e9videmment de Kubrick, dont Spielberg a port\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cran le sc\u00e9nario posthume \u00abA.I\u00bb.<\/p>\n<p>Le r\u00e9alisateur de \u00abE.T.\u00bb s\u2019en remet \u00e0 ces grands noms de l\u2019histoire du cin\u00e9ma comme \u00e0 des totems protecteurs. A ces ma\u00eetres aujourd\u2019hui disparus, \u00e0 ces voyants qui offrent leurs visions, il voue une confiance aveugle. Mais pour le reste, Spielberg semble ne plus croire au pouvoir vertueux, cr\u00e9atif et d\u00e9miurgique des images, seulement \u00e0 leur puissance destructrice: elles veulent litt\u00e9ralement la mort de l\u2019homme.<\/p>\n<p>Venant d\u2019un cin\u00e9aste dont la foi figurative, parfois exasp\u00e9rante, l\u2019a conduit \u00e0 ressusciter les dinosaures pour en faire des animaux domestiques, cette d\u00e9fiance marque un changement de cap. Pour la premi\u00e8re fois dans sa carri\u00e8re, Spielberg montre que les images peuvent \u00eatre toxiques et nous couper du monde plus s\u00fbrement que n\u2019importe quel quartier de haute s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>Il faut dire que dans la soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9crite dans \u00abMinority Report\u00bb, les yeux servent moins \u00e0 regarder qu\u2019\u00e0 \u00eatre regard\u00e9s. Le contr\u00f4le r\u00e9tinien, pratiqu\u00e9 24 heures sur 24, a remplac\u00e9 les empreintes digitales. Tout sert la surveillance, y compris les affiches publicitaires capables d\u2019identifier chaque consommateur gr\u00e2ce \u00e0 un syst\u00e8me de reconnaissance oculaire infrarouge et lui communiquer ainsi directement son message personnalis\u00e9 \u2013 ce qui nous vaut une vraie sc\u00e8ne de com\u00e9die chez Gap tr\u00e8s ironique et inspir\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour sortir de cette spirale de la transparence intrusive, une seule solution: s\u2019arracher les yeux pour les remplacer par d\u2019autres. C\u2019est ce que fait Tom Cruise pour \u00e9chapper aux flics et prouver son innocence.<\/p>\n<p>Cette greffe oculaire, ill\u00e9gale \u00e9videmment, est ex\u00e9cut\u00e9e par un savant fou, tr\u00e8s Monty Python, dans un laboratoire de fortune d\u2019une salet\u00e9 effrayante. Pour que l\u2019op\u00e9ration r\u00e9ussisse, Anderton doit garder les yeux ferm\u00e9s pendant douze heures. Le temps de la d\u00e9sintoxication. Le temps de r\u00e9apprendre \u00e0 se servir de son odorat et de son toucher, compl\u00e8tement perdus \u00e0 en juger par la mani\u00e8re dont il se rue sur un sandwich avari\u00e9 et du lait moisi. Le temps surtout de prendre la mesure de ce que veut dire \u00abfermer les yeux\u00bb, comme on le fait pour les morts.<\/p>\n<p>Or John Anderton a un deuil \u2013 d\u2019\u0153il? \u2013 \u00e0 faire, celui de son fils de six ans, volatilis\u00e9 alors qu\u2019ils \u00e9taient les deux \u00e0 la piscine. Sa disparition ressemble \u00e0 une \u00e9vaporation. Anderton n\u2019a rien vu venir. D\u2019o\u00f9 son obstination \u00e0 vanter les m\u00e9rites de la pr\u00e9vention avant de comprendre &#8211; aid\u00e9 de l\u2019intuitive Agatha au beau regard d\u2019aveugle &#8211; que le futur n\u2019a pas d\u2019avenir si on ne lui laisse pas le temps de se r\u00e9aliser.<\/p>\n<p>Si la plupart des images sont nocives parce qu\u2019elles n\u2019ont plus d\u2019origine pr\u00e9cise, qu\u2019elles sont incapables de nous renseigner sur le temps des \u00e9v\u00e9nements (pass\u00e9, pr\u00e9sent, futur?) et qu\u2019elles font \u00e9cran \u00e0 la m\u00e9moire en faisant mine de la r\u00e9activer, il subsiste n\u00e9anmoins une bonne image: le souvenir, soit l\u2019enregistrement de ce qui a lieu, la trace.<\/p>\n<p>C\u2019est une des d\u00e9finitions possible du cin\u00e9ma. Celle que revendique Spielberg qui, lui aussi, a chang\u00e9 d\u2019yeux pour pouvoir y croire encore un moment.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans ce thriller futuriste d\u2019une belle plasticit\u00e9, Spielberg raconte une histoire d\u2019oeil et engage une r\u00e9flexion surprenante sur la toxicit\u00e9 des images. Et s&rsquo;il commen\u00e7ait \u00e0 se m\u00e9fier de lui-m\u00eame?<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1183","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1183","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1183"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1183\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1183"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1183"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1183"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}