



{"id":1167,"date":"2002-09-25T00:00:00","date_gmt":"2002-09-24T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1167"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1167","title":{"rendered":"\u00abVendredi soir\u00bb, un magnifique film de r\u00f4deurs"},"content":{"rendered":"<p>La semaine est riche en sorties, dont deux \u00e9v\u00e9nementielles: \u00abCorto Maltese\u00bb, qui porte \u00e0 l\u2019\u00e9cran le h\u00e9ros de Hugo Pratt et \u00abLe Pianiste\u00bb, de Roman Polanski d\u2019apr\u00e8s l\u2019autobiographie de Wladyslaw Szpilman, pianiste juif polonais qui \u00e9chappa de justesse \u00e0 la d\u00e9portation.<\/p>\n<p>\u00abLe Pianiste\u00bb n\u2019est pas le film classique, hollywoodien, d\u00e9crit par une partie de la presse au moment de sa pr\u00e9sentation \u00e0 Cannes o\u00f9 il a obtenu la Palme d\u2019or. C\u2019est une \u0153uvre lucide et honn\u00eate, soucieuse de transmission, l\u2019un des t\u00e9moignages les plus f\u00e9conds sur cette page tragique de l\u2019histoire du XXe si\u00e8cle (dans une <a href=http:\/\/largeur.com\/expArt.asp?artID=1153>chronique pr\u00e9c\u00e9dente<\/a>, j\u2019ai compar\u00e9 l\u2019approche historique, timor\u00e9e et postmoderne d\u2019Atom Egoyan sur le g\u00e9nocide arm\u00e9nien \u00e0 celle, plus frontale, de Polanski)<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces sorties colossales, \u00abVendredi soir\u00bb, film fragile comme un souvenir de somnambule, a peu de chance de tenir l\u2019affiche. D\u2019autant plus qu\u2019au sein m\u00eame du fan-club de Claire Denis, les avis sont partag\u00e9s.<\/p>\n<p>Certains voient dans \u00abVendredi soir\u00bb, adaptation du bref roman \u00e9ponyme d\u2019Emmanuelle Bernheim, les limites de son art minimaliste, un film d\u00e9sincarn\u00e9 \u00e0 force d\u2019abstraction, un exercice de style un peu ennuyeux.<\/p>\n<p>D\u2019autres au contraire s\u2019\u00e9merveillent devant sa cam\u00e9ra-papillon, fugace et caressante, capable d\u2019enregistrer la densit\u00e9 d\u2019un souffle et la volatilit\u00e9 des corps au moment de l\u2019\u00e9treinte. Car ce que filme Claire Denis, ancienne assistante de Wenders et Rivette, c\u2019est la trace, ce qui reste apr\u00e8s le passage du vent, ce qui s\u2019ent\u00eate de l\u2019enfance dans nos vies d\u2019adultes.<\/p>\n<p>Ne rien dire, ne rien faire, et filmer cela. Ainsi pourrait-on r\u00e9sumer le sc\u00e9nario de \u00abVendredi soir\u00bb, br\u00e8ve rencontre entre Laure (Val\u00e9rie Lemercier) et Jean (Vincent Lindon), un soir d\u2019hiver, dans un Paris paralys\u00e9 et embouteill\u00e9 par les gr\u00e8ves.<\/p>\n<p>D\u2019elle on ne sait pas grand chose sinon qu\u2019elle vient de terminer ses cartons pour emm\u00e9nager avec son fianc\u00e9 et qu\u2019elle est attendue par un couple d\u2019amis pour d\u00eener. De lui, on ne sait strictement rien sinon ce qu\u2019il montre \u00e0 l\u2019\u00e9cran, une douceur fraternelle, une libert\u00e9 sans orgueil, une sorte de solidit\u00e9 lunaire qui s\u2019accorde sans tapage au corps boudeur et malicieux de sa partenaire d\u2019une nuit.<\/p>\n<p>Claire Denis et sa cheffe op\u00e9ratrice Agn\u00e8s Godard filme ces deux amants comme des r\u00f4deurs sans proie, des \u00eatres prot\u00e9g\u00e9s par la nuit nourrici\u00e8re.<\/p>\n<p>Leur coup de foudre, Claire Denis a l\u2019intelligence de ne pas le raconter mais de le traduire par des variations atmosph\u00e9riques, des vibrations musicales, des gros plans d\u2019objets, des fragments de visages, des balayages amples et fluides sur la rue, des acc\u00e9l\u00e9rations soudaines, puis des ralentis pour fixer la m\u00e9moire, des \u00e9chapp\u00e9es oniriques, des plans larges pour accueillir l\u2019ext\u00e9rieur, en faire son complice, et des plans tellement serr\u00e9s sur le corps des amants qu\u2019ils en deviennent m\u00e9connaissables.<\/p>\n<p>Le tout est irrigu\u00e9 par une bande originale insidieuse qui renforce le sentiment d\u2019harmonie flottante de ce puzzle \u00e9motivo-sensoriel.<\/p>\n<p>De film en film (neuf \u00e0 ce jour), Claire Denis tente une exp\u00e9rience toujours plus radicale: affranchir son cin\u00e9ma des corsets narratifs du XIXe si\u00e8cle, le sortir de l\u2019orni\u00e8re de l\u2019interpr\u00e9tation \u2013 sc\u00e9nario, dialogues, psychologie et m\u00eame l\u2019\u00e9laboration d\u2019un personnage \u2013 pour ne retenir que l\u2019infinie variation des sens et des sensations. <\/p>\n<p>Le cin\u00e9ma de Claire Denis s\u2019\u00e9prouve, il ne se consomme pas. Un peu comme certains films de David Lynch, \u00abMullholand Drive\u00bb notamment. On sort de \u00abVendredi soir\u00bb comme un dormeur de son r\u00eave, pas tout \u00e0 fait s\u00fbr d\u2019avoir vu ce qu\u2019il a vu, seulement empreign\u00e9 d\u2019une ambiance, d\u2019un climat, d\u2019une m\u00e9moire affective diffuse.<\/p>\n<p>N\u00e9e en 1948, en Afrique, Claire Denis n\u2019a connu dans son enfance ni la TV ni le cin\u00e9ma. Est-ce l\u2019origine de son regard nu, sans protection cin\u00e9philique, sans pr\u00e9jug\u00e9s esth\u00e9tiques? Regard de voyante et non de voyeuse: Claire voyante Denis.<\/p>\n<p>Peu bavarde dans la vie, la r\u00e9alisatrice ne l\u2019est pas davantage dans ses \u0153uvres, et encore moins dans \u00abVendredi soir\u00bb o\u00f9 les dialogues sont quasiment inexistants.<\/p>\n<p>Contre un cin\u00e9ma du discours, toujours trop explicatif, Claire Denis prend le parti des corps et des gestes. De la densit\u00e9 des premiers et du mouvement des seconds, elle \u00e9labore une chor\u00e9graphie visuelle et sonore, toujours plus d\u00e9pouill\u00e9e, qui trouverait son expression id\u00e9ale dans l\u2019oxymoron, cette figure po\u00e9tique qui consiste \u00e0 lier deux mots au sens contradictoire: chair \u00e9th\u00e9r\u00e9e, lumi\u00e8re noire, douce violence.<\/p>\n<p>Dans \u00abVendredi soir\u00bb, Claire Denis filme quelque chose comme la h\u00e2te lente.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La cin\u00e9aste Claire Denis fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un temps suspendu, o\u00f9 rien n\u2019est s\u00fbr sauf la sensation. Le corps d\u00e9gingand\u00e9 de Val\u00e9rie Lemercier s\u2019accorde \u00e0 merveille \u00e0 la densit\u00e9 douce de Vincent Lindon.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1167","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1167","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1167"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1167\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1167"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1167"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1167"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}