



{"id":1058,"date":"2002-05-01T00:00:00","date_gmt":"2002-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1058"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1058","title":{"rendered":"Oster et la SNCF assurent le transport amoureux"},"content":{"rendered":"<p>Bonne journ\u00e9e: la France se mobilise contre le Front national, la Suisse reconna\u00eet le Timor oriental, le Nikkei cl\u00f4ture en hausse \u00e0 la bourse de Tokyo et je viens de lire \u00abDans le train\u00bb de Christian Oster.<\/p>\n<p>Autant le pr\u00e9ciser tout de suite, c\u2019est un petit livre l\u00e9ger, discret, modeste, pas intimidant pour deux sous. Je vous dis \u00e7a au cas o\u00f9 vous ressembleriez au doux h\u00e9ros de Christian Oster: ayant pass\u00e9 son temps \u00e0 vivre tant bien que mal, il n\u2019a pas pris celui de lire et se retrouve aussi g\u00ean\u00e9 \u00e0 la vue du moindre ouvrage que doit l\u2019\u00eatre Madame Borer lorsqu\u2019on feuillette le \u00abSonntagsblick\u00bb devant elle.<\/p>\n<p>Il fut un temps, para\u00eet-il, o\u00f9 l\u2019on draguait aux terrasses des caf\u00e9s en promenant d\u2019\u00e9pais volumes de philosophie sartrienne sous le bras. Epoque apparemment r\u00e9volue. Je doute fort que le dernier BHL ou un kilo de Bourdieu posthume puisse vous \u00eatre d\u00e9sormais d\u2019une quelconque utilit\u00e9 aux heures les plus chaudes.<\/p>\n<p>Tant mieux, donc, pour notre h\u00e9ros qui ne lit pas. Il s\u2019appelle Frank. Il est de taille moyenne, d\u2019\u00e2ge moyen, d\u2019inculture moyenne, d\u2019un attrait moyen sur le grand march\u00e9 de la s\u00e9duction, vous l\u2019aurez compris, mais on l\u2019aime d\u00e8s la premi\u00e8re ligne.<\/p>\n<p>Les romans de Christian Oster nous ont habitu\u00e9 \u00e0 ce genre de personnage. Candide et gauche. Touchant et chiffonn\u00e9. Vuln\u00e9rable et cocasse. Brouill\u00e9 avec la r\u00e9alit\u00e9 mais s\u2019y r\u00e9signant tout de m\u00eame puisque c\u2019est le seul endroit o\u00f9 il est possible de trouver l\u2019amour.<\/p>\n<p>\u00abDans le train\u00bb est ainsi un roman o\u00f9 la SNCF assure le transport amoureux. L\u2019histoire tient en deux mots. Sur le quai de la gare Saint-Lazare, attendant un train pour une destination aussi floue que son existence, Frank est attir\u00e9 par une jeune femme qui porte des lunettes et un gros sac. Il lui adresse la parole. Noue un d\u00e9but de relation fragile. Sent quelque chose qui s\u2019\u00e9veille en lui. Et fera tout pour que ce hasard ferroviaire se transforme en n\u00e9cessit\u00e9 existentielle.<\/p>\n<p>La qu\u00eate ou le deuil de l\u2019amour: les romans de Christian Oster ne parlent jamais que de \u00e7a.<\/p>\n<p>Mais il y a le sac de l\u2019inconnue. Ce poids qui l\u2019embarrasse, la fait souffrir. Tout part de l\u00e0 et y ram\u00e8ne: \u00abMon probl\u00e8me, tout de suite, a \u00e9t\u00e9 de savoir si je devais lui sugg\u00e9rer de le lui porter, son sac, ou, plus rationnellement, plus \u00e9conomiquement, du point de vue de l\u2019effort \u2014 aussi bien du mien que du sien \u2014, de l\u2019amener \u00e0 consentir \u00e0 ce qu\u2019elle le pos\u00e2t.\u00bb<\/p>\n<p>Il est comme \u00e7a, Frank. Il p\u00e8se et soup\u00e8se les plus petites choses avec une gravit\u00e9 loufoque et une dr\u00f4lerie au fond s\u00e9rieuse. Mais, \u00e0 cet instant, il ne sait pas encore que le sac contient des livres. Ces livres qui manquent \u00e0 sa vie. Qui semblent, en revanche, occuper une place myst\u00e9rieuse dans celle de la femme approch\u00e9e. Comme un obstacle sur le chemin o\u00f9 il r\u00eave de la conduire: \u00abde l\u2019indiff\u00e9rence au d\u00e9sir\u00bb. Frank est intimid\u00e9 par la litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Alors il accumule les maladresses, danse d\u2019un pied sur l\u2019autre, toujours en d\u00e9s\u00e9quilibre, \u00e0 deux doigts de se casser la figure. C\u2019est un s\u00e9ducteur paradoxal qui avance \u00e0 reculons, s\u2019\u00e9merveille d\u2019un simple \u00abau revoir\u00bb \u00e9chang\u00e9 dans un hall de gare, mais pr\u00e9f\u00e8re parler d\u2019amour quand l\u2019occasion lui est donn\u00e9e de le faire.<\/p>\n<p>C\u2019est cela que je savoure chez Christian Oster: cette subtile chor\u00e9graphie int\u00e9rieure d\u2019h\u00e9sitations, de mouvements intempestifs, de sp\u00e9culations inqui\u00e8tes, de vertiges interpr\u00e9tatifs face au r\u00e9el qui ne se laisse pas saisir. Il fait entendre une musique \u00e0 la fois all\u00e8gre et m\u00e9lancolique. On dirait une sorte de Proust en mod\u00e8le r\u00e9duit.<\/p>\n<p>On reste ainsi nich\u00e9 dans la t\u00eate de Frank le temps d\u2019un aller-retour Paris-Rouen \u2014 ponctu\u00e9 par une halte hilarante \u00e0 l\u2019h\u00f4tel des Voyageurs de Gournon. Revenu \u00e0 la gare Saint-Lazare, on met le nez hors du train et du roman: on retrouve Paris, la France somm\u00e9e de choisir entre Chirac et Le Pen, et le joli mois de mai qui, cette ann\u00e9e, fait un dr\u00f4le de printemps.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abDans le train\u00bb. De Christian Oster. Editions de Minuit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vous devriez lire \u00abDans le train\u00bb de Christian Oster. Le romancier invente des personnages cocasses et chiffonn\u00e9s qu\u2019on aime d\u00e8s la premi\u00e8re ligne.<\/p>\n","protected":false},"author":10313,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1058","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1058","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10313"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1058"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1058\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1058"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1058"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1058"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}