



{"id":1032,"date":"2002-03-27T00:00:00","date_gmt":"2002-03-26T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1032"},"modified":"2017-07-12T11:31:31","modified_gmt":"2017-07-12T09:31:31","slug":"epoque-9","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1032","title":{"rendered":"L\u2019addiction: \u00e0 la hausse"},"content":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s le sado-masochisme et la zoophilie, les publicitaires ont trouv\u00e9 un nouveau style de provoc: deux bouches \u00e9voquant l\u2019\u00e9tat de manque. C\u2019est Dior qui utilise cette image pour promouvoir son rouge \u00e0 l\u00e8vres Addict. <\/p>\n<p>La marque de luxe se transforme en dealer \u00e0 la recherche de nouveaux clients. Son message: \u00abAvec <a href=http:\/\/www.dior.com\/beaute-dior.fr\/default.asp?siteactu=3>Dior Addict<\/a>, le plaisir se fait envie, et l\u2019envie se fait n\u00e9cessaire, v\u00e9n\u00e9neuse et irr\u00e9sistible\u00bb.<\/p>\n<p>Les d\u00e9pendances paraissent tr\u00e8s tendance en ce d\u00e9but 2002. L\u2019\u00e9poque se veut addictive, la transgression est devenue banale. Toutes les revues glac\u00e9es publient des tests psychologiques du style \u00abA quoi te shootes-tu?\u00bb. Dernier exemple en date, le magazine Elle du 11 mars avec un article titr\u00e9 \u00abJe suis accro\u00bb.<\/p>\n<p>La journaliste se confesse: elle est accro au Coca Light (devenu son pr\u00e9servatif \u00e0 cellulite), elle est dop\u00e9e \u00e0 H&#038;M (deux visites par semaine), elle est en manque si son ordi tombe en panne (car maniaque des mails) et pr\u00eate \u00e0 tout pour caresser le cr\u00e2ne d\u2019un chauve (parce que \u00abc\u2019est si doux et en m\u00eame temps r\u00e2peux comme une langue de chat\u00bb).<\/p>\n<p>Cela dit, toute d\u00e9pendance n\u2019est pas forc\u00e9ment tendance, et la liste des \u00abdrogues out\u00bb, dans le m\u00eame article, est l\u00e0 pour le rappeler. On ne se gave plus de chocolat mais de b\u00e2tonnets au s\u00e9same. On ne prend plus des cours de salsa, on donne des le\u00e7ons de capoeira amateur. On n\u2019est plus en analyse, on s\u2019offre des moments \u00e0 soi. <\/p>\n<p>\u00abNous sommes tous d\u00e9pendants\u00bb. C\u2019est le titre du dernier ouvrage de Pierre Lembeye, m\u00e9decin et psychiatre, paru aux \u00e9ditions Odile Jacob. Certains se droguent au travail, d\u2019autres au sexe ou \u00e0 l\u2019\u00e9criture. C\u2019est moins dangereux que l\u2019h\u00e9ro\u00efne ou la coca\u00efne, mais cela reste une d\u00e9pendance, constate-t-il.<\/p>\n<p>Un bref aper\u00e7u du vocabulaire en usage depuis quelques ann\u00e9es accr\u00e9dite sa th\u00e8se. Elle se shoote au boulot, ce sportif est en manque de kilom\u00e8tres, il est victime d\u2019une overdose de feuilletons t\u00e9l\u00e9, il se dope au shopping, elle est accro \u00e0 la Playstation\u2026 Halluciner, d\u00e9coller, planer, abuser, flipper. On recourt inconsciemment \u00e0 un vocabulaire de toxicomane pour parler de comportements pas vraiment pathologiques. Faut-il s\u2019en \u00e9tonner?<\/p>\n<p>Les professionnels vous diront que la poursuite d\u2019un objet d\u2019addiction ne rel\u00e8ve pas fonci\u00e8rement du d\u00e9sir de se faire du mal ou de s\u2019empoisonner. Au contraire, cette d\u00e9marche doit simplement rendre les difficult\u00e9s de la vie quotidienne un peu plus supportables.<\/p>\n<p>L\u2019addiction est consid\u00e9r\u00e9e comme une fonction protectrice pour l\u2019\u00e9conomie psychique, nous apprend Sylvie Le Poulichet (\u00ab<a href= http:\/\/www.aitq.com\/documen\/nouveau.htm>Les addictions<\/a>\u00bb, \u00e9ditions PUF). Le champ des addictions englobe d\u00e9sormais aussi les toxicomanies sans drogues et les \u00e9tats de transition entre les impulsions morbides et les compulsions. <\/p>\n<p>Et l\u2019addiction dans la pub? \u00abCet anglicisme, \u00abaddiction\u00bb, a connu depuis les ann\u00e9es 90 une belle fortune au sein de la communaut\u00e9 m\u00e9dicale francophone, m\u2019explique Claude Uehlinger, responsable de l\u2019Unit\u00e9 sp\u00e9cialis\u00e9e en toxicomanies du canton de Fribourg. Ajoutez \u00e0 cela la banalisation de la transgression et vous comprendrez comment l\u2019addiction a pu devenir un concept marketing.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abLa pub de Dior rel\u00e8ve du registre narcissique qui n\u2019a rien en commun avec le registre dramatique, de la prison dans laquelle s\u2019enferme le toxicomane. Le m\u00eame vocabulaire, \u00eatre addict, recouvre des r\u00e9alit\u00e9s en rien comparables. Cette acception \u00e9largie de l\u2019addiction se fait au d\u00e9triment des malades que je c\u00f4toie.\u00bb <\/p>\n<p>L\u2019addiction n\u2019est donc plus d\u00e9valorisante? \u00abPersonnellement, je n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 dire que je suis accro au tennis, et n\u2019estime pas me d\u00e9valoriser pour autant. Bien au contraire, cet aveu est connot\u00e9 positivement dans un contexte qui valorise l\u2019activit\u00e9 physique.\u00bb<\/p>\n<p>Un professionnel de la d\u00e9sintoxication qui s\u2019avoue accro&#8230;<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nPour Marie-Madeleine Jacquet et Alain Rigaud qui ont \u00e9tudi\u00e9 l\u2019\u00e9mergence de la notion d\u2019addiction dans l\u2019histoire de la psychanalyse (\u00abAnorexie, addictions et fragilit\u00e9s narcissiques\u00bb, PUF, 2002), cette notion \u00abse pr\u00eate avec complaisance \u00e0 la r\u00e9ification des diverses mani\u00e8res de vivre, de souffrir ou de ne pas souffrir des temps modernes et se constitue alors comme habit d\u2019Arlequin.\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En ce printemps 2002, les d\u00e9pendances sont devenues tr\u00e8s tendance. Nous sommes tous accros \u00e0 quelque chose. 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