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Plus de vacances pour attirer des apprentis?

Choisir l’apprentissage, c’est entrer les deux pieds en avant dans le monde du travail. C’est la promesse, moyennant un engagement professionnel à la hauteur, de décrocher un diplôme reconnu et apprécié par les employeurs dès l’âge de 18 ou 20 ans.

Souvent louée par les représentants de l’économie et du monde politique, la formation duale jouit encore d’une solide réputation auprès de la population. Les jeunes suisses semblent en tout cas adhérer à cette vision. En 2024, plus de deux tiers d’entre eux choisissaient le CFC à l’issue de leur scolarité obligatoire. Mais ces trente dernières années, l’attrait de l’apprentissage s’est érodé (lire encadré). Bien que lente en moyenne nationale, cette évolution est particulièrement marquée dans les cantons de Vaud et de Genève. Dans les deux cantons romands les plus peuplés, la proportion de jeunes optant pour le gymnase dépasse les 50%.


Gymnase ou apprentissage, que choisissent les jeunes suisses?

En moyenne nationale, près de deux tiers des jeunes optent pour un apprentissage selon l’Office fédéral de la statistique. Mais cette part diminue d’année en année. Entre 1990 et 2023, les filières académiques ont gagné en importance, passant de 23,3% à 34,4% des choix de formation post-obligatoire. Parallèlement, l’apprentissage est passé de 76,7% à 65,7%, soit un recul d’environ 0,33 point par an en moyenne. Lors de la rentrée 2023-2024, le gymnase a été particulièrement prisé à Genève (62,3%), dans le canton de Vaud (54,9%), à Bâle-Ville (49,1%) et au Tessin (43,5%).


Craignant pour la pérennité du modèle de formation duale, certains appellent à ce que l’accès au gymnase soit rendu plus difficile. Une recette déjà employée dans les cantons de Glaris et de Saint-Gall, où les autorités appliquent un numerus clausus strict pour l’accès à l’école de maturité. La méthode est efficace pour maintenir un taux élevé d’apprentis. Mais elle revient aussi à détourner le regard des causes profondes du désintérêt croissant de la jeune génération pour la formation professionnelle.

Entre gymnasiens et apprentis, les conditions cadres divergent considérablement. Chaque semaine, un apprenti passe environ une fois et demie plus de temps sur son lieu de travail (ou en cours) qu’un gymnasien en classe. La durée des congés est aussi sans commune mesure: 13 à 15 semaines par an en filière générale, contre un minimum légal de 5 semaines pour les candidats au CFC âgés de moins de 20 ans.

Enchaîner «boulot» et «dodo»

Certains apprentis ne s’en cachent pas: le passage de l’école à l’apprentissage est rude. Âgée de 17 ans, Norah suit sa dernière année de CFC de cuisinière dans le canton de Fribourg. Cas particulier, son employeur ferme 14 semaines par an. «Pour compenser, je dois travailler six jours d’affilée une semaine sur deux. C’est un rythme très soutenu pour quelqu’un de mon âge. Je passe mon temps libre à me reposer.» La jeune fribourgeoise a dû renoncer à ses hobbies. «J’étais monitrice de ski dans la région, mais j’ai vite compris que je devrais mettre fin à cette activité. En fait, j’ai parfois eu l’impression que ma vie se résumait à enchaîner boulot et dodo.»

Aline, 15 ans, est entrée il y a peu en première année d’apprentissage de pâtisserie, dans le même canton. Une activité qu’elle affectionne depuis toute petite. Conformément aux horaires de son entreprise, elle doit travailler les samedis, et a congé les lundis. «Entre la durée de la semaine de travail, les week-ends décalés et les cours, la transition de l’école à l’apprentissage a été un gros chamboulement», glisse-t-elle. «C’est devenu plus compliqué de voir mes amies. Beaucoup sont d’anciennes camarades de classe qui ont choisi l’École de culture générale. Leurs horaires sont nettement plus alignés et moins chargés que les miens. Forcément, je me sens un peu pénalisée.»

Les cas de Norah et d’Aline n’ont rien d’inhabituel. En 2025, une étude réalisée par WorkMed, entreprise spécialisée dans la santé au travail, brossait un tableau mitigé de la vision des jeunes vis-à-vis du CFC. «Environ 60% d’entre eux s’inquiétaient d’une surcharge de travail, de longues journées et de vacances plus courtes, ou d’un éventuel manque de compréhension de leurs difficultés personnelles.»

Face à ce constat mitigé, l’Union patronale suisse tempère et rappelle les éléments positifs qui sont ressortis de l’étude. «La situation est préoccupante mais le rapport de WorkMed montre aussi que les problèmes psychologiques ne sont de loin pas tous liés à l’apprentissage», souligne Marco Taddei, responsable romand de l’Union patronale suisse. Il est vrai que la proportion d’apprentis faisant état de problèmes psychologiques ayant commencé pendant l’apprentissage atteint 26%. Pour la majorité des jeunes concernés, les problèmes ont commencé avant le début du CFC.

Et le représentant des employeurs de rappeler que la majorité des sondés se disent satisfaits de leur choix de cursus. «De 80 à 90% des personnes en apprentissage déclarent qu’elles se portent plutôt bien, voire très bien durant leur apprentissage, qu’elles le trouvent passionnant et qu’elles sont fières de travailler dans leur entreprise formatrice», peut-on lire dans l’étude de WorkMed.

«Je ne trouve même pas le temps pour préparer mes examens»

Du côté des syndicats, Félicia Fasel, secrétaire nationale pour la jeunesse d’Unia soutient qu’accorder davantage de congé aux apprentis répond à un double: l’épuisement professionnel et le manque de temps libre. Une conjonction qui, selon elle, porte préjudice à la capacité même des apprentis à aller au bout de leur apprentissage.

Pour beaucoup, le temps libéré par une hausse des jours de congé annuels seraient en grande partie réinvestis dans la préparation des examens théoriques indispensables à l’obtention du CFC. «Avec seulement cinq semaines de congé annuelles, et des semaines de plus de 40 heures, c’est difficile de trouver le temps de se préparer aux examens théoriques», témoigne Maxime*, apprenti ferblantier de 26 ans. En quatrième année d’apprentissage, le Neuchâtelois n’a plus qu’une idée en tête: obtenir son CFC pour que ses compétences soient reconnues, et qu’il puisse toucher un vrai salaire.

Malgré le manque de temps libre, il s’estime chanceux. «Je me sens épanoui dans ce métier. Je suis désormais autonome et je peux même enseigner les ficelles du métier aux nouveaux arrivants, raconte-t-il, mais la pression du temps à l’approche des examens reste un gros bémole.» Pour Maxime, «les employeurs devraient envisager d’accorder davantage de temps libre en vue de cette épreuve.» L’apprenti ferblantier souligne qu’en cas d’échec aux examens, on prolonge son statut d’apprenti et le salaire réduit qui l’accompagne, même si cette rémunération ne correspond plus vraiment à son niveau de compétence et d’autonomie.

En ligne et sous la coupole, le débat est lancé

La question des vacances des apprentis est entrée dans l’arène politique. Persuadé d’avoir mis le doigt là où le bât blesse, le syndicat Unia a décidé de lancer une pétition en ligne réclamant huit semaines de vacances pour les apprentis. En seulement deux mois, le texte a récolté plus de 175’000 signatures au niveau national. «On ne s’attendait pas à un tel engouement. Cela montre qu’il ne s’agit pas d’une lubie syndicale, mais d’un réel besoin exprimé par les apprentis eux-mêmes. Une partie importante de la population semble également se préoccuper de la situation», note Félicia Fasel, secrétaire nationale pour la jeunesse d’Unia.

À Berne, une vingtaine de parlementaires, issus principalement de la gauche, mais aussi du Centre et des Vert’libéraux, ont co-signé une motion de Franziska Ryser (Les Verts/SG) visant à accorder une semaine de congé supplémentaire aux apprentis. Le minimum légal passerait donc de 5 à 6 semaines par an pour les moins de 20 ans.

Les règles de l’apprentissage sont-elles donc sur le point de changer? Rien n’est moins sûr. En novembre 2025, le Conseil fédéral a recommandé le rejet de la motion Ryser. Les chambres doivent encore se prononcer, mais dans une assemblée fédérale dominée par les partis bourgeois, il n’est même pas certain que la question figure à l’ordre du jour dans les délais impartis. En 2023, le Conseil national avait déjà rejeté une proposition similaire. Du côté des représentants des entreprises, l’Union patronale suisse et la Fédération romande des entreprises se sont toutes deux prononcées contre les deux propositions. «Il s’agirait d’une généralisation inscrite dans la loi, cela ne correspond pas au modèle suisse qui repose sur le partenariat social», disent-elles à l’unisson.

Responsable romand de l’UPS, Marco Taddei ajoute que la formule proposée par le syndicat ne tient pas compte des besoins des employeurs, et reviendrait dans de nombreux cas à rendre l’apprentissage inattrayant pour les PME, a fortiori pour les micro-entreprises. «Pour que les entreprises jouent le jeu, il faut qu’elles y trouvent leur compte. En moyenne, un apprenti rapporte environ 212 francs par jour à son employeur. Si la loi obligeait toutes les entreprises formatrices à accorder trois semaines de congé supplémentaires par an, cela représenterait une perte moyenne d’environ 9’000 francs sur la durée moyenne d’un contrat d’apprentissage.» Selon l’organisation patronale, le retour sur investissement d’un apprenti s’élève en moyenne à 4’500 francs, soit 13’500 francs sur trois ans, et 17’000 francs sur quatre ans. La solution préconisée par Unia se traduirait donc par un manque à gagner d’environ 65% en moyenne pour les employeurs. Selon ce même calcul, la motion Ryser déboucherait sur une baisse de rendement de 3’000 francs pour un CFC de trois ans, et de 4’000 francs pour un cursus de quatre ans.

Une solution qui s’imposerait donc naturellement si la loi imposait plus de temps libre pour les apprentis sans toucher aux marges des entreprises serait de réduire la rémunération. Mais les syndicats s’y opposent. «Il ne s’agit pas d’un salaire, mais plutôt d’un dédommagement qui, dans la plupart des cas, s’élève à quelques centaines de francs par mois. C’est un revenu qui est déjà très limité, le réduire encore davantage serait injuste», dit Felicia Fasel. «Il existe des solutions plus pragmatiques pour accompagner les petites entreprises dans cette transition. Les cantons pourraient élargir les compensations fiscales, voire contribuer à financer les apprentissages.»

Dans la maçonnerie, 10 semaines de congé la première année

Lors de la rentrée 2025, près de 6’400 places d’apprentissages cherchaient encore preneur. Dans certaines régions, près de la moitié des fins de scolarité obligatoire débouchent sur une formation académique, et la tendance, bien que très lente, se confirme également à l’échelle nationale (lire encadré ci-dessus). Dans certains secteurs, les entreprises s’inquiètent de ne pas former assez de jeunes pour assurer la relève. En 2024, le Groupe vaudois des entreprises de maçonnerie et de génie civil a lancé un projet pilote offrant dix semaines de vacances en première année d’apprentissage. «La formation duale fait le succès du modèle suisse. Pour le préserver, il faut l’adapter aux temps qui changent», soutient Jean-Luc Jaquier, directeur de Dénériaz SA, et participant au projet pilote. Pour l’heure, l’efficacité de la méthode pour susciter des vocations dans le domaine de la construction reste encore à prouver. «On ne s’attend pas à voir des jeunes se presser à nos portes, mais c’est une étape vers la modernisation de la formation qui va de pair avec les gains d’efficacité permis par la technologie. La maçonnerie est encore souvent perçue comme un métier manuel pénible. Nous voulons aussi montrer que la réalité a beaucoup évolué sur ce plan.»

Pour Marco Taddei, de l’Union patronale suisse, ce type d’initiatives sectorielles montrent que les entreprises formatrices restent à l’écoute des jeunes, sans que la loi ne les y contraigne. «Nous sommes toujours favorables aux partenariats sociaux qui permettent de trouver des solutions ciblées par secteur. Mais imposer la même règle à toutes les entreprises n’a pas de sens à nos yeux.»

*Prénom d’emprunt


Une version de cet article est parue dans le magazine PME.

Des IA suisses à la conquête du raisonnement

Publié Par Erik Freudenreich Sur Dans KAPITAL | Commentaires désactivés

Tous les jours, des millions de personnes interagissent avec des intelligences artificielles conversationnelles. Malgré leurs performances impressionnantes, ces systèmes restent cependant très éloignés d’une intelligence comparable à celle de l’être humain. Dans les laboratoires et les start-ups, les chercheurs poursuivent désormais un objectif plus ambitieux: mettre au point des outils d’intelligence artificielle générale (IAG), capables de comprendre, d’apprendre et de s’adapter à des situations nouvelles.

Un des terrains où se mesure le progrès des machines est le benchmark ARC-AGI, un test de raisonnement abstrait basé sur des puzzles visuels, similaires à ceux utilisés pour la mesure du quotient intellectuel. Le principe? Montrer à la machine quelques exemples d’une transformation visuelle et lui demander ensuite d’en déduire la règle pour produire une nouvelle image de la série. Les êtres humains parviennent en général à résoudre plus de 95% des problèmes proposés sans entraînement préalable.

Plusieurs entreprises et projets suisses s’illustrent sur ce terrain de jeu. En 2025, le système IA mis au point par la start-up lausannoise Giotto.ai est parvenu à résoudre près de 27% des énigmes du test ARC-AGI, un score supérieur à celui de certains grands modèles de langage (LLM) réputés tels que Gemini ou GPT. Les meilleurs systèmes expérimentaux au monde dépassent aujourd’hui à peine la barre des 30%, très loin encore des performances humaines.

De son côté, l’institut de recherche Lab42, basé à Davos (GR), a atteint 34% de réussite dans le cadre d’un défi similaire, l’ARCathon. Des performances impressionnantes qui illustrent cependant l’écart qui sépare encore les machines du raisonnement humain.

Raisonnement en temps réel

«Les modèles existants sont très bons pour reproduire des éléments mémorisés, alimentés par des ensembles de données toujours plus grands, explique Aldo Podestà, directeur et cofondateur de Giotto.ai. Mais ils manquent de raisonnement et de compréhension profonde du contexte. Ces outils sont aussi extrêmement gourmands en infrastructure.»

La plupart des IA actuelles reposent sur une architecture appelée transformer. Elle consiste à analyser les relations entre tous les mots d’une phrase grâce à un mécanisme «d’attention». En s’entraînant sur d’immenses corpus de textes, ces modèles apprennent à prédire le mot suivant et peuvent ainsi générer des réponses ou des textes cohérents.

L’approche de Giotto.ai vise à reproduire une forme de raisonnement plus abstraite. Les chercheurs lausannois veulent permettre à l’IA de comprendre des règles ou des motifs à partir de très peu d’exemples, un peu comme le ferait un être humain face à une nouvelle énigme. «L’efficacité est un pilier fondamental de notre projet. Nous privilégions des modèles de ‘transformers’ plus petits, capables de raisonner en temps réel, plutôt que des modèles géants qui mémorisent tout à l’avance.»

Pour Pascal Kaufmann, neuroscientifique et cofondateur de l’institut Lab42 à Davos, les performances actuelles des modèles de langage donnent une image trompeuse de leur véritable fonctionnement. «Un LLM n’est finalement rien d’autre qu’une sorte de bibliothèque dynamique. On n’a plus besoin d’aller chercher les livres soi-même. On pose une question et le livre est créé à la volée, mais toujours à partir de fragments existants. Cela n’a pas grand-chose à voir avec l’intelligence, même si c’est extrêmement utile.»

Collaboration mondiale

Contrairement aux grandes entreprises technologiques qui misent sur des volumes gigantesques de données, Lab42 explore lui aussi une approche «small data», fondée sur des quantités d’information plus limitées. «Quand il faut 300 millions d’images à l’IA pour distinguer un chat d’un cheval ou d’une vache, il est difficile de parler d’intelligence.» À l’inverse, un enfant peut regarder un chat, le caresser, et savoir pour toujours que c’est un chat. C’est ce type de capacités dont nous souhaitons nous rapprocher avec le Lab42.»

À terme, l’objectif est de développer une intelligence artificielle de niveau humain, conçue par des humains et pour les humains. «Contrairement à d’autres laboratoires d’IA dans le monde, nous essayons d’organiser ce projet à l’échelle mondiale en misant fortement sur la collaboration», explique Pascal Kaufmann.

À Davos, Lab42 dispose aujourd’hui d’une équipe de six personnes qui coordonnent l’ensemble des activités avec environ 150 partenaires répartis aux quatre coins du monde. Il s’agit principalement d’étudiants et de chercheurs qui participent avec la structure grisonne à des défis et à des compétitions en IA. «Notre positionnement consiste aussi à observer ce qui se fait dans le monde entier, à identifier qui travaille sur quoi. C’est pour cette raison que, chaque année pendant le Forum économique mondial, Lab42 remet, avec la fondation Mindfire, le Global AI Award.»

Pour le chercheur, l’idée même d’une intelligence artificielle générale (IAG) reste discutable. «Cela impliquerait une intelligence capable de résoudre des problèmes sur n’importe quelle planète de l’univers. Je pense au contraire que l’intelligence est toujours liée à une niche spécifique.»

Et de relever qu’il manque un élément essentiel aux algorithmes actuels: l’embodiment, ou incarnation cognitive. «L’intelligence a besoin d’un corps pour interagir avec le monde.» Ce concept repose sur l’idée que l’intelligence émerge de l’interaction d’un agent avec son environnement physique à travers des capteurs, des actions motrices et des expériences sensori-motrices.

«Les grands modèles de langage disposent d’un nombre immense d’éléments de connaissance qu’ils peuvent recombiner, mais sont privés d’une compréhension ancrée dans le monde réel, de raisonnement intuitif et d’adaptation dynamique aux contextes imprévus.»

Aldo Podestà se montre lui aussi sceptique concernant l’émergence d’une intelligence artificielle générale. «D’une part, l’IAG n’a pas de définition claire. D’autre part, c’est plutôt quelque chose vers lequel on peut vouloir tendre, mais pas nécessairement quelque chose qu’il est possible d’atteindre.»

Enjeu géostratégique

Les deux experts s’accordent sur la portée stratégique du sujet. «L’Europe et la Suisse risquent de perdre en autonomie si elles ne maîtrisent pas cette technologie», souligne Aldo Podestà. Pour le chercheur, il est donc essentiel de commencer à construire notre propre avenir technologique.

«Nos cerveaux humains sont encore ceux de l’âge de pierre, relève Pascal Kaufmann. Ils ne sont pas conçus pour résoudre des problèmes complexes et multivariés comme ceux que l’on rencontre en médecine ou dans la recherche scientifique. Si nous faisons les choses correctement, nous pourrions entrer dans un âge d’or grâce à de nouveaux outils d’IA. Pour lui, tout dépendra cependant de qui réalisera les percées décisives. «Si ce sont des régimes autoritaires, cela pourrait poser un problème. C’est pourquoi je pense que l’Europe et la Suisse ont un rôle historique à jouer dans ce domaine.»


ARC-AGI

Le benchmark ARC-AGI (Abstraction and Reasoning Corpus) est un test conçu pour mesurer la capacité de raisonnement des modèles d’intelligence artificielle. Il repose sur des puzzles visuels où la machine doit déduire une règle à partir de quelques exemples. Les humains résolvent plus de 95% des problèmes, tandis que les meilleures IA affichent pour l’instant une réussite d’environ 30%.


Une version de cet article est parue dans le magazine PME.

Peur sur la vigne (2e partie)

Publié Par Gabriel Sigrist Sur Dans KAPITAL | Commentaires désactivés

Suite du dossier, réalisé par Gabriel Sigrist, Julien Crevoisier et Erik Freudenreich


Pierre-Alain Bapst, nouveau directeur de Swiss Wine Promotion

«Le vin importé est notre adversaire commun»

L’organe de promotion table sur la sensibilisation et le renforcement de l’image de marque pour tenir tête à la concurrence étrangère.

Le Fribourgeois Pierre-Alain Bapst a repris le 1er mars 2026 la direction de Swiss Wine Promotion, après neuf ans passés à la tête de Terroir Fribourg. Sa mission: faire connaître et d’accompagner les produits suisses de la vigne sur le marché local et international. Une tâche qui s’annonce primordiale à l’heure où les difficultés s’accumulent pour la branche. Sans minimiser l’ampleur des défis à venir, l’homme de 47 ans assure que le vin suisse n’a pas encore joué tous ces atouts.

La filière viti-vinicole est en difficulté. Comment la soutenir par le biais de la promotion?

Il est clair que tous les vignobles suisses ont un adversaire commun: le vin importé. Dans ce contexte, il faut que les acteurs suisses fassent front commun pour défendre leur travail. Cela passe par une communication plus ambitieuse et mieux coordonnée sur le plan national. Nous devons sensibiliser le consommateur des raisons de choisir un cru issu de la viticulture suisse. Pour cela, nous devons mieux valoriser les qualités des vins suisses au travers des vignerons et des encaveurs de nos régions, et insister sur le patrimoine que représente la viticulture helvétique. L’approche a très bien fonctionné pour le Gruyère AOP, qui est aujourd’hui plébiscité y compris en Suisse alémanique, et qui s’exporte même à l’international. En tant que fervent défenseur de l’économie locale, je pars du principe qu’une personne qui gagne sa vie en Suisse devrait dans la mesure de ses possibilités privilégier le terroir helvétique, qui offre une variété de choix très qualitatifs.

Quels sont les principaux arguments des vins suisses, au-delà de leur aspect «local»?

Le vin est passé d’une consommation alimentaire à une consommation de plaisir. Il faut donc que la filière fasse primer la qualité sur la quantité. Nous sommes déjà sur la bonne voie. Les vins suisses ont beaucoup gagné en qualité ces vingt dernières années. Avec la Haute école de viticulture et d’œnologie de Changins, la branche peut compter sur des formations de pointe et sur la recherche pour forger l’avenir des métiers de la vigne et de la cave, en misant sur l’innovation et la durabilité. En tant que Fribourgeois, j’aime prendre l’exemple du vignoble du Vully: les domaines de la région ont établi une charte pour encadrer les méthodes de production et de vinification de deux cépages emblématiques de la région: le traminer et le freiburger, afin d’en améliorer l’image de marque auprès du public, avec un certain succès. Cet exemple illustre le potentiel du vignoble suisse, qui se caractérise par une surface relativement restreinte, mais une très grande diversité (plus de 250 cépages, selon Swiss Wine, ndlr.). Cette offre variée permet de fournir au consommateur une palette complète de variétés. Il y en a pour tous les goûts!

Certains parlent pourtant d’une désynchronisation entre l’offre et la demande Comment la production de vin peut-elle s’adapter aux goûts du public?

En général, il faut que les producteurs prennent connaissance des tendances et agissent en conséquence. Il est vrai que la filière suisse a peut-être manqué d’anticiper le succès des vins mousseux. Cette catégorie de produits s’est très largement développée ces dernières années. Les vins pétillants se distinguent parmi les rares produits viticoles porteurs de croissance. Aujourd’hui, l’écrasante majorité des mousseux consommés en Suisse proviennent de France ou d’Italie. Même s’il ne s’agit que d’une petite part du marché, il faut que la production se développe en Suisse.

Swiss Wine Promotion mise également sur l’aspect de la durabilité pour renforcer l’image de marque auprès des consommateurs.

Oui, nous tablons notamment sur la durabilité sociale. C’est un élément différenciateur pour la Suisse, par rapport à d’autres pays viticoles importants qui fonctionnent différemment. La culture du vignoble helvétique repose principalement sur des domaines de quelques hectares, et sur des entreprises à taille humaine solidement ancrées dans le tissu économique local. Les vignerons et les encaveurs jouent un rôle social de proximité, et participent activement à la formation de la relève, à la transmission du savoir-faire, à l’utilisation des sols et la préservation de notre patrimoine.

Une autre priorité de la stratégie de Swiss Wine Promotion, présentée en décembre 2025, est celle du développement de l’œnotourisme. Cette solution est déjà explorée par certains acteurs de la branche, mais certains s’y refusent ou n’en ont pas les moyens.

On ne pourrait pas imaginer la vallée du Rhône, Lavaux ni même La Côte sans leurs vignes. C’est un patrimoine paysager exceptionnel sur lequel la branche doit capitaliser. Certains domaines souhaitent s’engager sur cette voie. Notre rôle est de les soutenir en faisant connaître leur offre et de leur fournir l’accompagnement dont ils auraient besoin pour lancer des services d’œnotourisme ou des expériences immersives. Cela passera par davantage de formation dans l’œnotourisme. Nous prévoyons également de mettre à disposition du matériel et des supports de communication qui permettent à chaque vigneron de renseigner des visiteurs. Nous pouvons également communiquer sur ces activités en collaboration avec Suisse Tourisme avec qui nous avons un partenariat stratégique.

Les priorités de Swiss Wine Promotion incluent le développement des exportations. Seuls 2% de la production nationale sont vendus à l’étranger. Comment activer ce levier?

Beaucoup de producteurs ne souhaitent pas s’y risquer parce qu’ils estiment que les démarches sont trop complexes. Mais certains y parviennent notamment grâce un agent ou un distributeur basé à l’étranger. Notre rôle est de favoriser les synergies et de proposer aux acteurs qui y voient du potentiel de présenter leurs produits à l’étranger. À l’occasion du salon Wine Paris qui s’est tenu en février 2026 dans la capitale française, 26 vignerons ont fait le déplacement avec nous. Pour convaincre les consommateurs étrangers, nous pouvons miser sur la réputation d’excellence de la Suisse. Nous pourrions également élaborer des stratégies communes avec d’autres filières à succès, comme le fromage ou le tourisme, qui ont aussi vocation à attirer des consommateurs internationaux.

Une tendance très présente en ce moment est celle du «no-low», à savoir les vins à faible teneur en alcool. Comment vous positionnez-vous par rapport à cette demande?

Je suis convaincu que la question de la consommation d’alcool continuera d’occuper une place centrale dans la société. Dans ce contexte-là, offrir un produit désalcoolisé ou allégé, à base de raisin, travaillé par un vigneron et un encaveur, constitue une piste incontournable. Je comprends que certains vignerons ou encaveurs considèrent que cela revient à dénaturer leur produit, mais il faut aussi entendre la demande des consommateurs. Les producteurs peuvent aussi y trouver leur compte. Il ne faut pas oublier que les produits alcoolisés incitent souvent à une consommation modérée, par exemple lors du repas de midi ou avant de conduire. Une offre sans alcool pourrait non seulement contenter plus de consommateurs, mais aussi écouler des volumes importants.

L’émergence des vins pétillants et de l’œnotourisme

Les déboires de la branche poussent les acteurs à diversifier leur offre pour assurer leur avenir. Au menu: exportations, biodynamie, pétillants naturels et expériences immersives.

«Les grands domaines auront plus de mal à écouler leurs productions», constate Pierre Fonjallaz, viticulteur à Epesses (VD). Les producteurs cherchent de plus en plus à se distinguer et à diversifier leurs sources de revenus. Fondateur du salon Lavaux Vin Bio et député vert au Grand conseil, Pierre Fonjallaz a repris le domaine à son père en 2000 et y a progressivement introduit la biodynamie. Une méthode d’exploitation de la vigne qui proscrit tout recours à des procédés de synthèse, et limite le volume d’intrants autorisés pour la vinification à des niveaux plus restrictifs que le «bio». «Utiliser des biocides alors que l’on travaille avec le vivant me paraissait contradictoire.»

Depuis fin 2025, le Vaudois remet progressivement son domaine à la relève. Pour lui, les vins bio et nature, qui souffraient d’une réputation mitigée auprès du public à leurs débuts, convainc toujours plus de clients qui se fidélisent volontiers.«Je dénombre désormais une bonne dizaine de vignerons en Lavaux qui ont clairement persuadé leurs clients du bien-fondé de la démarche et de la qualité du vin qui en découle.» Un avantage concurrentiel dans un vignoble suisse en pleine zone de turbulence? «C’est un élément de communication important. Les thématiques environnementales gagnent en importance auprès du consommateur.» La taille des surfaces dédiées à la viticulture bio a rapidement augmenté à partir de 2015, passant de 600 hectares à plus de 2’800 en 2024. «Je pense que le bio va devenir la norme quoiqu’il arrive car, même si ce marché stagne, le consommateur préoccupé par sa santé y reviendra certainement», dit François Schenk, directeur du groupe homonyme, l’un des plus grands encaveurs de la région. Ses parts de marché demeurent autour de 6%, mais montent à plus de 11% pour les vins mousseux. Un autre marché en vogue souvent cité en exemple pour séduire le consommateur.

Magie des bulles

Présente en Suisse depuis près de deux siècles, la production de vins pétillants n’a pas encore atteint son plein potentiel. Selon une étude de la Haute école de viticulture et d’œnologie, la production de vin pétillant constitue l’une des pistes les plus pertinentes à explorer pour les vignerons suisses. «C’est un segment en croissance. Nous avons donc développé une offre complète avec plusieurs marques», indique François Schenk. Une transition aussi portée par la jeune génération, à l’image du «pet nat» (pétillant nature) développé par Matteo Beutler du domaine de Marcy à Saint-Prex, et Paul de Watteville du domaine de Montbenay à Mont-sur-Rolle. Pour beaucoup, le vin effervescent sous toutes ses formes est le marché à conquérir pour les vignerons suisses ces prochaines années, alors que seuls 5% des volumes sont produits en Suisse, la croissance de ce marché a atteint 18% entre 2019 et 2023, alors que les vins tranquilles ont reculé de 3,7% sur la même période. Le succès le plus fulgurant a émané des vins rosés (+39,5%).

Japon, Singapour et États-Unis

Susciter l’intérêt du public pour la culture de la vigne apparaît également comme un aspect incontournable de la viticulture contemporaine. Les offres œnotouristiques se développent, sur le modèle observé dans les pays voisins, notamment en France, où la filière a attiré 20% de visiteurs en plus depuis le milieu des années 2010. Même si les enjeux liés au coût de la main d’œuvre helvétique demeurent. Les vins suisses et leurs spécificités vont aussi à la rencontre de leur public à l’international. À l’image des vins du domaine de la Colombe qui a su séduire les œnophiles du Japon, de Singapour et des États-Unis, en misant notamment sur la fibre originale et «niche» qu’évoque le vignoble à l’étranger. Les exportations de crus helvétiques restent marginales (environ 2%), mais de plus en plus de vignerons tentent de faire connaître le fruit de leur travail dans des marchés lointains. Une démarche encouragée par les faîtières.


Laura Paccot, Domaine des Colombes

Complantation et exportations

«Notre chasselas séduit à l’étranger en tant que produit de niche»

Sur le vignoble minéral de La Côte, Laura Paccot dirige depuis 2023 un domaine de 15 hectares entièrement cultivé en biodynamie depuis 2009, et certifié Demeter depuis 2013. En plus de l’emblématique chasselas, la vigneronne produit plusieurs cépages et produit même un cru issu de la «complantation». Une méthode expérimentale qui consiste à cultiver plusieurs cépages sur la même parcelle et à les faire fermenter ensemble. Un atout face aux aléas climatiques et sanitaires. «En cas de mildiou par exemple, la diversité des cépages rend l’ensemble de la récolte plus résiliente. Cela permet aussi d’équilibrer les taux de sucres lors d’années très ensoleillées». Au début, le vin biodynamique intéressait surtout un public assez élitiste, mais pas forcément le public de gourmands et de restaurateurs. «Avec les tendances actuelles, produire du vin moins riche en alcool et tourné vers la qualité est plutôt un atout. Mais rien n’est acquis, car les modes évoluent vite!» Les canaux de vente sont assez diversifiés: encaveurs locaux, restaurateurs et plus d’un tiers de la production est destinée à la clientèle privée. Près de 7% du vin des Colombes part pour l’étranger, principalement en France, au Japon, à Hong Kong, à Singapour et au Canada. La clientèle internationale est séduite par l’originalité du vin suisse. «C’est un marché de niche mis en avant par de petits importateurs qui mettent en avant la proximité humaine.»


Maison Gilliard à Sion

Œnotourisme, spa et «no-low»

«Les jeunes ne viennent plus pour se saouler mais pour apprendre»

«Le vin devient un produit de luxe que la nouvelle génération consomme autrement. Quand des groupes de jeunes de 20 ans viennent à la cave, ils s’intéressent vraiment au métier. Ils boivent moins mais plus intelligemment», observe Grégory Dubuis, directeur. En 2025, le domaine de la Maison Gilliard s’est lancé sur le vin sans alcool avec le Porte de Novembre ICE 0,0%. Un «succès immédiat», selon le directeur. Le domaine propose aussi un large éventail d’activités œnotouristiques. Une démarche lancée en 2016. «Nous avons voulu rendre la visite interactive. Les participants doivent prendre part à des activités, déguster, trouver des arômes, apprendre à analyser une robe. Le but c’est d’apprendre à déguster et mieux comprendre comment le produit est fabriqué.» Le succès a poussé le directeur à développer son offre en s’inspirant des pratiques d’homologues français et italiens. «Nous avons la chance de pouvoir compter sur l’un des vignobles les plus impressionnants du pays.» Sur un vignoble en terrasse charpenté de murs en pierres sèches construit entre 1860 et 1904, la Maison Gilliard propose des visites guidées, complétées par des cours d’œnologie, des speed-datings, et des animations pour les enfants et même un «spa dans le vignoble». Mais Grégory Dubuis le dit sans ambages: «Il faut être prêt à investir dans le personnel. Avec le coût de la main d’œuvre en Suisse, il est difficile de dégager des bénéfices avec cette activité.»


Matteo Beutler et Paul de Watteville

Domaine de Marcy, Saint-Prex (VD) et du Montbenay, Mont-sur-Rolle (VD)

Le «Pet Nat» Made in La Côte

«Pendant mes études, j’avais un peu plus de temps libre. J’ai alors décidé de lancer ma propre gamme de vin», raconte Matteo Beutler. Baptisée «Wine Not?», sa marque lancée en 2021 se décline en plusieurs cépages: chasselas, chenin, merlot, rosé de pinot noir, tous issus du domaine de Marcy à Saint-Prex. Le vigneron-encaveur de 28 ans a tenu à donner à sa production une image moderne pour se démarquer des autres vins vaudois auprès de sa clientèle, dont près de trois quarts se trouvent en Suisse alémanique. Né dans le canton de Berne, Matteo Beutler est venu en Suisse romande à l’âge de 15 ans pour effectuer son CFC de vigneron. En 2019, il commence une formation supérieure de technicien vitivinicole à la Haute école de viticulture et d’œnologie de Changins. C’est là qu’il rencontre Paul de Watteville, aujourd’hui directeur du domaine de Montbenay au Mont-sur-Rolle. Les deux amis ont décidé de mettre leurs compétences en commun pour développer un vin naturel pétillant (ou «pét nat») à base de vermentino, un cépage italien peu courant en Suisse. «Le vin naturel connaît un franc succès auprès des jeunes urbains. Pour les producteurs, la façon la moins risquée de travailler avec du vin naturel, c’est d’en faire du pétillant.» Pour ce vigneron-encaveur de la nouvelle génération, le métier doit être prêt à se réinventer pour résister aux turbulences actuelles. «Je vois ces aléas comme autant d’opportunités d’expérimenter de nouvelles choses.»


Une version de ce dossier est parue dans le magazine PME.

Peur sur la vigne (1ère partie)

Publié Par Gabriel Sigrist Sur Dans KAPITAL | Commentaires désactivés

Dossier réalisé par Gabriel Sigrist, Julien Crevoisier et Erik Freudenreich

De Genève à Sion, l’arrachage de ceps a commencé dans de nombreux vignobles. Cette pratique, subventionnée par l’Etat «à condition que l’éventuelle replantation ne se fasse pas avant dix ans», est un crève-cœur pour les vignerons. Elle illustre l’ampleur de la crise que traverse aujourd’hui la viticulture suisse.

L’an dernier, les vendanges suisses ont produit 82 millions de litres de vin, tandis que 126 millions ont été importés. Dans un contexte de recul de la consommation et de marché très libéralisé, la concurrence étrangère exerce une pression croissante sur les producteurs suisses. La situation a fait réagir la Berne fédérale. En plus d’une aide de 10 millions de francs destinée à accompagner le redimensionnement des parcelles viticoles, le Conseil fédéral, sous l’impulsion du ministre de l’économie et ancien vigneron Guy Parmelin, souhaite durcir les conditions d’importation en conditionnant l’obtention de quotas de vin étranger à l’achat de raisins suisses. Les entreprises importatrices participeraient donc à la valorisation de la production nationale.

Face à l’évolution des habitudes de consommation, observée depuis plusieurs années, la branche commence aussi (et enfin) à s’adapter. Plusieurs producteurs pionniers ont ainsi lancé des gammes de vins désalcoolisés dans le canton de Vaud et du Valais. D’autres s’inspirent des tendances internationales pour séduire une clientèle qui se tourne vers des vins plus légers, pétillants ou nature, ou plus qualitatifs. Le développement à l’export constitue une autre piste pour consolider un secteur qui dépend encore à plus de 98% de la demande intérieure. La viticulture suisse traverse une tempête majeure, et il lui faudra des années pour retrouver son équilibre. Des producteurs aux importateurs, en passant par les politiques, tous misent sur la résilience d’une activité introduite en Suisse il y a plus de 800 ans, et qui s’est imposée comme l’un des symboles de la culture et du paysage helvétiques.


Le chiffre clé:

-21% en un an

C’est la chute de la consommation de vins rouges suisses selon le dernier rapport de l’Office fédéral de l’agriculture publié en 2025. En comparaison, la demande pour les rouges étrangers a fléchi de -3,7%.


«C’est la pire crise que la branche n’ait jamais connu»

Le vignoble suisse souffre d’une consommation décroissante et d’une concurrence étrangère toujours plus féroce. Le secteur oscille entre détermination et résignation.

La population boit toujours moins, notamment du fait des jeunes générations qui prennent le danger des excès d’alcool bien plus au sérieux que leurs aïeux. En Suisse, la production indigène reste toutefois largement inférieure à la demande, couverte à près de deux tiers par les vins importés. Une situation qui nourrit la frustration de certains producteurs qui appellent à une meilleure protection des vignobles locaux. Le soutien politique reste pour l’heure timide. Certains acteurs de la branche s’organisent pour répondre aux nouvelles tendances des consommateurs.

  1. La sobriété devient tendance

Les ventes de vin en Suisse ont reculé de près 26% en 30 ans. A l’échelle mondiale aussi, la consommation de vin ne cess de diminuer depuis une dizaine d’années. En 2025, l’Organisation internationale du vin (OIV) a estimé le volume consommé dans le monde à 214 millions d’hectolitres, soit 3,3 % de moins qu’en 2023. La consommation mondiale a ainsi atteint son plus bas niveau depuis plus de 60 ans. Selon l’organisme basé à Dijon (F), la filière est confrontée aux mêmes aléas inflationnistes et géopolitiques que le reste de l’économie mais, en plus, le vin n’est plus aussi tendance, notamment auprès des jeunes. Interrogé à ce sujet, le groupe vaudois Schenk, l’un des principaux encaveurs romands, se montre résigné. «Il faut se rendre à l’évidence, ce déclin est structurel. Nos ventes sont sous pression comme pour tous les intervenants du secteur.» Cette tendance de fond est notamment due à une prévention accrue et à une prise de conscience du public face aux dangers de l’alcool. Pour répondre à cette évolution rapide de la demande, une solution consiste à privilégier les variantes à faible teneur en alcool, ou désalcoolisées. Mais cette transition se heurte à des écueils techniques majeurs. «Nous l’avons constaté avec la bière: le développement d’alternatives sans alcool à la hauteur des attentes du consommateur peut prendre 20 à 30 ans», estime Philippe Herminjard, chargé de projet auprès de la fédération Vignoble Suisse. Certains commencent toutefois à s’organiser en ce sens. Début 2026, 17 producteurs issus de différentes régions du pays se sont réunis à Perroy (VD) pour produire du vin désalcoolisé selon une technique dernier cri. Près de 33’000 bouteilles ont ainsi été produites.

  1. Des frontières «grandes ouvertes»

Le vignoble suisse est loin de se trouver dans une situation de surproduction de vin stricto sensu, dans la mesure où les volumes produits par les vignes suisses sont largement inférieurs à la quantité totale de vin consommé dans le pays. Les vins étrangers subissent également la baisse de la demande, mais nettement moins que les crus indigènes. En 2025, l’Office fédéral de l’agriculture relevait que la part de marché des vins suisses avait reculé de 3,4%, pour s’établir à 35,5%. La chute a été particulièrement rude pour les vins rouges, avec un recul de 20% sur un an. Les défenseurs du terroir y voient le résultat d’une concurrence asymétrique avec les vins internationaux, dont les coûts de production sont bien plus faibles. Or, les vignerons suisses ne profitent pour l’instant pas – ou peu – du libre-échange: 98% de la production est destinée au marché intérieur. C’est nettement plus qu’en moyenne mondiale (58,4% en 2022 selon l’OMC).

Depuis 2001, la Suisse autorise l’entrée sur son territoire de 170 millions de litres de vin étranger à des conditions tarifaires préférentielles. Au vu des niveau de consommation actuelle, certains estiment cette mesure dérisoire. «En 25 ans, les contingents d’importation n’ont jamais été atteints. Dans un contexte où la consommation chute, on peut sérieusement s’interroger sur leur utilité. Actuellement, on peut dire que les frontières sont grandes ouvertes», observe Philippe Herminjard. Certains professionnels de la branche appellent la Confédération à se montrer plus ferme vis-à-vis de l’importation de vins. Les réponses politiques commencent à s’articuler. Une coalition de près de 500 vignerons s’apprête à lancer une initiative fédérale exigeant de baisser les contingents tarifaires. En septembre 2025, le Grand conseil vaudois, sous l’impulsion de l’UDC et du PLR, a adopté une résolution demandant de conditionner l’attribution des parts des quotas aux importateurs qui achètent aussi du vin suisse. Certains brandissent ces mesures protectionnistes, mais elles sont loin de faire l’unanimité chez les représentants de la branche et il n’est pas sûr qu’elles recueillent le soutien du Palais fédéral.

  1. Un problème trop «welsch» pour intéresser Berne

Si la Suisse veut réduire ses importations de vin, il est très probable qu’elles doivent le faire aux dépens d’autres secteurs agricoles qui exportent davantage, notamment la filière fromagère. Les contingents tarifaires ont été négociés avec les gouvernements étrangers et ne peuvent pas être modifiés unilatéralement sans contrevenir aux règles de l’OMC.

La politique fédérale se retrouve contrainte d’opérer une inconfortable pesée d’intérêts entre les différentes branches. Au vu de la concentration du vignoble dans les régions latines (environ 80% de la production nationale), la question alimente par ailleurs le clivage entre les parlementaires romands et alémaniques. Les germanophones étant largement majoritaires, leur soutien est indispensable pour que la Suisse puisse renégocier les quotas d’importation de vin. Mais jusqu’à présent, le sort du vignoble suisse n’a pas réussi à mobiliser les forces politiques d’outre-Sarine. «Depuis 1994, nous avons relevé 44 interventions parlementaires au sujet des contingents tarifaires. Toutes ont été refusées», poursuit Philippe Herminjard.

  1. Potentiel inexploité

La filière doit aussi évoluer avec son temps. Au-delà de la tendance au «no-low» (sans alcool ou à faible teneur en alcool), les attentes des consommateurs évoluent aussi sur le segment des boissons alcoolisées. Le vin mousseux est aujourd’hui perçu par beaucoup comme une oasis de prospérité, avec une croissance attendue avoisinant les 5% d’ici 2030. La marge de progression pour les vins suisses est importante. Selon une étude réalisée par la Haute école de viticulture de Changins (VD), les parts de marché du vin mousseux suisse en grande surface ne représentent que 12% en Suisse romande et 3% en Suisse alémanique. Les vins effervescents consommés par les Romands proviennent majoritairement d’Italie (49%) et de France (33%). La faible part de marché des vins mousseux en Suisse, pays dont la tradition s’inscrit dans les vins tranquilles, offre une nouvelle opportunité de valorisation de la production vitivinicole suisse. Répondre à cette nouvelle demande demande toutefois des efforts tant de la part des acteurs de la branche que de la classe politique. Les premiers pour adapter leurs modes de production et les seconds pour s’assurer de conditions-cadres adéquates pour que les vins suisses puissent se mesurer à la concurrence étrangère. Actuellement, les vins mousseux ne font pas partie des produits soumis aux contingents d’importation. Bonne nouvelle: le chasselas, variété la plus cultivée en Suisse, avec près d’un quart des surfaces, est un candidat crédible pour le développement d’une variante pétillante.


La Confédération mise sur les aides financières et la recherche

Fin 2025, les chambres ont accordé une enveloppe de 10 millions de francs supplémentaires à la branche viticole. Des ressources destinées à «investir de manière ciblée dans le maintien et le développement de structures compétitives», selon le communiqué de la Confédération. En 2026, il a toutefois été précisé que ce montant serait utilisé dans le cadre des plans d’arrachage de vignes mis en place par les cantons, notamment en Valais, dans le canton de Vaud et à Genève. Mais la Confédération soutient aussi le vignoble par d’autres moyens. Fin janvier, l’agroscope, le centre fédéral de recherche en agronomie, annonçait l’arrivée de 7 nouvelles variétés de vigne, résistantes au mildiou et à l’oïdium, des maladies qui endommagent régulièrement les récoltes. Les pépiniéristes devront bientôt planter ces nouveaux cépages. Les premiers plantages sont attendus pour 2029.


Quand le vin suisse se réinvente 

Une vingtaine de viticulteurs viennent de participer à des essais de désalcoolisation. Une première étape vers un centre dédié au vin sans alcool en Suisse romande.

En novembre 2025 et en février 2026, deux sessions pilotes de désalcoolisation ont réuni 17 producteurs issus de cinq cantons romands à Perroy (VD). Près de 29’000 litres de vin y ont été traités, pour un total de 33’000 bouteilles. À l’initiative de ce projet inédit en Suisse: Marc Vicari, fondateur de l’entreprise «La Vigneronne – pleasure for everyone». Son objectif: convaincre les producteurs de s’engager dans l’élaboration de vins sans alcool de grande qualité et de participer à la création d’ici à quelques mois d’un centre de désalcoolisation doté d’équipements de dernière génération. Pour cet entrepreneur qui a fait toute sa carrière dans le domaine viticole, l’intérêt pour le vin sans alcool est né d’une expérience personnelle. «Il y a trois ans, un intermède médical m’a obligé à faire une pause dans ma consommation. Pendant cette période, je me suis tourné vers le gin sans alcool, ayant constaté qu’il n’existait quasiment aucune production de vin suisse sans alcool.»

Il s’intéresse alors à l’offre disponible à l’étranger. «En France, le vin sans alcool est conçu le plus souvent dans une optique industrielle, où la notion de produit d’origine se perd et le résultat s’avère souvent décevant.» Il se tourne alors vers l’Allemagne. «Dans la région du Palatinat, j’ai rencontré un producteur qui est devenu mon mentor, Christian Nett. C’est avec lui que j’ai découvert qu’il est possible de fabriquer des vins sans alcool véritablement qualitatifs, qui figurent par ailleurs sur la carte de nombreux restaurants allemands.»

Tendance de fond

L’émergence de ces produits s’inscrit dans une tendance de fond où la consommation d’alcool tend à se raréfier notamment chez la jeune génération, constate Karine Szegedi, responsable du secteur Consommation chez Deloitte Suisse. «Boire un verre de vin à midi est devenu presque exceptionnel pour les personnes en activité, tandis qu’au sein des jeunes générations, il est aujourd’hui socialement accepté de sortir et de faire la fête sans boire d’alcool. Par ailleurs, les jeunes conducteurs passent désormais trois ans avec un permis à l’essai qui impose une tolérance zéro pour l’alcool. Cela crée des habitudes durables.»

S’y ajoute l’essor des médicaments de type GLP-1, utilisés pour la perte de poids, qui entraînent souvent une baisse drastique de la consommation d’alcool. «Aux États-Unis, environ 14% des adultes utilisent déjà ces médicaments, une tendance qui commence aussi à apparaître en Europe, avec environ 4% des adultes y ont recours au Royaume-Uni et 8% en Allemagne.» Les outils de santé connectée jouent aussi un rôle dans ce phénomène. «Des dispositifs comme la bague Oura, qui mesure la qualité du sommeil, peuvent signaler l’impact de la consommation d’alcool, et influencer le comportement des utilisateurs.»

Désacraliser le vin

Ces boissons sans alcool sont relativement bien acceptées, mais le vin désalcoolisé en est encore à ses débuts, estime l’experte. «Peu de consommateurs ont eu l’occasion d’y goûter et l’offre reste limitée. Les vignerons eux-mêmes ne sont pas toujours convaincus.» Produire un vin sans alcool reste un exercice délicat. Comme la désalcoolisation a tendance à exalter les caractéristiques du vin, il est essentiel de commencer avec un vin sans défauts. «En Suisse, nous avons la chance de produire d’excellents vins blancs et rosés, ce qui constitue une très bonne base», souligne Marc Vicari. Autres pionniers du «no-low» romands: Maxime Dizerens s’est illustré par sa gamme de vins sans alcool produit et embouteillés à Lutry (VD). À Môtiers (NE), la Maison Mauler propose désormais des vins mousseux sans alcool.

Un autre défi concerne la valorisation de l’alcool extrait. «Pour l’instant, nous sommes obligés de le détruire, ce qui est dommage car il est de très grande qualité. Nous cherchons donc des pistes de valorisation dans les domaines pharmaceutique, alimentaire ou industriel», dit Marc Vicari.

Pour l’heure, sa priorité demeure le bouclement du budget du centre de désalcoolisation. «Je suis assez optimiste, nous recevons de nouvelles demandes chaque semaine.» L’entrepreneur relève que son projet s’inscrit dans l’évolution du monde viticole suisse. «Dans les années 1980, la Suisse produisait très peu de types de vins différents. Les années 1990 ont vu émerger davantage de rosés.» Cette étape a contribué à désacraliser le vin auprès de nouvelles générations. «Le vin sans alcool s’inscrit dans cette logique. À terme, il pourrait devenir normal pour une cave d’avoir une ou deux références sans alcool dans son assortiment.»


Une version de ce dossier est parue dans le magazine PME.

«Je ne pouvais pas fermer les yeux sur l’empreinte carbone du voyage»

Publié Par Julien Crevoisier Sur Dans KAPITAL | Commentaires désactivés

Il a transformé sa passion pour les voyages hors des sentiers battus en un modèle économique à succès. Statisticien de formation, Jean-François Rial a débuté dans les années 1990 dans le renseignement financier avant de reprendre l’agence Voyageurs du Monde, dont il a profondément transformé l’activité selon sa vision du voyage. La recette a connu un grand succès en France, et s’est peu à peu exportée dans les pays voisins. En Suisse, la première succursale a ouvert ses portes à Genève en 2011, suivie de Lausanne en 2021 et Zurich depuis 2025. Un succès qui repose sur une offre «unique en son genre» sur un type de services devenus selon lui «de première nécessité» dans nos sociétés modernes.

Mais Jean-François Rial, c’est aussi un patron convaincu de la gravité de la crise climatique et la nécessité pour son secteur de se décarboner. Face au constat que les COP et les grands discours ne suffiront pas, le sexagénaire père de trois enfants, a décidé d’apporter sa pierre à deux édifices colossaux: la décarbonation du tourisme, mais aussi de l’agriculture. Deux approches où il espère mobiliser bien au-delà de son cercle pour apporter des solutions concrètes et rapides à une problématique mondiale.

D’où vous vient votre passion du voyage et comment vous a-t-elle mené à reprendre Voyageurs du Monde?

J’ai toujours été passionné d’histoire et de géographie. À 15 ans, je suis parti en URSS, à l’époque de Brejnev. Le dépaysement a été total. C’est là que j’ai commencé à cultiver un intérêt pour le métier de voyagiste. En 1983, alors que j’allais rentrer en école de statistique à Paris, je suis parti avec deux amis en Chine. C’était la première année où les voyageurs individuels étaient autorisés. Jusqu’alors, l’Empire du Milieu était une terre assez mystérieuse où les touristes occidentaux ne pouvaient que voyager qu’en groupe. Après cela, j’ai développé une profonde appétence pour la beauté et l’authenticité. Il m’était devenu inconcevable que le voyage se résume à du tourisme de masse.

Mais le tournant a eu lieu lors d’un voyage dans le désert du Sahara. Ce fut un véritable choc émotionnel et esthétique. J’ai été émerveillé par la beauté des paysages, mais aussi par la spiritualité et la sagesse profonde des Touaregs. De retour en France, j’ai décidé de renoncer à mon poste de salarié pour développer une entreprise de voyage. Ce n’était pas une décision qui allait de soi. Je gagnais très bien ma vie et le secteur du voyage était réputé difficile. Certaines personnes de mon entourage ont essayé de m’en dissuader en me disant que ce serait la ruine!

Vous reprenez donc Voyageurs du Monde en 1998. L’agence existait déjà depuis près de 20 ans à l’époque. Mais vous avez voulu retravailler l’offre pour qu’elle reflète mieux votre vision du voyage.

Voyageurs du Monde était une marque connue qui bénéficiait d’une bonne image. Mais nous avons profondément modifié son offre. Nous avons totalement abandonné les voyages en groupe et introduit le voyage individuel sur mesure. À l’époque, cette offre n’existait pas sur le marché. La demande n’a pas tardé à se manifester. Le concept a rapidement pris, et l’entreprise n’a cessé de croître depuis et a multiplié son chiffre d’affaires par dix en 25 ans. Chaque année, nous traitons près de 20’000 dossiers pour près de 60’000 clients sur le segment du voyage individuel sur mesure. L’activité génère près de 300 millions d’euros de chiffres d’affaires par an.

Le voyage sur mesure n’existait pas avant vous?

Pas sous cette forme. Nous avons voulu développer un concept où la clientèle peut non seulement faire du tourisme mais aussi organiser un voyage en lien avec ses propres intérêts. On peut tout faire! Par exemple, si un client est collectionneur de timbres et souhaite visiter une vieille imprimerie de timbres pendant son voyage au Costa Rica, nous l’y emmenons. C’est une approche très littérale du voyage individuel et personnalisé.

Cette formule sur mesure à haut niveau de service permet de se démarquer de la concurrence des plateformes en ligne. C’est aussi un bon moyen de résister aux périodes de crises en visant une clientèle plus aisée?

Oui, il est vrai que l’entreprise a jusqu’ici bien résisté aux aléas conjoncturels. Même en 2025, par temps de crise budgétaire et de tensions géopolitiques accrues, l’entreprise a augmenté son chiffre d’affaires. Je pense que le voyage est devenu un produit de première nécessité pour de nombreuses personnes. Il sert à évacuer les tensions et le stress du travail, de la gestion financière et faire oublier tous les tracas de la vie quotidienne. Beaucoup ont besoin de cette période de rupture et d’échappée. Même quand le budget se resserre, les gens préfèrent économiser sur d’autres postes de dépenses avant de rogner sur les voyages.

Mais la crise géopolitique a tout de même ébranlé votre activité: les États-Unis étaient la destination la plus prisée par la clientèle, avant de connaître une baisse de 40% en 2025.

Une partie de la clientèle européenne nourrit une défiance vis-à-vis de Donald Trump, au point de renoncer à voyager aux États-Unis. Pour d’autres, c’est le coût du voyage qui est rédhibitoire. Les prix sont aujourd’hui nettement plus élevés aux États-Unis qu’en Europe, à tel point que beaucoup d’Européens n’ont plus les moyens d’y faire du tourisme. Mais le voyage reste souvent un besoin essentiel et ils se tournent donc vers d’autres destinations.

Quelles sont les destinations les plus prisées par la clientèle suisse actuellement?

Le Japon occupe la première place, c’est un pays très à la mode. L’Égypte a également beaucoup de succès. Nous mettons cette destination en avant car nous y possédons deux bateaux de croisière Belle Epoque qui effectuent des croisières sur le Nil. L’Amérique du Sud, avec le Brésil et l’Argentine en tête, attirent aussi beaucoup de clients suisses.

Le tourisme représente près de 10% du PIB mondial. Mais c’est une source majeure d’émissions de CO2, principalement du fait de son lien très resserré avec l’aviation. Vous expliquez depuis longtemps être engagé pour l’écologie. Comment faites-vous pour réconcilier le voyagiste et l’écolo?

Mon engagement pour l’écologie est une démarche rationnelle. Je vois bien que le réchauffement climatique est un grave danger pour la survie de l’espèce humaine et que le voyage est un des principaux contributeurs aux émissions mondiales de CO2. Cela me pose un problème et je ne peux pas simplement fermer les yeux, cela ferait de moi un cynique absolu.

Au-delà du discours, comment avez-vous réussi à «verdir» l’activité de Voyageurs du Monde?

En commençant par réduire l’empreinte carbone du transport. Nous incitons la clientèle à privilégier les transports terrestres lorsque c’est possible. Pour les longues distances où l’avion est incontournable, nous avons élaboré une marche à suivre précise pour maintenir les émissions au plus bas. Nous privilégions les vols directs (les émissions de CO2 sont particulièrement importantes au décollage, ndlr) et les appareils plus économes en carburant. Nous avons aussi réduit la consommation de nos deux bateaux de croisière sur le Nil. Le premier a été équipé de moteurs plus économes et de panneaux solaires, ce qui a permis de diminuer ses émissions de carbone par quatre. Le second, plus petit, fonctionne aujourd’hui entièrement à l’énergie solaire. Mais cela ne suffit pas, nous avons également mis en place un système de compensation carbone qui neutralise toutes les émissions causées par notre activité. Pour cela, nous plantons 3 millions d’arbres par an.

Dans votre livre* , paru en 2025, vous proposez justement d’utiliser la compensation carbone pour «gagner du temps» face au réchauffement climatique.

Aujourd’hui, il est clair que l’objectif de maintenir le réchauffement sous la barre des 1,5°C est déjà hors de portée. Il ne faut pas cesser d’agir pour autant. Le combat décisif consistera à contenir la hausse des températures au-dessous de 2°C, au-delà desquels la situation deviendra probablement hors de contrôle et potentiellement dramatique pour l’humanité. Mais pour atteindre cet objectif, il faudrait réduire les émissions d’environ 4% par an dès aujourd’hui. Cette baisse correspond à peu près à ce que nous avons observé pendant la période du Covid. Autant le dire tout de suite: nous n’y arriverons pas. La seule solution qui nous reste, à mes yeux, est de gagner du temps en renforçant les puits de carbone qui absorbent le CO2 dans l’atmosphère. Pour ce faire, les solutions industrielles de captage existent mais ne sont pas encore opérationnelles à grande échelle. Par contre, planter des arbres qui absorbent beaucoup de CO2 pendant leur croissance, tous les pays savent le faire. Pour limiter le réchauffement à 2°C, il en faudrait environ 250 milliards ces dix prochaines années. Cela coûterait environ 500 milliards de dollars, une somme qui est tout à fait à la portée de l’économie mondiale.

À terme, il faudra bien réduire les émissions de gaz à effet de serre…

Bien sûr. Le problème n’est pas l’objectif, ce sont les délais dans lesquels nous devons les atteindre. La décorrélation entre production économique et émission de carbone a déjà commencé dans certaines régions du monde, et notamment en Europe et aux États-Unis. Nous sommes donc sur la bonne voie, mais nous n’avançons pas assez vite. C’est en cela que planter des arbres à très grande échelle pour capter le CO2 constitue une solution intéressante.

Vous faites partie de ceux qui pensent que l’économie privée constitue la solution au problème climatique?

Il faudra une coalition d’intérêts privés qui travaille en partenariat avec les États. Si l’on compte uniquement sur les pouvoirs publics ou les Nations unies, on n’y arrivera jamais. On le voit avec les Conférences des Parties (COP), où les représentants de centaine d’États se réunissent pour discuter et trouver des solutions à la crise climatique, sans résultat à la hauteur des enjeux pour le moment. Il faut trouver le moyen de faire participer les grandes entreprises et les milliardaires à la lutte à grande échelle contre le réchauffement climatique.

En plus de la compensation de carbone dans votre domaine, le tourisme, vous vous êtes aussi intéressé à l’agriculture en fondant, avec votre fils, une ferme «bio-intensive». En quoi cela consiste?

Dans une exploitation bio-intensive, on utilise des très petites surfaces, d’environ 1 hectare, que l’on travaille sans outils mécaniques. Le grand avantage est que l’on peut exploiter la quasi-totalité de la surface. Parce qu’il est moins chahuté, le sol reste en outre cultivable toute l’année et l’on peut effectuer jusqu’à trois rotations de culture par an. En plus de la productivité, ce modèle rend l’agriculture plus respectueuse de la biodiversité et du climat, car elle n’utilise pas de pesticides ou d’engrais azotés (le protoxyde d’azote est responsable de la contribution de l’agriculture aux émissions de gaz à effet de serre, ndlr.) Nous avons tenté l’expérience nous-même en lançant, en 2018 près de Paris, la «Ferme du Perche».

Ce mode de production maraîchère implique nettement plus de travail manuel. Est-il rentable et reproductible à grande échelle?

C’est une méthode qui tranche avec l’agriculture conventionnelle. Elle demande plus de travail humain et manuel, et une planification minutieuse des opérations. Mais avec la «Ferme du Perche», nous avons montré que le modèle pouvait parfaitement être rentable, sans subventions ni aide publique. Nous vendons notre production en vente directe, ainsi qu’à des chefs étoilés. Les salariés sont, pour l’heure, rémunérés au salaire minimum, sont logés gratuitement sur place et peuvent utiliser une partie de la production. Il ne fait aucun doute que le modèle peut être déployé à plus large échelle. La politique agricole commune (PAC) européenne par exemple, subventionne la production en fonction de la surface et non en fonction de la production. Mais cela pourrait tout à fait changer. Les Européens devraient d’ailleurs s’inspirer des Suisses qui accordent des paiements directs à leurs agriculteurs pour protéger les petites exploitations et ainsi préserver les paysages et la nature.

L’Union européenne vient de signer l’accord de libre-échange avec le Mercosur, qui a suscité une levée de bouclier de la part des agriculteurs français et européens. Vous qui êtes engagé pour la durabilité, cet accord vous inquiète-t-il?

Je ne pense pas que cet accord soit une grande menace pour l’agriculture française, car l’Union européenne a négocié des quotas très restrictifs sur les importations de produits agricoles sud-américains (les quantités de viande bovine et de volailles sud-américaines qui pourront entrer sur le marché européen à taux réduit représentent 1,6% et 1,4% respectivement de la production européenne, ndlr.). Le mécontentement vis-à-vis de cet accord a surtout été alimenté par des discours politiques démagogiques. Cependant, je considère que le libre-échange doit désormais diminuer pour préserver la planète et protéger les intérêts économiques locaux. Je n’aurais pas tenu les mêmes propos il y a 15 ans. Il faut reconnaître que la mondialisation des échanges commerciaux a – globalement – plutôt bénéficié à l’économie et la prospérité mondiale. Mais il est clair que si l’on intègre les coûts écologiques, le tableau n’est plus le même. On ne peut plus l’ignorer. De plus, les tensions géopolitiques actuelles appellent à limiter notre dépendance à des marchés lointains. En Europe, il est urgent de rapatrier la production économique de base et de protéger les industries de la concurrence internationale, notamment celle de l’automobile chinois.

En tant que grand voyageur français, quelles sont vos destinations favorites en Suisse?

J’adore Les Marécottes. Ses chalets en bois bien préservés, les raclettes à la cheminée, ce village est tout simplement sublime. Je me rends aussi souvent à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny. Côté alémanique, le centre-ville de Zurich et la région de Saint-Moritz m’ont aussi laissé des souvenirs impérissables.

*«Le chaos climatique n’est pas une fatalité», 2025, éd. de l’Archipel, coécrit avec Matthieu Belloir, conseiller en responsabilité sociale des entreprises.


1963   Naissance à Soyaux, en France 

1978   À l’âge de 15 ans, il part explorer l’URSS en solo.

1983   Fait de même en Chine, où il fait partie des premiers à faire du voyage individuel dans l’Empire du Milieu

1998   Reprend «Voyageurs du Monde» et modifie le concept pour inclure le voyage individuel sur mesure. En 25 ans, le chiffre d’affaires de l’entreprise a été multiplié par dix. 

2025   Publie aux éditions «L’Archipel» l’essai «Le chaos climatique n’est pas une fatalité», co-écrit avec Mathieu Belloir.


Une version de cette interview réalisée par Large Network est parue dans PME Magazine.

Le bois, une ressource importante pour un bâti plus durable

Publié Par Céline Garcin Sur Dans LATITUDES | Commentaires désactivés

Il y a 150 ans, la Suisse a pris une décision historique pour l’environnement : la forêt a été protégée en tant que ressource vitale. La loi sur les forêts a empêché les déboisements à grande échelle et assuré la pérennité de la forêt. Cela a été essentiel pour la protection contre les dangers naturels, pour la biodiversité et pour la préservation d’un espace de détente précieux. Nous savons que les forêts saines stockent également de grandes quantités de CO2. Cependant, comme le montre le rapport sur les forêts 2025, celles-ci ont été soumises à une forte pression, en particulier au cours des dix dernières années, en raison de la sécheresse, des tempêtes ou encore des infestations de parasites.

L’économie forestière et l’industrie du bois peuvent également apporter une contribution importante en s’adaptant aux nouvelles conditions, aux objectifs de politique environnementales, de la production à l’utilisation et à la réutilisation du bois. Elles peuvent ainsi devenir un élément important de l’économie circulaire et soutenir les objectifs de la Confédération en matière de politique climatique.

«Le bois bois issu d’une gestion forestière durable tend vers un bilan carbone neutre», souligne Christian Aebischer, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) citant les trois «S» qui résument les effets principaux de cette ressource renouvelable sur le climat: séquestration, stockage et substitution. «Les arbres absorbent le CO₂ de l’air pendant leur croissance et fixent le carbone dans leur bois, détaille l’expert. Ce carbone reste ensuite stocké dans la matière pendant de longues années. Le bois peut enfin remplacer d’autres matériaux ou des énergies fossiles dont la production génère beaucoup de CO₂, évitant ainsi des émissions supplémentaires de gaz à effet de serre.»

Un tiers de la Suisse couvert de forêts

Aujourd’hui, les forêts couvrent un tiers du territoire suisse. Cette vaste canopée doit son salut à la première loi fédérale limitant l’exploitation sylvicole, un texte pionnier, édicté il y a 150 ans, à l’aube de l’essor industriel.

«Les forêts suisses produisent aujourd’hui environ 10 millions de mètre cube de bois par an et nous en utilisons seulement un peu plus de la moitié», estime Sébastien Droz de Lignum, organisation faîtière de l’économie de la forêt et du bois. Si la moitié restante ne pourrait pas être exploitée en totalité – elle comprend notamment une part de bois mort – la ressource reste encore largement sous-exploitée.

Compte tenu des enjeux climatiques et de cette marge de manœuvre, les autorités fédérales ont franchi un cap. En décembre 2025, le Conseil fédéral a adopté sa première «stratégie intégrale pour la forêt et le bois 2050». Ce texte vise un double objectif: protéger les écosystèmes sylvicoles tout en dopant l’usage du bois indigène.

Multiplier les cycles de vie du bois

L’utilisation «en cascade» constitue une des mesures importantes de cette stratégie. «Il s’agit de prolonger le cycle naturel du bois pour que le CO2 séquestré reste stocké dans la matière le plus longtemps possible», résume Christian Aebischer. Concrètement, la charpente d’une ancienne ferme peut ainsi être récupérée dans la toiture d’un bâtiment neuf, puis transformée en mobilier, avant de finir sa course en panneaux d’aggloméré, en pellets ou en papier. «Tous les morceaux de bois ne peuvent pas avoir autant de vies, nuance cependant Sébastien Droz. En effet, certaines parties sont plus ou moins nobles.»

Si elle est porteuse d’espoir, la construction circulaire est exigeante. Pour fonctionner, elle requiert beaucoup d’anticipation. «Pour que les éléments d’un édifice soient réemployables, il faut le prévoir dès la conception», insiste Luc Trottier, directeur associé du bureau Lutz Architectes. Cet expert de la durabilité estime qu’on ne peut parler réellement de circularité que lorsqu’il n’y a aucune perte, aucune dégradation du matériau, «quand un mur remplace un mur», illustre-t-il.

Cette ambition impose des changements de pratiques non négligeables. Les assemblages mécaniques doivent être privilégiés au détriment des colles et des mousses qui salissent les matériaux. «Cela est tout à fait possible, mais comme le réflexe est aujourd’hui d’utiliser ces substances, il faut être particulièrement vigilant sur les chantiers», observe Luc Trottier. La circularité doit être prise en compte dès le début dans la conception des nouveaux produits et des constructions en bois.


Chronologie de la construction en bois en Suisse

Avant 1876: Les forêts sont massivement surexploitées et le pays subit des inondations dévastatrices, la politique forestière se concentrait alors sur la prévention des risques. La fonction de protection, d’exploitation et de bien-être de la forêt ne sont pas pris en compte.

1876: La première loi suisse protégeant la forêt d’une exploitation excessive est introduite. La quantité de bois utilisée doit correspondre à celle qui pousse annuellement.

1931: Lignum, l’association faîtière de l’économie suisse du bois, est créée.

1952: L’école suisse du bois voit le jour à Bienne (BE). Elle propose des formations continues pour les scieurs, les charpentiers et les menuisiers.

1986: La Confédération lance son premier programme d’encouragement à l’utilisation du bois (PI Bois) et la formation d’ingénieur bois s’ouvre à l’école suisse du bois à Bienne.

2005: Des prescriptions de protection incendie (PPI) sont instaurées et les nouvelles normes autorisent les constructions en bois jusqu’à six étages.

2015: Les PPI sont mises à jour. La limitation de hauteur ou d’affectation pour les ouvrages en bois est supprimée.

2025: Le Conseil fédéral adopte une stratégie globale pour préserver les forêts et favoriser l’emploi du bois dans la construction. Les autorités encouragent l’utilisation «en cascade» de cette ressource.


Une bonne évolution dans dix ans

Bien que les ressourceries se multiplient, la circularité dans le bâtiment n’en est qu’à ses balbutiements. «Répondre aux normes actuelles en recyclant des éléments anciens reste un défi», concède Sébastien Droz. Selon les heures de travail nécessaires au réemploi, le coût élevé de la main d’œuvre en Suisse peut également être un frein.

Reste que l’urgence climatique, couplée à une pression publique croissante, accélère la mutation de la branche. «Grâce aux progrès technologiques et à l’évolution des réglementations, nous réalisons aujourd’hui des prouesses impensables il y a dix ans», se réjouit l’expert.


Matériau de choix pour les surélévations

Le bois est souvent considéré comme le matériau par excellence des agrandissements et des surélévations. Léger et résistant, il est facilement utilisable sur des bâtiments existants qui n’ont pas été conçus pour supporter une charge supplémentaire, souligne le bureau Lutz Architectes. Autre atout relevé par ces spécialistes de la construction durable: les nouveaux éléments peuvent être réalisés en atelier, puis rapidement montés sur place, réduisant les nuisances pour les habitants. Enfin, s’agissant d’un processus de construction sans eau , il n’y a pas de temps de séchage à respecter ni de risque d’infiltration dans les étages inférieurs. À l’heure où de nombreuses villes cherchent à densifier leur centre pour éviter de grignoter les terrains agricoles, la demande en bois pourrait alors bien s’intensifier.


Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans le webmagazine L’Environnement.

Le cordonnier fait sa révolution

Publié Par Bruno Delaby Sur Dans GLOCAL | Commentaires désactivés

«Le confinement a changé les manières de s’habiller, la norme est devenue plus décontractée, la cravate n’est plus obligatoire, tout comme les chaussures de ville. Même constat pour les talons. Fini les talons de 7-8 centimètres, sauf pour certaines occasions, mais pour travailler, désormais, ce sont des talons de 3-4 centimètres.», explique Yohan Seror, cordonnier bottier et propriétaire de la cordonnerie Seror, à la rue des Marronniers. Le basculement est progressif mais net. La basket prend le pas sur la chaussure de ville. Souple, portée des mois, déformée, assouplie, moulée au pied de son propriétaire. Elle est devenue irremplaçable. Sa forme unique, acquise au fil des pas, fait partie de son attrait.

La sneaker usée véhicule même une image d’authenticité. Le vintage, le patché, le customisé : autant de signes d’une relation affective à l’objet qui tranche avec la consommation jetable. La basket est dorénavant un objet de collection pour certains, et leurs utilisateurs souhaitent les faire durer le plus longtemps possible, une aubaine pour les cordonniers qui voient leur profession valorisée.

Un savoir-faire à réinventer

Réparer une basket n’est pas réparer un derby en cuir. Encore faut-il avoir le savoir-faire pour réparer ce genre de chaussure aux matériaux moins nobles. Les cordonniers qui s’y aventurent doivent se former et expérimenter. «On nous amène beaucoup de baskets, mais c’est difficile de travailler avec du plastique. On apprend à utiliser des nouvelles colles, la manière de presser, les temps de séchage et les réparations sont différents. Nous ne pouvons pas copier à l’identique une semelle en caoutchouc comme nous copions une semelle en cuir, mais nous garantissons un travail de qualité tout de même», ajoute Yohan Seror.

Un artisanat qui redevient actuel

Au-delà de l’opportunité économique, c’est un changement de regard sur le métier lui-même qui s’opère. Aujourd’hui, les baskets sont partout, mais en général, elles finissent jetées quand elles sont usées. «Certains de nos clients n’ont pas envie de devoir retourner en magasin pour trouver une chaussure qui leur convienne, d’autres ont mis beaucoup d’argent dans leur paire et quelques-uns viennent chez nous par conscience écologique. C’est un mélange», analyse le cordonnier. Réparer une sneaker au lieu d’en acheter, c’est éviter d’alimenter une industrie produisant plus de 20 milliards de nouvelles chaussures chaque année dans le monde. L’empreinte carbone varie entre 12 et 20kg équivalent CO₂ par paire, selon le type de chaussure et son transport. La cordonnerie, métier qui a connu différentes crises, se retrouve au cœur d’un enjeu bien contemporain : consommer moins, réparer davantage, et renouer avec un objet de notre quotidien.


Cet article réalisé par Large Network est paru sur Regenève, un magazine en ligne consacré à l’économie circulaire à Genève.

«J’ai mal» ne veut jamais dire la même chose

Publié Par Ines Tarantino Sur Dans LATITUDES | Commentaires désactivés

Une douleur aiguë, qu’il s’agisse d’une brûlure, d’une piqûre ou d’une pression trop forte, prend naissance dans le corps. Des récepteurs s’activent et déclenchent un signal électrique qui remonte le long des nerfs jusqu’à la moelle épinière, où le message peut déjà être modulé avant de poursuivre sa route vers le cerveau. Une fois arrivée dans le cerveau, l’information est prise en charge par plusieurs régions cérébrales distinctes, regroupées sous le nom de «matrice de la douleur». Ces zones collaborent pour fabriquer l’expérience douloureuse, même si leurs interactions exactes demeurent encore en partie mystérieuses pour les chercheurs.

Le cerveau nous dit ainsi non seulement où nous avons mal, mais aussi comment nous vivons cette douleur. Certaines régions permettent de localiser précisément la douleur dans le corps. D’autres en déterminent la dimension émotionnelle ce qui la rend supportable ou, au contraire, insoutenable. «On décrit souvent une douleur en imaginant ce que serait un coup de couteau, même si l’on n’en a jamais reçu un, explique le Pr Marc Suter, responsable du Centre d’antalgie du Service d’anesthésiologie du CHUV. À l’inverse, la sensation de brûlure est familière à presque tout le monde. En effet, on parle souvent d’une peau qui brûle alors que l’organe ne présente aucune brûlure réelle.»

C’est précisément ce paradoxe qui se trouve au cœur de la définition médicale de la douleur: une expérience à la fois sensorielle et émotionnelle, désagréable, associée à une lésion tissulaire réelle ou simplement potentielle. Autrement dit, la douleur peut exister sans blessure visible.

Les soignant-es s’appuient sur les mots des patient-es pour tenter de classer les douleurs selon leurs mécanismes. Une douleur liée à une atteinte des nerfs ne sera pas traitée de la même manière qu’une douleur inflammatoire des articulations. Les médicaments, les techniques ou encore les stratégies thérapeutiques dépendent de l’origine supposée de la douleur.

Une expérience personnelle

«Nous sommes tous et toutes différent-es biologiquement. Les mécanismes nerveux, les seuils de sensibilité ou la manière dont le cerveau traite les signaux varient d’un individu à l’autre.» À cette dimension s’ajoute le vécu psychologique de la personne. Les expériences passées, les traumatismes, mais aussi les souffrances concomitantes peuvent amplifier la douleur et la rendre plus difficile à supporter. «Un mal de dos peut être tolérable en temps normal ou devenir insupportable s’il survient après un licenciement, par exemple.» Le contexte social influence aussi fortement l’expérience de la douleur. Le soutien, ou son absence, change aussi la façon dont elle est vécue.

C’est l’ensemble de ces dimensions biologique, psychologique et sociale qui constitue ce que les soignant-es appellent le modèle biopsychosocial de la douleur. Une approche globale, aujourd’hui incontournable pour comprendre pourquoi une même atteinte peut être vécue de manière si différente d’une personne à l’autre.

Douleur chronique: au-delà de l’échelle 1 à 10

Dans le milieu hospitalier, la douleur est souvent évaluée à l’aide d’une échelle. Les individus sont ainsi invités à exprimer l’intensité de leur douleur, 1 étant le plus faible et 10 le plus élevé. «Cet outil fonctionne très bien pour la douleur aiguë, en particulier dans le contexte hospitalier ou post-opératoire. Dans ces situations, le chiffre donné par l’individu correspond généralement à des signes observables comme des grimaces, des crispations ou encore des plaintes. Le score peut être relevé à chaque prise de service, suivi dans le temps, et baisser après l’administration d’un traitement. C’est un système efficace pour une douleur ponctuelle, limitée dans le temps, et appelée à s’améliorer.»

En revanche, dès que la douleur s’installe, l’échelle montre ses limites. «En consultation de douleur chronique, on voit des patient-es annoncer un 10 sur 10 tout en souriant». Un décalage frappant avec la douleur aiguë, où une intensité maximale s’accompagne presque toujours de pleurs ou de cris. «Les patient-es disent souvent qu’ils et elles ne peuvent pas pleurer toute la journée.» Dans ce contexte, l’échelle de la douleur perd une grande partie de sa pertinence. Passer de 6 à 2 sur l’échelle peut alors indiquer une amélioration réelle. Mais pour une personne qui souffre à de nombreux endroits, qui se situe à 8 sur 10 depuis des mois, voire des années, la diminution de cette évaluation n’est plus l’objectif principal.»

La vraie question devient: quel est l’impact de la douleur sur la vie quotidienne? La douleur chronique est aujourd’hui reconnue comme une véritable maladie, et non comme un simple symptôme. L’objectif n’est donc pas de promettre une guérison rapide, mais d’accompagner la personne pour l’aider à vivre au mieux avec la douleur, parfois sur le long terme.

La douleur racontée autrement 

«Certain-es patient-es ont beaucoup de difficulté à décrire exactement leur douleur», explique le Pr Marc Suter. Au Centre d’antalgie, nous travaillons avec des psychologues et un psychiatre pour accompagner ces personnes, notamment celles dites «alexithymiques», c’est-à-dire incapables de mettre des mots sur leurs émotions ou leur ressenti.»

Avec ces personnes, la parole seule atteint vite ses limites. Pour contourner cette barrière, des approches alternatives sont utilisées: de la musique, des cartes évoquant des émotions, de l’art-thérapie ou de la peinture. Ces méthodes permettent de sortir du langage verbal et d’explorer d’autres formes de communication, pour aider à exprimer des aspects de la douleur ou d’émotions qui ne pourraient pas être verbalisées autrement.

L’hypnose s’inscrit également dans cette logique. Elle ne supprime pas la cause de la douleur, mais agit sur la manière dont le cerveau interprète la sensation. Avec de l’entraînement, certaines personnes développent des capacités d’auto-hypnose très efficaces. Dans certains contextes médicaux, ces techniques sont même utilisées pour réaliser des actes sans recourir à des traitements médicamenteux lourds. Elles illustrent la puissance de l’influence du cerveau sur la douleur et offrent aux personnes souffrant de douleur chronique un moyen de participer activement à leur propre prise en charge.

Les femmes plus résistantes à la douleur que les hommes?

Cette idée est largement répandue, mais elle relève davantage du mythe que de la réalité scientifique. «Globalement, les études montrent que les femmes sont plus sensibles à la douleur que les hommes», explique le spécialiste. Autrement dit, elles perçoivent plus rapidement ou plus intensément un stimulus douloureux. En revanche, lorsqu’il s’agit de tolérance c’est-à-dire de la capacité à supporter la douleur sur la durée, des expériences suggèrent qu’elles feraient preuve d’une plus grande endurance.

Ces résultats doivent toutefois être interprétés avec prudence. La majorité de ces études datent d’une vingtaine d’années. Chez les animaux, les mâles et les femelles ne réagissent pas de la même manière à l’inflammation du système nerveux central. Certains traitements efficaces chez les mâles se révèlent inefficaces chez les femelles, et inversement. Pourtant, en médecine humaine, les hommes et les femmes reçoivent encore largement les mêmes traitements.

«Il est possible qu’à l’avenir, nous développions des prises en charge différenciées selon le sexe», avance Marc Suter. «Chez l’animal, les différences observées relèvent exclusivement de la biologie. Transposer ces résultats à l’humain est plus complexe, dès lors que s’ajoutent les dimensions sociales et culturelles.» Chez l’humain, le genre, le contexte et les interactions sociales influencent fortement les réponses à la douleur. Les tests sensoriels varient selon que la personne examinée est évaluée par un homme ou une femme, ou selon la présence d’un proche. «Un homme testé en présence d’un ami aura tendance à se montrer moins sensible que s’il est seul».