Boire une bière dans un gobelet en bois, manger une saucisse végane dans une assiette réutilisable, puis rentrer à la maison en transports publics après le match. Ces gestes sont devenus des habitudes pour des milliers de fans des Young Boys de Berne. En effet, le club a investi dans la durabilité comme aucun autre en Super League. Il se place ainsi au premier rang du rapport sur la durabilité de la Ligue nationale de football. Et dans d’autres événements, sportifs ou culturels, des gestes plus durables ont tendance à se démocratiser. La durabilité joue désormais un rôle déterminant dans l’organisation d’événements à grande échelle. Les comités peuvent s’appuyer sur une liste de près de 60 recommandations définies par les cantons et villes membres de l’Association suisse pour des manifestations durables (ASMD). Cette liste a été notamment la base des réflexions pour deux grands évènements du printemps et de l’été passés: l’Eurovision à Bâle, et la gestion de l’Euro de football féminin. «Nous avons fait un grand pas en avant dans notre engagement et nos compétences en événements durables», explique Kaarina Riesen, responsable de la gestion de la durabilité à la Ville de Bâle.
Les rapports de durabilité de l’Eurovision, comme de l’Euro de foot, ont été publiés de l’année 2025. Martin Müller, auteur de travaux reconnus sur la durabilité des JO (lire en encadré), consultera avec attention ces résultats. «De grands événements avec zéro émission de CO2 paraissent impossibles, mais il est désormais attendu des organisateurs qu’ils les inscrivent dans le cadre des Accords de Paris et documentent cela avec précision, indique le professeur de géographie à l’Université de Lausanne. Atteindre ces objectifs à l’aide de compensations carbones n’est, en outre, plus acceptable. L’impact de l’événement au niveau local doit être limité et analysé, notamment les effets négatifs générés par les trois grands postes que sont les déplacements du public, la construction de nouvelles infrastructures et l’opérationnel (déchets, restauration, etc.).»
Ancrage de nouvelles pratiques
La transparence devrait être au rendez-vous concernant les deux grands événements, promet Kaarina Riesen. «Nous ne livrerons pas un rapport marketing disant que tout a été parfait, nous indiquerons aussi ce qui n’a pas fonctionné.»
Du côté des bonnes pratiques à retenir, la collaboratrice de la Ville de Bâle souligne la créativité et l’implication de tous les acteurs pour trouver des solutions dans un temps limité (la désignation de la ville-hôte est survenue neuf mois avant la soirée d’ouverture). Ce fut le cas dans le domaine de l’économie circulaire par exemple. «Grâce à son fort engagement, une association locale qui œuvre pour la réduction des déchets a pu réaliser des projets d’upcycling, tels que des sacs et d’autres objets réalisés à partir des drapeaux et des bannières de la ville hôte. Le service de nettoyage de la ville a aussi mis en place des stations de tri des déchets temporaires et veillé à la propreté des sites. Bien que la vaisselle réutilisable soit la norme lors d’événements à Bâle depuis 2015, un certain nombre de visiteurs viennent en effet toujours avec leurs propres boissons et aliments.» Grâce à des partenariat régionaux, suisses et transfrontaliers, l’offre en transports publics a également été considérablement augmentée. Plus de 850 trajets de tram et bus supplémentaires et 100 trains spéciaux ont été affrétés lors de l’Eurovision. «Le soir de la finale, les parkings de la ville n’étaient remplis qu’à 50 %», a noté le canton de Bâle dans un communiqué.
Le savoir-faire en durabilité des lieux où se sont tenus les divers événements, tel que le centre de congrès Messe, a constitué un autre facteur de succès, selon Kaarina Riesen. Elle cite aussi l’importance du soutien politique. «La durabilité était un critère important du cahier des charges de la SSR. Puis, en faisant partie de l’équipe centrale, je pouvais placer la thématique régulièrement. Le chef de projet global de la ville, Beat Läuchli, nous a également apporté son soutien. Enfin, le fait que le conseil d’État se soit exprimé à plusieurs reprises sur la durabilité a attiré l’attention du grand public sur ce sujet.»
Des leçons utiles pour la suite
Avec désormais un peu de recul, certaines mesures pourraient toutefois être menées différemment, concède Kaarina Riesen. «Nous avons pris en compte autant que possible l’approvisionnement en produits et services durables, mais il y a encore beaucoup à faire à l’avenir. En raison des contraintes de temps, nous avons par exemple dû sélectionner les traiteurs avant que les critères de restauration durable ne soient définitivement établis. Au final, de nombreux critères de la liste étaient désignés comme «souhaitables» plutôt que comme «indispensables» et nous sommes parvenus à une part végétarienne élevée de 75% dans les menus.»
Si c’était à refaire, la spécialiste en durabilité établirait aussi en amont une stratégie de communication conjointe entre les différents services sur l’événement. «Comment voulons-nous communiquer sur la durabilité?» Les avis divergeaient sur le sujet au sein de l’administration.
(KEYSTONE/Til Buergy)
L’équipe aurait aimé aussi, avec plus de temps à disposition, vérifier que les formations avaient été bien comprises et mises en place. «À l’avenir, j’aimerais aussi miser davantage sur la collaboration avec les sponsors et adopter une charte commune.. Il est essentiel qu’ils connaissent et utilisent leurs leviers en faveur du développement durable.
Des kits pour les organisateurs
Au-delà des événements uniques, environ 230’000 manifestations de toute taille sont organisées en Suisse chaque année. Pour améliorer leur bilan écologique, les comités d’organisation disposent d’outils au niveau national, telle que la nouvelle plateforme ProfilEVENT de l’ASMD qui permet de naviguer de manière structurée parmi les quelque 60 recommandations. Au niveau cantonal également, des efforts sont menés, comme dans le canton de Vaud, qui dispose du «KITmanif». Les «20 km de Lausanne», qui ont rassemblé plus de 35’500 coureurs et coureuses dans la capitale vaudoise en avril dernier, ont aidé à sa mise en place. «Nous devons être un modèle dans la région», confirme Xavier Bassols, Event Manager au Service des sports de la Ville de Lausanne.
En 2017 déjà, la compétition a introduit la gratuité des transports publics depuis n’importe quel endroit en Suisse. «Toute personne payant son inscription peut au passage demander un billet gratuit. Ils sont 20% à l’avoir fait en 2025, soit 6’500 individus environ. Les autres viennent en voiture, ou avec leur propre abonnement de transports publics, à pied ou à vélo.» Autre effort, la plupart des matériaux (barrières, pancartes, transats) viennent de fournisseurs durables et doivent pouvoir être réutilisés dans d’autres événements ou revendus pour avoir une deuxième vie. «Nous avons renoncé également à la distribution de goodies.» Les organisateurs ont aussi devancé l’interdiction de la vaisselle jetable qui entrera en vigueur à Lausanne l’année prochaine.
Outre le coût de ces mesures, des défis liés à l’approvisionnement doivent être surmontés. «Nous faisons fabriquer plus de 30’000 t-shirts en Chine pour les participants avec un label et une traçabilité, mais j’aimerais diminuer le coût écologique de cette production, explique Xavier Bassols. Pour l’instant, les supprimer n’est pas à l’ordre du jour puisqu’ils sont portés souvent à nouveau par les coureurs et constituent un fort outil publicitaire pour nous. À l’inverse, pour les médailles qui restaient souvent au fond d’un tiroir, nous n’en distribuons plus gratuitement aux adultes.»
Aux côtés de la fixation et du respect d’objectifs de durabilité ambitieux, Martin Müller invite les territoires à renverser la question. «Il convient se demander quel événement est adaptable à ma ville ou à ma région, plutôt que comment celle-ci peut s’adapter à l’événement.»
Clubs: l’émergence des responsables «Sustainability»
Depuis 2024, chaque club de Super League de football doit désigner un responsable durabilité et se doter d’une stratégie en la matière. À Berne, les Young Boys (YB) n’ont pas attendu cette mesure nationale et ont créé le poste depuis plusieurs années. «En tant que club de football, avec un lien émotionnel fort et une grande portée, nous avons une responsabilité vis-à-vis de nos fans, de la ville, de la région, voire de toute la Suisse», relève celui qui occupe cette fonction, Timon Lanz. Dans le dernier «Sustainibility ranking» de la SFL, YB caracole en tête. Avec 77% des critères remplis, il se positionne loin devant le FC Winterthur (47%) ou le FC Bâle (46%).
Le club mesure son empreinte carbone chaque saison. Lors de la saison 2023 à 2024, plus de la moitié des émissions de CO2 d’YB étaient dues à la mobilité (52,7%, dont 43% pour le déplacement des supporters), venaient ensuite la production de matériel et services, comme le merchandising ou la pelouse (39,8%), le transport des véhicules du club (3,6%), l’énergie (3,2%) ainsi que les déchets et le recyclage (0,8%).
Timon Lanz est fier des progrès en cours. «Grâce à notre propre service de restauration, nous avons développé une offre à 50% sans viande. De même, nous avons pu réduire significativement le gaspillage alimentaire au restaurant Eleven en utilisant un logiciel basé sur l’intelligence artificielle avec surveillance par image et par poids des aliments.» Du côté des transports, la stratégie a permis d’atteindre 69% de mobilité durable (transports en commun, vélo, marche, électrique). Le club planche aussi avec la Super League de football sur un outil de covoiturage.
Ombre au tableau, l’incertitude économique rend les mesures de durabilité complexes. «Nous nous sommes fixé un objectif de réduction des émissions de CO2 de 50% d’ici 2030, que nous comptons bien atteindre. Toutefois, les revenus qui nous permettent d’investir dans cette stratégie sont liés aux résultats sportifs de l’équipe. C’est une difficulté à laquelle tous les clubs sportifs sont confrontés.»
JO, l’écologie face au gigantisme
La Suisse pourrait organiser des Jeux olympiques d’hiver en 2038, soit 90 ans après la dernière édition en territoire helvétique à Saint Moritz. La durabilité aura une grande importance dans le cadre des réflexions sur l’organisation des JO. «Les méga-événements sportifs ont suivi un schéma similaire ces dernières décennies, les organisateurs promettant des jeux toujours plus durables, sans atteindre leurs objectifs la plupart du temps», explique Martin Müller, professeur en géographie à l’Université de Lausanne.
Plusieurs pistes pourraient être étudiées pour améliorer le bilan environnemental des JO. «L’une d’elles serait de parvenir à ce que ces événements soient moins concentrés dans le temps et dans l’espace. Cela permettrait d’exercer une charge plus faible sur l’infrastructure de la ville et de mieux tirer parti de l’existant.» Il faut également, selon le spécialiste, limiter le nombre de spectateurs et freiner la course au gigantisme, en allant encore plus loin dans l’offre digitale augmentée proposée aux téléspectateurs. Il convient aussi d’introduire des suivis indépendants des concepts de durabilité avec des objectifs clairs.
Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans le webmagazine L’Environnement.
«Les friches industrielles sont idéales pour la circularité: les volumes de matériaux sont immenses! C’est un organisme vivant, on est toujours en train d’adapter et modifier les espaces», se réjouit Marlon Biétry, architecte en charge du projet Condor. En expérimentant la revalorisation des matériaux et la mixité des usages, le site de l’ancienne usine de vélo est devenu un véritable laboratoire de la transition durable d’anciennes installations désaffectées. La démarche passe notamment par le réemploi des vestiges légués par l’usine, comme des cloisons ou des structures réutilisables. «Il est souvent moins cher de réaffecter les matériaux à de nouveaux usages que de s’en débarrasser à la déchetterie.»
Fondée en 1893, la fabrique Condor assemblait les vélos et les motos destinés à l’Armée suisse. Après des décennies de croissance, l’entreprise traverse plusieurs crises liées à l’abandon des contrats militaires dans les années 1980. Le rachat en 2007 par FAST Aero Sport Technologies – une entreprise aéronautique de Granges (SO) – permet de préserver les emplois pendant quelques années. Après plusieurs changements d’actionnariats, l’entreprise fait faillite en 2012 et le site est racheté par Rainier Biétry, ingénieur aéronautique. Aujourd’hui son fils Marlon, architecte, est pleinement impliqué dans les travaux de revalorisation. «On a toujours eu en tête de transformer cette friche en zone mixte, explique Marlon Biétry. En 2015, alors que j’étais encore étudiant en architecture, j’ai fait un stage chez Condor afin de faire des projections à long terme quelles types d’occupation avec les différentes typologies du site.» En 2020, un projet transitoire est lancé et les surfaces sont progressivement assainies et réinvesties. Quatre ans plus tard, Condor est sélectionnée avec trois autres friches jurassiennes pour servir de «sites démonstrateurs» SwissRenov. Lancée par la société jurassienne de soutien à l’innovation Creapole et la Haute école HE-Arc, l’initiative promeut la rénovation des friches selon un modèle fondé sur la circularité et la préservation des ressources. Les travaux s’étendront jusqu’en 2028.
Laboratoire
Mais SwissRenov ne s’arrête pas à la revalorisation du bâti. Le projet a aussi une dimension économique, sociétale et environnementale. Dans ce cadre, Condor est un laboratoire de réhabilitation et servira de modèle pour des projets similaires dans toute la Suisse. «C’est un des critères d’Innosuisse: le projet doit être réplicable», explique Nicolas Babey, professeur à la HE-Arc et chef du projet.
Au total, 31 partenaires, issus majoritairement de l’arc jurassien, prennent part à Swissrenov. «Tout cela forme un écosystème. L’idée est d’aller dans le sens d’une nouvelle économie de la construction, ajoute Marlon Biétry. Les partenaires sont principalement de la région. Dans un petit canton comme le nôtre, les collaborations vont de soi!» Le budget global s’élève à 5,2 millions de francs. «Deux tiers proviennent d’Innosuisse et un tiers des partenaires», explique Nicolas Babey. «Un inventaire des friches du canton du Jura a identifié 91 sites, pour un total de 51 hectares. Ces sites permettraient d’accueillir 2’100 habitants et autant d’emplois. Aujourd’hui, il faut densifier les zones bâties et ne plus s’étendre sur les terres agricoles», souligne Marlon Biétry. Un objectif fixé par la loi sur l’aménagement du territoire votée en 2014.
L’usine au milieu du village
Environ 80% des 6’000 m² de l’usine Condor sont des espaces non chauffés, loués par des entreprises locales de construction comme lieu de stockage. Les 20% restants abritent des bureaux et des ateliers. Cette multimodalité permet d’assurer les charges tout en préparant l’avenir. «Nous visons la mixité, avec de l’artisanat, des commerces, des activités tertiaires, et même des logements. Courfaivre est un village dortoir, l’idée est d’amener des services et de l’activité, espère Marlon Biétry. L’usine deviendra un deuxième centre.» Le projet vise à dynamiser l’économie locale et le cadre de vie, tout en réduisant l’impact écologique.
Condor devient aussi un lieu de culture. «Les pièces qu’on peut allouer aux expositions ou aux projets artistiques sont aussi de bons espaces pour le stockage, qui est plus lucratif. Mais les événements culturels nous apportent énormément en termes de communication, d’image et de visibilité», poursuit Marlon Biétry. À ce titre, l’association «Aux Arts!», fondée par Condor et visarte.jura, organise ses expositions et biennales dans l’ancienne usine depuis 2020.
Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans PME Magazine.
Pouvoir d’achat: la fin de l’exception suisse? (partie 2)
Dossier réalisé par Julien Crevoisier, Carole Berset, Erik Freudenreich et Gabriel Sigrist
Un Suisse sur deux doit réduire ses dépenses en 2026
La moitié des Romands estiment que les prix ont «beaucoup augmenté» en 2025 et coupent dans les loisirs, les vêtements, l’électronique, les vacances, les restaurants, mais aussi l’alimentation.
Depuis la fin des années 2010, la pauvreté en Suisse stagne à un niveau relativement élevé, mais stable. Cette stabilité n’empêche pas certaines organisations de la société civile d’appeler à agir face à l’ampleur du phénomène. «En 2026, la charge pesant sur les ménages les plus pauvres en Suisse continuera d’augmenter […] et la société continue à se diviser», alerte Caritas dans un communiqué début janvier 2026. En 2023, l’ONG ATD Quart Monde avait publié une étude remarquée qui déplorait que la société suisse «ignorait» la pauvreté alors que le phénomène était en hausse, selon les chiffres officiels de la Confédération.
Avoisinant les 5% au début des années 2010, le taux de pauvreté a atteint 6,7% en 2014 et même 8,2% en 2017. Depuis, le chiffre s’est stabilisé entre 6,9% et 8,7%. À l’échelle du pays, cela représente entre 625’000 et 790’000 personnes vivant avec moins que le minimum vital social (en moyenne: 2’779 francs pour une personne seule, 5’163 francs pour un couple avec deux enfants). Mais les difficultés liées au pouvoir d’achat ne touchent pas seulement les ménages précaires. Une enquête de la plateforme Comparis publiée en janvier 2026 montrait que 35% des sondés réduisaient leurs dépenses en janvier (et même 39% chez les familles avec enfant).
Depuis 2022, le bureau d’études Qualinsight, spécialisé dans les études de marché et les sondages, a conduit une enquête sur le pouvoir d’achat des ménages romands. En 2025, les résultats, bien que mitigés, montraient un léger regain d’optimisme: seuls 57% des répondants indiquaient ressentir une baisse de pouvoir d’achat, contre 77% un an plus tôt, et 66% en 2022. C’était la première fois en trois ans que les auteurs de l’enquête observaient un ralentissement de l’érosion du pouvoir d’achat. Même dans ce contexte, près de la moitié des personnes interrogées indiquaient qu’elles se rabattaient sur les enseignes de discounters.
La moitié des ménages se serrent la ceinture
Et les résultats de l’enquête 2026 – que nous avons pu consulter en exclusivité – n’indiquent aucune amélioration. Près de la moitié (47%) des personnes interrogées estiment que les prix ont beaucoup augmenté et une proportion similaire (48%) devront faire attention à leurs dépenses. Près d’un tiers d’entre eux ont même indiqué réduire leur épargne, une tendance particulièrement marquée chez les 30 à 55 ans.
«Les achats non essentiels (vêtements et électronique) ont été réduits chez deux tiers des Romands ces 12 derniers mois», relève Esther Sève, directrice de Qualinsight. Le budget dédié aux loisirs, sorties et vacances a également été abaissé chez 58% d’entre eux puis. Près de la moitié a aussi rogné sur l’alimentaire (y compris le restaurant). «Le prix du caddie au supermarché est devenu une préoccupation majeure. Comme il s’agit d’une dépense quotidienne, même les petits renchérissements sont vite remarqués et alimentent le sentiment que tout augmente.» Ensuite, il y a l’éléphant au milieu de la pièce: les coûts de la santé, qui comprennent les primes d’assurance maladie mais aussi les quotes-parts et les soins non remboursés. «Une grande partie de ces dépenses, celles captées par les primes, sont incompressibles. En l’absence d’une augmentation de revenu, les ménages n’ont donc pas d’autres choix que de renoncer à d’autres dépenses non essentielles pour s’en acquitter.»
Logement, énergie et transports
Enfin, de nombreux participants au sondage ont manifesté leur inquiétude quant au prix du logement, de l’énergie et des transports. Là encore, il s’agit de dépenses incompressibles qui paraissent «hors de contrôle» aux yeux de nombreuses personnes. «Beaucoup s’inquiètent de voir leur marge mensuelle se rétrécir d’année en année, alors que les plus précaires l’ont déjà vue disparaître. Cela crée un sentiment d’anxiété, notamment à l’idée de ne pas pouvoir assumer une dépense inattendue comme une réparation de voiture ou un problème de dents.»
Face au renchérissement, seule une personne sur cinq s’attend à une hausse de ses revenus en 2026, alors que 58% devra se contenter des mêmes montants, et que 17% redoutent de gagner moins. «Pour joindre les deux bouts, les personnes issues de la classe moyenne réduisent leurs dépenses de loisirs et de confort. Les populations précarisées doivent même réduire leurs dépenses vitales, en se reportant sur les produits alimentaires bas de gamme, par exemple.»
Parmi les personnes dont le pouvoir d’achat subit les assauts de la conjoncture, peu s’attendent à ce que les pouvoirs publics agissent en leur faveur. «L’espoir est faible. En l’absence de solutions émanant des milieux politiques ou économiques, les personnes s’en remettent à la solidarité au sein de leur couple ou de leur famille.»
Sur une note plus positive, certains estiment toutefois que les aides publiques et les subsides pourront les aider à faire face, et que certaines dépenses commencent à s’alléger, notamment la facture d’électricité. Les seniors se réjouissent quant à eux de l’arrivée de la 13e rente AVS, qui sera versée pour la première fois en décembre 2026.
CHIFFRES EN EXERGUE
48% des personnes interrogées estiment que les prix ont «beaucoup» augmenté (sur un panel de 1’200 personnes résidant en Suisse romande)
31% s’attendent à moins épargner en 2026
17% redoutent une baisse de revenu en 2026
Environ 700’000 personnes vivent avec moins que le minimum social vital (environ 2’800 francs pour une personne seule)
– TÉMOIGNAGES –
Maria, 73 ans
Retraitée – Évolène (VS)
«Plutôt que d’aller au restaurant, je préfère réunir mes proches autour d’un bon repas à la maison»
«On sent que le pouvoir d’achat préoccupe les gens. Même le prix du café augmente à vue d’œil! Personnellement, je peux vivre convenablement grâce à mes rentes AVS et LPP. En plus, j’ai la chance de posséder un petit appartement à la montagne, où je me suis installée pour ma retraite. Le grand air et la nature environnante suffisent largement à me rendre heureuse, et cela ne coûte rien! Il est vrai que je dois faire attention aux sorties trop onéreuses. Mais plutôt que d’aller au restaurant, je préfère réunir mes proches autour d’un bon repas à la maison. En fin de compte, il me reste toujours assez pour me déplacer en Suisse pour rendre visite à des amis ou à de la famille. Je m’estime chanceuse!»
Christophe, 34 ans
Manutentionnaire – Prilly (VD)
«Si je devais me séparer de mon amie, nous aurions tous deux beaucoup de mal à assumer les frais.»
«Ces dernières années, il a fallu limiter les dépenses autant que possible. Mais il arrive un moment où on ne sait plus trop comment faire. Les charges augmentent très vite, et les salaires restent les mêmes. Pour l’assurance maladie, on peut bénéficier de subsides mais les autorités mettent du temps à traiter les dossiers. En attendant, on se sent un peu livrés à nous-mêmes. Je vis en couple depuis plusieurs années. Dans ce schéma-là, je parviens encore à payer toutes les factures et à m’accorder quelques sorties. Mais si je devais me séparer de mon amie, nous aurions tous deux beaucoup de mal à assumer tous les frais.»
Saloua, 47 ans
Sans emploi – Morges (VD)
«Quand je fais mes courses, je passe d’une enseigne à l’autre pour être sûre de trouver le meilleur prix.»
«Je suis arrivée en Suisse il y a 30 ans. Depuis, les choses ont bien changé. Même avec un travail stable, il est devenu très compliqué de trouver un logement abordable. Quand je fais mes courses, je passe d’une enseigne à l’autre pour être sûre de trouver le meilleur prix. Même les discounters ne sont pas toujours bon marché! Et puis, il y a les factures, les assurances maladies, l’électricité, la redevance: beaucoup ne peuvent plus y faire face. Les dépenses non essentielles sont les premières à passer à la trappe. Mais parfois, c’est douloureux. Par exemple, je peine aujourd’hui à offrir un cadeau à mon fils pour son anniversaire.»
– L’INTERVIEW –
«La population suisse, en particulier la classe moyenne, a de plus en plus de difficultés»
Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, plaide pour des primes maladies proportionnelles aux revenus et pour une indexation plus généreuse des salaires.
La financiarisation de l’économie pousse les entreprises à réduire leurs effectifs et à faire pression sur les salaires. Pour sortir de cette trajectoire qui accentue les inégalités et pèse sur la santé démocratique du pays, Sergio Rossi, professeur ordinaire de macroéconomie et d’économie monétaire à l’Université de Fribourg, estime que la Suisse devrait changer sa politique budgétaire et monétaire. Il détaille quelles mesures concrètes pourraient être prises pour renforcer le pouvoir d’achat de la population dans les années à venir.
Deux tiers des Suisses de toutes les classes d’âge ont dû puiser dans leurs économies en 2024 pour faire face à l’inflation, selon une enquête menée par Watson et DemoSCOPE. Comment interpréter ces résultats?
Sergio Rossi: Ils révèlent une tendance inquiétante depuis une vingtaine d’années en Suisse, mais aussi en Europe. Le pays est en train de suivre la même trajectoire que les États-Unis il y a 30 ans, où l’on commençait à observer une grande modération salariale, jusqu’à la crise des subprimes en 2007. La population suisse, et en particulier la classe moyenne, a de plus en plus de difficulté à en matière de pouvoir d’achat, même si elle garde globalement encore le même niveau de vie qu’auparavant grâce à l’endettement – notamment via le leasing – pour l’instant. Ces options encouragent les gens à consommer et permettent aux entreprises d’augmenter leur chiffre d’affaires mais, à moyen terme, elles fragilisent le tissu économique.
La conjoncture économique explique-t-elle que les salaires réels soient toujours en recul par rapport à 2020 (-1,5% en 2025)?
Dans un monde globalisé, une économie ouverte comme la Suisse n’a apparemment pas d’autres solutions que de réduire la masse salariale pour diminuer les coûts de production et rester compétitive à l’échelle internationale. Toutefois, les marges bénéficiaires sont souvent suffisamment élevées pour éviter d’imprimer une pression à la baisse des salaires. Dans le commerce de détail, les prix de vente de l’huile d’olive ont par exemple augmenté de plus de 50% en 2023, alors que les coûts de production enregistraient des hausses d’environ 20%. Après avoir flambé au début de la guerre en Ukraine, les prix de l’énergie ne sont par ailleurs pas revenus à la normale lorsque la situation s’est apaisée sur ce marché. Aujourd’hui, le taux d’inflation mesuré en Suisse se situe proche de zéro, mais reste positif et continue de réduire le pouvoir d’achat des consommateurs. Cette situation affecte aussi les bénéfices des entreprises, qui auraient de ce point de vue intérêt à verser de meilleurs salaires.
Qu’est-ce qui les en empêche?
Précisons d’abord que les PME ne sont pas à l’origine de cette situation. Mais pour éviter de disparaître, elles sont contraintes de suivre les mêmes stratégies que les grandes entreprises, qui obéissent aujourd’hui aux lois des marchés financiers. Lorsqu’une entreprise cotée annonce des licenciements, la valeur de ses actions augmente, les réductions d’effectifs étant perçues comme le signe d’une gestion efficace et d’un meilleur retour sur investissement, au détriment de l’emploi. Les sociétés sont par ailleurs de plus en plus gérées, non plus par des entrepreneurs disposant d’une vision à long terme, mais par des managers restant en moyenne cinq ans dans l’entreprise. Dans ce laps de temps, la façon la plus efficace de faire du profit consiste à réduire la force de travail et à exercer une pression sur les salaires. La finance devrait revenir à ce qu’elle était, à savoir instrumentale, vouée à soutenir les activités économiques dites «réelles», dans l’intérêt général. Or, face à une concurrence étrangère qui s’inscrit aussi dans une financiarisation de l’économie – avec tous les risques d’éclatement de bulles que cela comporte –, corriger le tir reste actuellement très difficile.
Les inégalités se font plus tangibles, la population constate que la croissance économique et la globalisation ne profitent qu’à une minorité, ce que les statistiques tendent à confirmer. Cela nuit-il à la santé démocratique du pays?
Bien sûr, et on le voit notamment aux États-Unis. Plus une personne ou une entreprise dispose d’un patrimoine important, plus elle pourra influer au niveau politique. Aux États-Unis, les géants de la technologie dictent désormais les choix politiques dans le but de préserver leurs intérêts, sans égard aux conflits sociaux que leurs décisions peuvent provoquer. Bien que la Suisse soit en retard d’environ quinze ans, elle suit la même trajectoire inquiétante.
Comment le modèle suisse peut-il se transformer pour préserver sa prospérité collective, mais aussi sa place industrielle?
Il faudrait lancer une nouvelle politique industrielle et monétaire. Au niveau fédéral, l’État devrait établir des lignes directrices grâce auxquelles l’économie privée pourrait faire des choix à long terme. Par exemple dans le domaine de l’énergie: le Parlement devrait rester cohérent dans sa posture pour sortir du nucléaire et développer les énergies renouvelables. Actuellement, la politique en la matière n’est pas assez claire sur le long terme. Les entreprises préfèrent donc «avancer par inertie», en investissant dans des énergies polluantes dont elles sont sûres de pouvoir tirer des bénéfices. Idem pour les banques, qui reviennent de plus en plus à des stratégies polluantes afin de maximiser leurs profits. La politique monétaire de la Banque nationale suisse devrait amorcer un virage écologique pour le bien commun, en arrêtant de financier des activités qui polluent l’environnement au profit de celles qui le protègent. La coordination de la politique budgétaire et de la politique monétaire permettrait d’équilibrer les comptes publics, mais aussi de dynamiser l’emploi.
Le plan de relance allemand va-t-il stimuler la reprise de l’activité industrielle en Suisse?
Basé sur l’industrie des armes, le plan de relance de l’économie allemande pourrait avoir des retombées positives indirectes en Suisse. Ce sont surtout les entreprises qui exportent vers l’Allemagne qui pourront en bénéficier et augmenter leurs profits. Les salariés de ces entreprises verront peut-être leurs revenus augmenter. Le système actuel bénéficiant aux actionnaires et non à l’ensemble de l’économie suisse, le coût de la vie ne devrait néanmoins ni augmenter ni diminuer.
Quelles solutions préconisez-vous pour renforcer le pouvoir d’achat ces prochaines années?
L’urgence consiste à diminuer le poids que représentent les primes de l’assurance maladie sur les ménages à faible revenu et ceux de la classe moyenne. À l’instar des cotisations sociales, il faudrait que ces primes soient calculées sur un pourcentage du salaire, et non en fonction de la couverture choisie. Il faudrait aussi créer une caisse-maladie unique au niveau fédéral ou cantonal pour éviter la maximisation des profits des assurances privées. Les salaires devraient par ailleurs être indexés, non pas sur l’indice des prix à la consommation, mais sur un indice du coût de la vie, qui inclurait les primes d’assurance maladie. Un tel outil permettrait aussi de mesurer la part des postes de dépenses courantes pour plusieurs types de ménages dans différentes régions, qui est loin d’être uniforme et que l’on a souvent tendance à sous-estimer. La charge fiscale des entreprises ayant un impact social et environnemental positif devrait aussi être allégée afin de soutenir la transition écologique et d’augmenter la prospérité dans l’ensemble de l’économie. En ce qui concerne les personnes physiques, il s’agirait d’abolir l’impôt forfaitaire. Enfin, les patrimoines financiers qui ne soutiennent pas l’économie nationale devraient être davantage imposés.
Une version de ce dossier réalisé par Large Network est parue dans PME Magazine.
Dossier réalisé par Julien Crevoisier, Carole Berset, Erik Freudenreich et Gabriel Sigrist
L’inflation a ralenti et les salaires réels sont repartis à la hausse en 2025, malgré des résultats économiques mitigés. Les spécialistes espèrent que l’appareil de production suisse retrouvera sa vitalité en 2026, porté par la stabilisation des droits de douane américains et le retour attendu de la demande allemande en produits industriels. En matière de consommation intérieure, les indicateurs sont également au vert. Tout porte à croire que les prix resteront stables, voire diminueront. Pourtant, la population ressent une forte pression sur son portefeuille. Les salaires réels restent inférieurs aux niveaux d’avant Covid. En raison des incertitudes et des obstacles au commerce mondial, certaines PME exportatrices parviennent tout juste à revaloriser les salaires à la hauteur de l’augmentation des prix.
Du côté des consommateurs, le renchérissement n’a pas été progressif et constant pour tout le monde. Les dépenses courantes de première nécessité augmentent plus vite que les prix moyens, plombant les bas revenus et la classe moyenne. La progression de certains postes de dépenses incompressibles fait logiquement croître les inquiétudes. Pour l’heure, ce sont principalement les bas revenus qui sont touchés, et le renchérissement finira mécaniquement par éroder les marges de la classe moyenne.
Face à ce constat, les économistes sont partagés. Les Suisses bénéficient toujours d’un fort pouvoir d’achat en comparaison internationale, l’économie reste compétitive et le tissu industriel résiste bien aux difficultés conjoncturelles. Mais le creusement des inégalités commence à écorner l’image du modèle libéral «à la suisse», alors qu’aucune solution durable face à la hausse de certains postes de dépenses essentiels ne semble se dessiner. L’économiste Sergio Rossi plaide pour une politique industrielle et monétaire plus interventionniste et pour des primes maladies déterminées en fonction du salaire pour soulager le portefeuille des ménages.
«Le coût de la vie pour de nombreux ménages augmente davantage que la moyenne calculée par l’IPC»
Le taux d’inflation mesuré par l’indice des prix à la consommation est resté relativement stable en Suisse. Mais ces données contrastent avec le sentiment de la majorité de la population, qui estime que son pouvoir d’achat s’affaiblit.
Trois quarts de la population estiment que la situation de la classe moyenne risque de se détériorer ces prochaines années, et seuls 3% pensent qu’elle s’améliorera. C’est le constat morose qui émane d’une enquête du quotidien Le Temps réalisée à l’automne 2025. Une situation inquiétante liée au renchérissement du coût de la vie et à la stagnation des revenus.
Mais à en croire les chiffres publiés par l’Office fédéral de la statistique, les salaires réels sont restés relativement stables ces vingt dernières années, et ont même augmenté après la crise de 2008. Sur les neuf premiers mois de 2025, l’augmentation des revenus du travail, ajustés de l’inflation, a atteint 0,7%. Une première après trois ans consécutifs de baisse. En termes réels, les salaires ont toutefois baissé de près de 1,5% entre 2020 et 2025, selon les données de l’OFS. Une baisse du pouvoir d’achat qui peut paraître modeste de prime abord.
Le piège de la moyenne
Mais force est de constater que ce recul semble assez fort pour être ressenti par les ménages. Il faut rappeler que la valeur des salaires réels est obtenue en corrigeant les salaires nominaux par l’inflation. Un phénomène mesuré par l’Indice des prix à la consommation (IPC), qui regroupe tous les prix sous une grande moyenne découlant d’un «panier-type» censée refléter les habitudes de consommation du Suisse moyen. «Mais cette méthode ne tient pas compte du fait que les postes de consommation diffèrent considérablement en fonction du revenu. En réalité, le coût de la vie pour de nombreux ménages augmente davantage que la moyenne calculée par l’IPC», dit Samuel Bendahan, enseignant à HEC Lausanne et conseiller national PS/VD.
En 2022, le chercheur avait publié une étude remarquée sur l’évolution effective du coût de la vie en fonction du revenu. «On remarque que, depuis 1990, les ménages les plus modestes (4’000 francs, ou moins, par mois) ont perdu 30% de pouvoir d’achat.» Les classes moyennes et moyennes-supérieures ne sont pas épargnées. Le pouvoir d’achat d’un ménage touchant 10’000 francs par mois a fléchi de 15% sur la même période. «En fait, seuls les revenus supérieurs à 16’000 francs mensuels ont vu leur situation s’améliorer.»
L’augmentation des biens et services de base se répercute plus fortement sur les bas revenus. Or, ce sont précisément ces postes de dépenses qui ont le plus augmenté ces vingt dernières années (voir infographie). Le logement, l’énergie, l’assurance de base et l’alimentation font notamment partie des dépenses incontournables, qui occupent une part nettement plus importante dans le budget des ménages modestes que dans celui des plus aisés.
Au sens du BIT, le chômage est aussi élevé en Suisse que chez ses voisins
Pour sonder l’état du marché du travail, les autorités suisses ont recours à deux méthodes de calcul: le taux de chômage du SECO et le taux de chômage au sens du Bureau international du travail (BIT). Deux instruments de mesure distincts: le premier rend compte du nombre d’inscrits auprès d’un Office régional de placement (2,9% en novembre 2025 en moyenne nationale). Le second recense l’ensemble des personnes disponibles pour travailler et ayant effectué des recherches d’emploi au cours du mois précédent. Au troisième trimestre 2025, ce taux a atteint 5,1% en moyenne en Suisse. C’est toujours moins qu’en France (7,7%) ou qu’en moyenne européenne (5,9%), mais c’est plus qu’en Allemagne (4%). Une situation qui perdure depuis la fin des années 2010. La situation s’est notamment dégradée du fait des chômeurs de longue durée de plus de 50 ans, dont l’employabilité a été largement ébranlée par la numérisation.
L’inflation touche plus durement les dépenses courantes
Entre loyer, énergie et assurance maladie, près d’un cinquième de la population est déjà proche du point de rupture. Au-delà des dépenses courantes, le coût de loisirs augmentent aussi plus vite que les salaires.
Selon une étude réalisée par la Haute école spécialisée bernoise, les 10% des personnes ayant les revenus les plus faibles consacrent un tiers de leur revenu aux dépenses quotidiennes, un tiers au logement et un cinquième aux primes d’assurances maladies. Autrement dit, près de 90% de leur revenu est directement absorbé par les dépenses de base. Près d’un ménage suisse sur cinq consacre environ 75% de son budget à ces postes de dépenses courantes (voir infographie). «Ce contexte n’est pas entièrement nouveau», explique Oliver Hümbelin, auteur de l’étude «Comment les dépenses courantes accentuent les inégalités». «Si les dépenses courantes et les primes d’assurance maladies continuent d’augmenter plus vite que les salaires, la situation deviendra bientôt très tendue pour les ménages aux plus bas revenus. On constate pourtant que les solutions politiques tardent à se manifester.»
Une hausse sans fin
+156%. C’est le taux de croissance des primes maladies de base en Suisse entre 1999 et 2024. Les coûts de la santé sont donc – de loin – le poste de dépenses qui augmente le plus vite. Sur le dernier quart de siècle, la hausse a été constante et la tendance pourrait s’accélérer sous l’effet du vieillissement de la population. À l’horizon 2050, les dépenses liées à la santé pourraient représenter près d’un franc sur six dépensés en Suisse. Les mécanismes de protection existent, notamment au travers des subsides accordés par les cantons, mais ils sont souvent sous-utilisés. «Pour obtenir ces aides, il faut les solliciter soi-même. Certains ménages précarisés ne savent pas qu’ils y ont droit», relève Oliver Hümbelin.
Depuis 2022, logements et énergie continuent d’augmenter
Ces cinq dernières années, de nouveaux postes de dépenses ont alourdi la facture pour les ménages. L’invasion russe en Ukraine a provoqué la flambée des prix de l’énergie (+27% en 2023) et la situation sur le marché immobilier s’est aussi tendue. Pour la moitié de la population suisse, le logement absorbe entre 15% et 30% des revenus. «La hausse des loyers a aussi été plus brutale que celle des primes maladies, dit Oliver Hümbelin, cela a notamment renforcé la perception du renchérissement dans la population depuis 2022.»
La baisse des taux hypothécaires prononcée le 1er septembre 2025 devrait permettre à certains de demander des baisses de loyer. «Mais la pénurie de logement continue de mettre les locataires sous pression», note le spécialiste. En décembre 2025, le taux d’inflation dans le secteur «logement et énergie» s’élève encore à environ 15% sur cinq ans, et se maintient sur une légère tendance à la hausse.
Les transports se sont aussi brusquement renchéris en 2022. Même si les prix ont diminué depuis, ils restent largement au-dessus des niveaux observés en décembre 2020 (+9% en décembre 2025). Au-delà des biens et services de base, l’accès aux loisirs, au tourisme et à la culture est aussi devenu plus difficile. Entre décembre 2020 et décembre 2025, les prix de l’hôtellerie-restauration (+11%) et de la culture et des loisirs (+7%) ont augmenté plus vite que les salaires.
«L’évolution du pouvoir d’achat dépend en partie des habitudes de consommation et varie donc passablement d’une personne à l’autre. Mais il est clair que l’augmentation des prix affectent aussi les classes moyennes. Le sentiment de perte de pouvoir d’achat de la population semble tout à fait justifié», dit Mathieu Grobéty, directeur de l’Institut d’économie appliquée (Crea) de l’Université de Lausanne. Pour conserver le niveau de vie des Suisses, l’économiste plaide stimuler la productivité, «la clé pour que la richesse par habitant continue d’augmenter». Pour ce faire, pas de recette miracle: il faut renforcer les conditions-cadres qui ont fait le succès du modèle suisse, en permettant aux entreprises d’accéder à une main d’œuvre qualifiée, en soutenant les conventions collectives de travail pour protéger les salaires, et en investissant dans la formation.
Devenir propriétaire, un rêve de plus en plus inaccessible
Seuls 36% des ménages suisses sont propriétaires, un taux parmi les plus bas d’Europe. Une situation qui ne risque pas d’évoluer positivement en raison de la rareté de l’offre et de l’explosion des prix.
Acheter une maison individuelle est aujourd’hui devenu inabordable pour 79% des ménages suisses avec deux personnes actives, tandis que les prix des appartements sont trop élevés pour 58% de ces ménages, selon une étude récente du cabinet Wüest Partner.
«L’accessibilité financière du logement en propriété est un défi en Suisse depuis toujours, mais il s’est encore accentué ces dernières années, en raison de la forte demande, de la rareté des objets disponibles et, plus récemment, des conditions de financement, explique Vincent Clapasson, associé et responsable Suisse romande chez Wüest Partner. À cela s’ajoute la croissance marquée des loyers, qui renforce encore la pression sur le marché.»
Au début des années 2000, il fallait environ quatre années de revenu brut pour acheter un appartement standard. «Aujourd’hui, on se situe plutôt autour de six années de salaire, soit une hausse de près de 50% en une génération», complète l’expert.
Quand l’immobilier décroche des salaires
La rupture s’est accentuée à partir de 2019. Depuis cette date, les prix de l’immobilier ont augmenté d’environ 26%, tandis que les revenus nominaux n’ont progressé que de 5%.
Ce décrochage explique que l’accès à la propriété – si l’on ne dispose pas d’une fortune héritée — est désormais réservé à une minorité de très hauts revenus, supérieurs à 250’000 francs par an.
Mais même avec un tel salaire, qui représente trois fois le revenu médian annuel, les limites apparaissent rapidement, explique Raphaël Gabella, adjoint responsable Suisse romande au Centre d’information et de formation immobilière (CIFI), un organisme qui étudie le prix des transactions immobilières: «Au centre-ville de Lausanne, le prix par mètre carré des appartements en propriété par étage pour un objet standard dépasse les 15’000 francs, tandis qu’à Genève, le prix est de 23 à 25’000 francs. Dans les villes, le revenu évoqué ne suffit donc déjà plus pour une PPE de 100 m².»
Des cantons comme Neuchâtel, le Jura ou certaines parties du Valais, hors zones touristiques, restent un peu plus abordables. «Un revenu médian peut encore y suffire pour acquérir un appartement, avec des prix de 6000 à 7000 francs le mètre carré dans certaines localités, dit Vincent Clapasson, de Wüest Partner. On observe toutefois un phénomène de restriction qualitative. Il y a quinze à vingt ans, un appartement de quatre pièces mesurait en moyenne 120 m². Aujourd’hui, on se rapproche plutôt des 100 m². Les ménages doivent donc accepter de réduire la surface ou la qualité des finitions pour rester dans leur budget.»
À la question des revenus nécessaires, s’ajoute celle des 20% de fonds propres nécessaires pour acquérir un bien immobilier. «Cette double exigence explique pourquoi l’héritage est devenu déterminant pour devenir propriétaire, sans quoi il faut accepter de vivre très loin des centres urbains ou consentir à des efforts financiers considérables, résume Raphaël Gabella. À ce titre, les statistiques sont parlantes: le taux de propriétaires est inférieur à 20% chez les moins de 35 ans, autour de 30% chez les moins de 40 ans, et atteint environ 45% avant 50 ans. Plus on avance en âge, plus la propriété devient accessible.»
Les deux experts s’accordent pour dire que la dynamique haussière des prix va se poursuivre cette année, mais à un rythme plus lent, en raison du ralentissement des créations d’emploi. «La Suisse restera un pays attractif, conclut Raphaël Gabella. Une éventuelle limitation démographique pourrait ralentir la dynamique, mais elle reste peu applicable. La seule solution réaliste demeure l’augmentation de l’activité de construction, en garantissant qu’elle soit qualitative, durable et bien connectée aux transports publics.»
Pilier de l’exception suisse, les PME exportatrices se montrent prudentes
Malgré les doutes qui ont émergé en 2025, le tissu économique suisse reste à ce jour résilient et productif. Mais sur le terrain des salaires, les PME avancent à pas comptés.
En 2025, le paquebot économique suisse a tangué. Au troisième trimestre, le produit intérieur brut a reculé de 0,5% et le commerce extérieur a fléchi de près de 4% en glissement annuel. Les droits de douane américains ont notamment plombé les exportations vers les États-Unis (-8,2%). La demande en produits suisses a aussi fléchi en Allemagne et en Chine. Les exportations horlogères ont perdu 240 millions en glissement annuel (-3,7%) et celles de la chimie-pharma 2,8 milliards (-7,2%). La conjoncture est houleuse, mais il y a lieu d’espérer de belles éclaircies dans les mois à venir.
«L’industrie manufacturière a beaucoup souffert ces dernières années mais la situation devrait s’améliorer à moyen terme», dit Alexander Rathke, expert en macro-économie au Centre d’études conjoncturelles (KOF) de l’EPFZ. «On attend encore que les mesures budgétaires allemandes fassent leurs effets. Cela devrait se produire dans les mois à venir.» En mars 2025, le Bundestag a adopté une réforme du frein à l’endettement en vue de moderniser ses infrastructures et de renforcer ses capacités de défense. Sévèrement touchés par la faiblesse de la demande allemande, les industriels suisses espèrent que ce coup de pouce budgétaire permettra de relancer leur production.
À Sierre, l’entreprise YZ Production Horlogère, spécialiste de l’assemblage microtechnique, compte effectivement sur ce nouveau débouché. Pour surmonter les crises successives qui ont touché le secteur de l’horlogerie ces cinq dernières années, la PME valaisanne a choisi d’orienter une partie de son activité vers la défense. Pour ce sous-traitant, la diversification des débouchés s’est imposée comme la seule solution pour maintenir l’activité à flot. «Entre le Covid, l’essor des montres connectées et les tarifs américains, la production a parfois été divisée par dix. Il a fallu repenser l’activité.» YZ Production Horlogère s’est aussi rapprochée de l’entreprise sédunoise SISS pour fabriquer des montres de nouvelle génération. Sur la question des salaires, l’entreprise reste vigilante. «Nous parvenons chaque année à accorder des augmentations des salaires liées au renchérissement. Mais, dans ces périodes difficiles, nous ne pouvons malheureusement plus prendre le risque de verser des gratifications ou des augmentations pour ancienneté.»
À quelques kilomètres de là, à Vétroz (VS), l’entreprise Steinheim Audio, exportatrice d’enceintes acoustiques haut de gamme, a aussi essuyé quelques revers avec l’augmentation des tarifs douaniers américains et la baisse de la demande chinoise. «Le franc fort est un point faible vis-à-vis de la concurrence étrangère. Nous devons veiller à maintenir des prix compétitifs même en période de tensions. Nous avons notamment dû répercuter les droits de douane sur nos marges», dit Jean-Pascal Panchard, directeur. Pour l’heure, les salaires chez Steinheim suivent l’inflation. «En 2025, le marché européen a plutôt bien fonctionné, ce qui a permis de dégager une croissance malgré les aléas conjoncturels émanant des marchés lointains. Mais il est clair que nous restons prudents sur les salaires.» L’entreprise cherche aussi à solidifier son modèle économique par la diversification. «En 2026, il est prévu de développer une nouvelle gamme pour élargir la base de consommateurs.»
Le manque de main-d’œuvre pourrait stimuler les salaires
Pour l’économiste Alexander Rathke, l’agilité dont font preuve les petites entreprises est de bon augure. «Les grands marchés étant souvent occupés par des grands groupes internationaux, les petites entreprises exportatrices doivent se positionner sur des marchés de niche ultraspécialisés. C’est ce que les PME suisses font depuis des années avec succès». La compétitivité des exportations, l’un des piliers des salaires en Suisse, reste donc solide.
L’expert rappelle que la productivité, autre socle indispensable à la hausse des salaires, devrait se renforcer à l’avenir. «Il est probable que le développement des technologies, notamment au travers de l’intelligence artificielle, mène à une hausse de la productivité.» La transition démographique pourrait quant à elle aussi bénéficier au travail dans son rapport de force avec le capital. «La main-d’œuvre deviendra de plus en plus rare ces prochaines années, cela exercera une pression à la hausse des salaires», estime le chercheur.
Une version de ce dossier réalisé par Large Network est parue dans PME Magazine.
Six femmes sur dix ont déjà renoncé à un rendez-vous gynécologique à cause du stress, d’un sentiment de gêne ou d’une mauvaise expérience passée, selon un sondage de l’IFOP. Pour y remédier, la jeune designer Lirjeta Maxhuni a imaginé une tenue aux ouvertures pensées et créées pour ne plus avoir à se dévêtir complètement lors de la consultation.
Des ouvertures stratégiques
«C’était compliqué parce que je n’avais aucune référence», explique Lirjeta Maxhuni. À l’École cantonale d’art de Lausanne, sa recherche, orientée sur le lien entre les objets et le corps, l’a poussée à imaginer à quoi pourrait ressembler une tenue spécifiquement dédiée à la consultation gynécologique. Après avoir documenté les témoignages des patientes et du personnel soignant à travers des questionnaires quantitatifs, Lirjeta Maxhuni a suivi durant un semestre différents gynécologues afin d’adapter sa tenue, baptisée Gynecare+. «J’ai reçu des retours positifs de la part des patientes et des médecins qui étaient particulièrement ouvert-es à tester le produit.» La tenue comporte des ouvertures situées au niveau de la poitrine et de la région pelvienne. Des aimants discrets permettent de refermer les ouvertures une fois le geste médical effectué. Le prototype actuel est fabriqué en coton 100% bio, une matière utilisée pour les tenues médicales et préconisée par de nombreux gynécologues: hypoallergénique et respirante, elle réduit les risques d’infection. Il est fabriqué en Suisse, à Lugano, par l’entreprise Dresdensia.
En 2024, son projet, réalisé dans le cadre de son bachelor, a reçu la bourse FIT Grant, ainsi que des financements de la part de Pro Helvetia et de la Fondation Casino Barrière de Montreux, qui lui permettront de réaliser une phase de tests. Une douzaine de gynécologues de Suisse romande seront impliqués. « Lorsque j’aurai le prototype final, le but est de faire une production à plus grande échelle et de pouvoir distribuer les tenues dans un maximum de cliniques et d’hôpitaux, d’abord en Suisse romande, puis dans toute la Suisse.»
L’autogreffe osseuse recyclée: le couteau suisse de la chirurgie oncologique
Pendant qu’une personne est encore endormie sur la table d’opération, son os fait un aller-retour hors de son corps: c’est l’irradiation extracorporelle.Cette technique, à la frontière entre la radio-oncologie et la chirurgie, permet de traiter un type de cancer très rare : les sarcomes osseux. Elle consiste à «recycler» les os atteints de cancer, en greffant aux patient-es leur propre os, après destruction des cellules cancéreuses par irradiation. Le Dr Stéphane Cherix, chirurgien oncologue du Service d’orthopédie et traumatologie et le Dr Rémy Kinj, du Service de radio-oncologie la pratiquent depuis 2016 au CHUV. Étroitement coordonnés, les deux spécialistes se relaient : le chirurgien procède à l’ablation du segment osseux où se trouve la tumeur, qui est ensuite irradié par radiothérapie à plus de 50 gray (l’unité de mesure de la dose absorbée de rayonnement ionisant) avant d’être réimplanté et refixé à l’os natif.
Les sarcomes sont des tumeurs malignes rares, divisés en deux catégories les sarcomes des tissus mous et les sarcomes osseux (seulement 0,2% des cancers). Ce sont des tumeurs osseuses primaire – c’est-à-dire qui prennent leur origine directement dans l’os. Les tumeurs osseuses sont généralement localisées sur les os longs (fémur, tibia, péroné, humérus), mais peuvent également toucher les os plats (côtes, bon sternum, etc.). Elles sont à différencier des tumeurs osseuses secondaires, ou métastases, qui proviennent de la propagation à l’os d’un autre cancer.
Un os mort, mais fonctionnel
50 gray représente une dose spectaculaire: «8 gray sur tout le corps est déjà une dose létale», précise le Dr Kinj. Pour donner un ordre d’idée: lors de la catastrophe de Tchernobyl, les travailleur-euses exposés aux radiations ont reçu au maximum une dose de 10 gray. Après l’irradiation à 50 gray, l’os est pour ainsi dire mort: le but est de ne laisser aucune cellule cancéreuse viable. En revanche, «l’ultrastructure microscopique osseuse reste intacte», explique Dr Kinj, ce qui préserve sa fonction.
–> Découvrez la vidéo «Autogreffe recyclée» de Salomé Machut.
Après l’irradiation à 50 gray, l’os est pour ainsi dire mort: le but est de ne laisser aucune cellule cancéreuse viable.
En près de dix ans, 27 patient-es ont bénéficié de cette approche au CHUV. Une technique qui a fait ses preuves, selon Edona Dreshaj, qui y a consacré un travail de master sous la supervision des Drs Cherix et Kinj : sur vingt patient-es suivi-es pendant deux ans, elle a observé un taux de survie globale de 94,4 %. Considérée comme fiable sur le plan oncologique, la scientifique ne note aucun cas de récidive à partir de l’os irradié. «L’irradiation extra-corporelle évite aussi d’exposer les zones saines», explique-t-elle.
Des amputations aux greffes osseuses recyclées
Cette approche s’inscrit dans une longue évolution de la chirurgie orthopédique. «En orthopédie oncologique, les sarcomes entraînaient autrefois des amputations faute de moyens adaptés», rappelle le Dr Cherix, «mais les progrès médicaux (en oncologie, anesthésie, radio-oncologie, imagerie médicale et techniques et technologies chirurgicales) ont ensuite permis de préserver les membres». Le premier cas documenté d’autogreffe osseuse par irradiation date de 1947, aux États-Unis. Elle présente plusieurs avantages face aux autres techniques de remplacement d’un os touché par la maladie oncologique, telles que l’allogreffe et les prothèses orthopédiques.
«L’autogreffe est avantageuse financièrement: hormis le matériel de fixation prothétique, elle ne coûte rien en soi.» Dr Stéphane Cherix
L’allogreffe, ou greffe d’un os cadavérique, est une technique coûteuse, car la Suisse ne dispose plus de banque d’os. Il faut alors les importer de l’étranger, avec le risque que l’os cadavérique ne soit pas adapté à la morphologie des patient-es. Les prothèses varient dans leurs résultats fonctionnels et sont également très chères: «Une prothèse du bassin vaut entre 10 et 20’000 francs, celle du genou entre 8 et 15’000. L’autogreffe recyclée, elle, ne coûte rien en soi, hormis le matériel pour le refixer à l’os. Elle reste avantageuse financièrement», relate Dr Cherix.
Quel avenir pour l’autogreffe recyclée?
«L’avenir est peut-être d’amener des appareils de radiothérapie dans le bloc opératoire», explique le Dr Kinj. En effet, il faut noter que cette technique est possible au CHUV du fait de la proximité du Service de radio-oncologie et du bloc opératoire. «Dans d’autres hôpitaux, ils n’ont pas la radiothérapie intra-muros». Le duo prévoit d’étendre l’application de cette technique à des zones plus délicates: ils l’ont par exemple utilisée pour la première fois en septembre 2025 sur l’articulation entière d’un coude, comprenant ainsi le bas de l’humérus, le haut du radius et du cubitus. «Ce qui fait la supériorité de cette technique sur les autres, c’est qu’on peut l’appliquer à n’importe quel os dans le corps. C’est son côté «couteau suisse» d’orthopédie oncologique», se réjouit le Dr Cherix.
Située en plein cœur de l’Europe occidentale, bastion du transport ferroviaire, la Suisse constitue a priori le point de départ idéal pour une escapade en Europe sans avion ou voiture. Les liaisons ferroviaires internationales desservent principalement les régions alémaniques, avec Zurich et son imposante gare centrale comme point de fuite. Mais Genève et Lausanne sont elles aussi à portée de train de plusieurs destinations européennes fort courtisées. Avec leurs multiples liaisons quotidiennes directes, Paris et Milan sont des incontournables déjà bien connues. Véritables nœuds ferroviaires, ces deux villes peuvent aussi servir de points relais vers des destinations plus lointaines, ou de première étape d’un itinéraire passant par plusieurs villes, notamment Londres (à 2h20 de Paris) ou Rome (à 3h de Milan).
Le train peut faire valoir de bons arguments face à l’avion: empreinte carbone moindre (entre 30 et 80 fois moins élevée en fonction du type de train), plus grande liberté de mouvement à bord et possibilité de profiter du voyage. Pourtant le rail peine encore à séduire, notamment parce que la durée des trajets et les prix parfois nettement plus élevés que ceux des vols à bas coût le rendent moins compétitif. «Le train présente l’avantage d’emmener les passagers de centre à centre, évitant ainsi les frais de transfert depuis l’aéroport. Les opérateurs ferroviaires admettent aussi plus de bagages gratuits que les compagnies aériennes. Ce sont des facteurs importants dont certains ne tiennent pas compte au moment de la réservation», rappelle Christine Ruph, de l’opérateur Railtour. «Par ailleurs, pour s’assurer de payer moins cher, mieux vaut réserver le plus tôt possible, et rester attentif aux offres promotionnelles.» Par exemple, lors de sa dernière «vente flash» en mars 2025, TGV Lyria proposait des billets pour Paris à 25 francs. À titre de comparaison, un billet Lausanne-Genève Aéroport plein tarif coûte 29 francs.
Depuis plusieurs années déjà, les appels se multiplient pour le retour des trains de nuit et des liaisons à grande vitesse entre la Suisse romande et les grandes villes d’Europe. Mais entre le récent abandon des projets de train nocturne vers Rome et Barcelone par les CFF et les obstacles infrastructurels au déploiement des lignes de jour vers Londres (lire encadré), cet idéal paraît encore bien loin. Cependant, des dizaines de destinations idéales pour une escapade de quelques jours sont d’ores et déjà accessibles facilement depuis la Suisse (voir tableau ci-dessous).
Le train permet par ailleurs de découvrir des villes moins connues et relativement préservées du tourisme de masse. «C’est aussi ce que les voyageurs cherchent en optant pour le train. Au départ de la Suisse, on peut facilement rejoindre Padoue ou Vicence au détour d’un voyage vers Venise, ou encore Dijon avant de continuer vers Paris.» En outre, plusieurs centres urbains situés à distance raisonnable de la Suisse romande ne sont même tout simplement pas accessibles par avion au départ de Genève. C’est notamment le cas de Marseille, Montpellier, Stuttgart et Turin.
Le retour du Genève-Bruxelles en 2030?
Au début des années 2000, un train direct avait placé Bruxelles à environ 5 heures de Genève. Opérées par Thalys, les rames à grande vitesse évitaient Paris grâce à une ligne de contournement passant par Disneyland et l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle avant de rejoindre le Nord de l’Europe. Aujourd’hui, cette rocade est empruntée par des TGV reliant Marseille, Lyon, Rennes ou Bordeaux à Lille et Bruxelles.
En juin 2025, la compagnie ferroviaire transnationale Eurostar a annoncé la programmation de deux liaisons au départ de Genève vers Londres et Bruxelles. Début des opérations: pas avant 2030. Ces futures connexions à grande vitesse vers le Nord de l’Europe seraient aussi rendues possible grâce à la ligne de contournement de Paris. Côté logistique, un retour de la ligne Genève-Bruxelles ne pose pas de problèmes majeurs. Mais pour que des trains venus d’outre-Manche parviennent un jour au bord du Léman, il reste des questions d’infrastructure à régler. «Le Royaume-Uni ne faisant pas partie de l’espace Schengen, il faudrait équiper les gares de dispositifs de contrôle aux frontières, explique Matthieu Jotterand, membre du comité de l’Association transports et environnement. À la gare Cornavin, l’opération paraît donc innenvisageable avant les grands travaux de rénovation (dont la fin est prévue pour 2038, ndlr.) En attendant, une solution temporaire serait de dévier les trains vers Nyon ou les quais de Genève-Stade.»
11 destinations internationales atteignables en moins de 7 heures avec un seul changement maximum et prix estimé (2e classe, plein tarif) au départ de Genève ou de Lausanne (excl. Paris, Milan et Lyon)
Destination
Changement
Durée (Lausanne)
Durée (Genève)
Prix aller-retour (estimation)
Bologne
Milan Centrale
5h14
5h57
200–250 CHF
Bruxelles
Paris (Gare de Lyon → Gare du Nord)
6h25
5h48
200–300 CHF
Florence
Milan Centrale
5h54
6h37
180–230 CHF
Francfort
Berne
5h28
6h14
210–300 CHF
Innsbruck
Zurich Gare Centrale
5h54
6h36
170–200 CHF
Marseille
Directe en été, Lyon-Part Dieu hors saison
5h01
3h54
130–200 CHF
Montpellier
Lyon Part-Dieu
5h04
4h06
125–200 CHF
Munich
Zurich Gare Centrale
5h47
6h29
160–210 CHF
Stuttgart
Zurich Gare Centrale
5h26
6h08
140–200 CHF
Turin
Milan Centrale
5h56
6h39
150–200 CHF
Venise
Directe 1 fois par jour
6h32
7h15
170–220 CHF
Source: CFF, Eurostar, SNCF, Trenitalia
Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans la Tribune de Genève et le «24 heures».
«Les dents ne devraient se rencontrer que brièvement au cours de la journée et essentiellement pendant la mastication. En dehors des repas, au repos ou en parlant, elles devraient rester légèrement séparées», explique Benedikta Kamdem, spécialiste en chirurgie orale et maxillo-faciale au CHUV.
Le bruxisme peut se manifester de deux manières: le bruxisme centré, où les dents sont fortement serrées sans mouvement, et le bruxisme excentré, qui correspond au grincement causé par les frottements répétés des mâchoires. Un dentiste peut le détecter simplement en observant l’état des dents.
En Suisse, environ un tiers de la population souffre de grincement ou de serrement involontaire des dents, un phénomène appelé bruxisme. Selon l’Office fédéral de la santé publique, 37% des femmes et 29% des hommes étaient concerné-es en 2022. La cause de cette différence reste toutefois inconnue. Ce réflexe inconscient se retrouve fréquemment chez des personnes stressées ou anxieuses, qui tendent à contracter la mâchoire sans s’en rendre compte. «Il existe des zones du cerveau qui gèrent les émotions, et d’autres qui contrôlent les réflexes de contraction musculaire. Ces deux systèmes peuvent interagir, ce qui peut expliquer l’apparition du bruxisme.»
Ce comportement peut avoir des conséquences importantes sur les dents, mais aussi sur les muscles masticateurs et l’articulation temporo-mandibulaire (ATM), situés entre le crâne et la mâchoire. «Dans les deux formes de bruxisme, les muscles sont sollicités de manière excessive, précise Benedikta Kamdem. On parle d’hypertonie musculaire, c’est-à-dire d’une contraction excessive et prolongée des muscles.»
Cette suractivité musculaire entraîne souvent des douleurs matinales au niveau de la mâchoire, des tempes, voire de la nuque. Des symptômes comme des raideurs, de la fatigue musculaire et des maux de tête peuvent alors apparaître. La spécialiste conseille de consulter dès les premiers signes de tension dans la mâchoire ou de grincements des dents. «Dans certains cas, cela peut aller jusqu’à une dégénérescence du disque articulaire. Quand les muscles sont trop contractés, ouvrir la bouche devient difficile. Et dès qu’une articulation ne fonctionne plus correctement, c’est toute la qualité de vie qui en pâtit. Parler, manger, ou simplement vivre au quotidien peut alors devenir un véritable défi.»
Comprendre la cause
Le stress influence significativement l’apparition du bruxisme. «Lors de la consultation, je cherche systématiquement les sources de stress possibles et parfois, certain-es patient-es les identifient et expriment leur mal-être. Je leur propose alors un suivi psychologique avec un-e psychologue ou un-e psychiatre. Le stress qu’ils subissent peut avoir un impact physique important. Il est donc préférable d’intervenir dès que possible de manière pluridisciplinaire (dentaire, chirurgie orale et maxillo-facile, psychothérapie/psychiatrie, physiothérapie) pour préserver son articulation.»
Apaiser la douleur
Soigner le bruxisme passe par une approche progressive. Le biofeedback constitue une méthode simple pour repérer les moments où l’on serre inconsciemment les dents. «Il s’agit par exemple de coller des gommettes dans divers endroits de la maison. Chaque fois qu’on en voit une, on peut se demander si on est en train de serrer les dents», détaille Benedikta Kamdem. Cette prise de conscience suffit parfois à réduire nettement les épisodes de bruxisme.
Si le trouble persiste, la physiothérapie peut apporter un soulagement efficace. «Nous travaillons avec des physiothérapeutes spécialisés dans les troubles de la mâchoire. Ils proposent des exercices adaptés, comme des massages, des étirements et des mouvements d’ouverture et de fermeture de la bouche.» Dans les cas les plus persistants, un traitement plus ciblé peut être envisagé grâce à des injections de toxine botulique. «La toxine est injectée dans les muscles masticateurs pour réduire la force de contraction musculaire et soulager la douleur.» La gouttière occlusale nocturne permet par ailleurs de protéger les dents de l’usure pendant le sommeil. Le fait qu’elle ne soit pas remboursée par l’assurance maladie peut néanmoins constituer un frein pour certaines personnes.
Deux formes de bruxisme
Le bruxisme peut se manifester sous deux formes. Dans le cas du bruxisme centré, les dents sont serrées fortement sans mouvement. Le bruxisme excentré, en revanche, correspond au grincement causé par des frottements répétés entre les mâchoires.