LATITUDES

Randonnées, un secteur qui marche

Débarrassées de leur image ringarde, les vacances de trekking séduisent aussi les jeunes actifs. Une dizaine de PME helvétiques se sont spécialisées dans le créneau.

Une version de cet article réalisé par LargeNetwork est parue dans PME Magazine.

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Il y a vingt ans, on se moquait un peu des voyages de randonnée, «bons pour les marcheurs aux chaussettes rouges» de 60 ans et plus, se souvient Walter Kunz de la Fédération suisse du voyage (FSV). «Aujourd’hui, leur image s’est rajeunie et les entreprises du secteur font partie de celles qui s’en sortent le mieux dans l’industrie.» Parmi ces PME spécialisées dans la marche et la mobilité douce figurent aussi bien des sociétés de taille moyenne que des micro-agences.

C’est à Lucerne, avec Imbach Reisen ou Baumeler Reisen, et à Zurich, avec Eurotrek, que l’on trouve les plus importantes et les plus anciennes. Elles emploient respectivement 10, 25 et 16 collaborateurs dans leurs bureaux suisses, tout en ayant recours à des guides externes, transporteurs de bagages ou personnes de contact dans les pays de destination. Dans leur catalogue, elles proposent entre 150 et 200 voyages différents de randonnée, en Suisse ou à l’étranger, guidés ou en circuits individuels. «Ces spécialistes vendent en direct et organisent parfois des séjours pour des agences tierces», explique Walter Kunz.

Retour à la nature

En Suisse romande, des voyagistes indépendants proposent des circuits de marche à la carte. «Il s’agit ici de microentreprises spécialisées sur une région ou un créneau d’écotourisme, par exemple», précise le directeur de la FSV. Les Artisans aux pieds nus (APN) à Carouge et ses quatre employés ou le duo qui anime Le Goût du voyage à Vevey en font partie. Ces sociétés tablent sur des valeurs fortes ainsi que sur la proximité avec leurs clients et leurs fournisseurs dans les pays de destination.

Les prix des voyages varient considérablement. Il faut compter 500 francs par personne pour une randonnée en Suisse de trois ou quatre jours, quelques milliers de francs pour un circuit simple à l’étranger et une dizaine de milliers de francs pour un séjour de deux à trois semaines sur mesure, pour une destination exclusive avec plusieurs types d’activités. Sans livrer de chiffres d’affaires précis, les PME interrogées témoignent pour la plupart d’une hausse de leurs ventes ces dernières années. Des réponses qui rejoignent les statistiques récentes de la Fédération suisse du voyage.

Si les PME de la branche résistent bien, c’est que le potentiel de clientèle est important en Suisse. La randonnée pédestre constitue l’activité de sport et de loisirs la plus populaire du pays, avec une augmentation de la pratique chez les femmes entre 15 et 44 ans (lire encadré). Passer du temps au grand air est une motivation très importante pour près des trois quarts des Suisses interrogés par Suisse Rando.

L’envie de ralentir

Un besoin de retour à la nature constaté par les voyagistes: «Nous recherchons ce sentiment de détente et de lenteur qu’implique la marche», analyse Serge Brunner, dirigeant de Baumeler. En ce sens, l’attention à la faune et à la flore est déterminante pour Le Goût du voyage. Créée par deux biologistes en reconversion, l’agence a déjà imaginé des circuits dans le respect des écosystèmes pour un millier de voyageurs. «Nous proposons aussi bien des balades avec un herboriste sur une île grecque que des circuits d’observation d’animaux au Botswana ou de mammifères marins aux Açores», cite le cofondateur Emmanuel Samatani.

L’envie de ralentir, loin de la frénésie du quotidien, motive également les actifs. «Chez nos clients plus jeunes, le voyage est presque une thérapie, avance Ariane Livron Alejo, codirectrice d’APN. Leur vie professionnelle étant souvent stressante, ils souhaitent un séjour sans complication.» Un sentiment partagé par Baumeler. L’entreprise lucernoise, qui propose des séjours de randonnée depuis 1960, développe régulièrement de nouvelles lignes de produits. En 2017, elle a lancé une gamme de voyages relaxants comprenant des marches, mais aussi beaucoup de temps libre. «Nous pensions que cela serait idéal pour les seniors, détaille le directeur. Mais en réalité, nous avons remarqué que de nombreux jeunes les réservaient. Ils nous ont indiqué que leur travail était déjà tellement stressant qu’ils souhaitaient surtout se détendre en vacances.» Les séjours à pied ou de mobilité douce attirent, en outre, les clients soucieux d’écologie et d’une juste rétribution des acteurs locaux; deux considérations qui prennent de l’ampleur en Suisse. En s’aventurant dans des endroits moins accessibles, les marcheurs s’éloignent des lieux de tourisme de masse. L’agence de Vevey dispose par exemple d’une charte du tourisme responsable.

Rivaliser avec internet

«On nous prenait pour des extraterrestres à nos débuts, quand on prônait d’alterner voyage en avion et en train, de compenser les émissions, de rester plusieurs semaines dans une seule région», rappelle le cofondateur du Goût du voyage. Créée dans l’esprit de Mai 68, APN défend également des valeurs humanistes. «Favoriser l’écotourisme, les échanges humains et respecter l’authenticité du lieu font partie de notre ADN, explique la cogérante. Nous pratiquons des prix corrects pour que chacun puisse vivre décemment. Quand une propriétaire de chambres d’hôte en Grèce nous dit qu’elle peut payer ses soins dentaires grâce à la clientèle que nous lui envoyons, nous réalisons les bienfaits de ce modèle.»

Les PME suisses du secteur doivent rivaliser avec les offres de réservation sur internet qui ont, depuis leur arrivée, fait drastiquement chuter le nombre d’agences de voyages dans le pays. Elles sont passées de 3706 en 2000 à 1656 en 2018, selon la FSV. «Heureusement, on n’a pas encore inventé d’algorithmes assez puissants pour générer des voyages sur mesure, relève Emmanuel Samatani, du Goût du voyage. Notre plus-value reste donc des séjours à la carte et le contact humain.»

Le confort de l’organisation par un tiers prend aussi parfois le pas sur les économies réalisées sur le web. «Même si les jeunes générations sont très indépendantes, la réservation de voyage de randonnée à l’étranger et de longue durée auprès d’une agence se révèle plus commode, dit Günther Lämmerer d’Eurotrek. Pour ce qui est des femmes de 30 ans et plus, plus nombreuses à s’intéresser à la randonnée en Suisse, elles apprécient la sécurité d’un circuit organisé.»

La concurrence étrangère d’entreprises généralistes ou spécialisées reste aussi importante, à l’image de la société française Terres d’aventure, qui dispose d’un point de vente à Genève. Le segment de la randonnée permet de se démarquer plus facilement, selon Walter Kunz de la FSV. «Quand le critère est seulement le prix, par exemple dans le cadre des all inclusive, rivaliser avec les géants allemands ou français qui peuvent acheter en masse des sièges d’avion ou des nuits d’hôtel est un peu plus difficile. Avec la randonnée et les voyages actifs de niche, les clients recherchent d’autres critères, qu’une agence suisse à l’écoute peut leur offrir. Exigeants, les touristes helvétiques n’aiment pas se retrouver dans un lieu de vacances où une seule autre nationalité est représentée. Ils ont également des exigences plus élevées que la moyenne en matière d’hôtellerie ou de gastronomie.»

Pour faire la différence, certains jouent sur la proximité. «Aller dans une petite agence plutôt que dans une grande entreprise avec plusieurs intermédiaires, c’est comme se faire livrer un panier ou se rendre au marché plutôt que dans un supermarché pour acheter ses légumes», résume le responsable du Goût du voyage, qui dispose aussi d’un espace café bio en plein cœur de Vevey. A Carouge, l’APN ne fait pas de publicité, mais organise des événements (lectures de contes, concerts, prix de la meilleure photo de voyage, etc.) pour animer une communauté et gagner en visibilité dans le canton de Genève.

La carte de la proximité

D’autres misent sur une gamme de produits toujours plus spécialisés. «Le secteur des voyages de randonnée est toujours plus segmenté. Notre offre s’est considérablement agrandie pour répondre à cette tendance, note Günther Lämmerer d’Eurotrek. Nous proposons presque tous les pays d’Europe, avec tous les niveaux de difficulté. Nous avons renforcé notre offre de grandes randonnées (tour du Mont-Blanc, West Highland Scotland, etc.), toujours très appréciées, et disposons désormais d’une section spéciale pour les marcheurs accompagnés d’un chien.»

L’entreprise zurichoise a également racheté en 2016 la société Swisstrails. Elle propose ainsi désormais, avec SuisseMobile, des itinéraires de plusieurs jours à vélo ou sur le thème «La Suisse à pied». Depuis 2015, son chiffre d’affaires a augmenté de 60%, notamment du fait de cette acquisition, et elle propose quelque 186 voyages de randonnée (dont 80 en français). Plusieurs autres PME ont également ajouté des vacances à bicyclette dans leur offre, mais le grand décollage de cette autre niche du slow tourisme devrait prendre encore un peu de temps.

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Les jeunes Suissesses s’y mettent

Activité de sport et de loisirs la plus populaire du pays selon l’association Suisse Rando, la randonnée est pratiquée par 41% des Romands entre 15 et 74 ans et 46% des Alémaniques. Entre 2008 et 2014, elle a même gagné 11% d’adeptes en Suisse romande. C’est notamment chez les jeunes femmes que l’augmentation a été la plus forte (+10 points de pourcentage chez les Suissesses de 15 à 29 ans, +11 points chez celles de 30 à 44 ans).

Un rajeunissement de la clientèle qui a effectivement été constaté par Günther Lämmerer, directeur de l’entreprise Eurotrek: «Un quart des clients qui se sont intéressés en ligne à nos offres de voyages de randonnée avaient entre 25 et 34 ans et environ 15% entre 35 et 44 ans. Nos circuits simples destinés aux familles avec enfants, comprenant des découvertes de l’Europe à vélo ou à pied, s’adressent notamment à ces tranches d’âge.» Le voyagiste spécialisé sur la Suisse et l’Europe, créé il y a plus de trente ans, veille à une présentation au goût du jour et à être présent sur les bons canaux afin de toucher ce groupe. Même son de cloche au sein de la PME familiale Baumeler. «Nous constatons que les jeunes se rendent plus souvent à la montagne et randonnent davantage, précise le directeur, Serge Brunner. C’est vrai en Suisse, mais aussi en vacances à l’étranger.»

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Top 10 des randonnées en Europe

01. Royaume-Uni: West Highland Way
02. Suisse: Via Alpina «Trek de l’ours»
03. Portugal: randonnée côtière et jardins fleuris à Madère
04. Espagne: randonnée sur l’île de Majorque – Finca
05. Suisse: chemin des Crêtes du Jura
06. Suisse: trekking dans les Grisons
07. Italie: Merano-lac de Garde
08. Irlande: Connemara, îles d’Aran et falaises de Moher
09. Suisse: Via Albula & Bernina
10. France: tour du Mont-Blanc

Source: Eurotrek 2018