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Les bonnes fées de l’allaitement

Les nouveau-nés ont besoin de lait maternel pour se développer et se prémunir des infections. Un programme de marraines d’allaitement soutient les jeunes mères de ces enfants pas toujours capables de téter.

«Et toi, tu arrives à allaiter?» Chez les mères de nouveau-nés prématurés, la question est récurrente. Une forte pression peut s’exercer sur ces femmes, souvent soumises à un stress important et qui sont séparées de leur enfant hospitalisé en néonatologie. Selon le degré de précocité de la naissance, leur corps n’est pas forcément préparé à allaiter et l’environnement hospitalier ne favorise pas toujours la relaxation nécessaire. «Des études montrent que l’allaitement des prématurés est plus court et moins fréquent, alors que, justement, ces bébés vulnérables sont ceux qui ont le plus besoin du lait maternel», explique Céline Fischer Fumeaux, médecin associée au Service de néonatologie du CHUV à Lausanne.

En Suisse, en moyenne 7,4% des naissances interviennent prématurément, c’est-à-dire avant 37 semaines de gestation (la durée d’une grossesse étant habituellement de 37 à 42 semaines). Les grands prématurés sont les bébés qui viennent au monde avant 32 semaines: ils représentent 2% des naissances. Au CHUV, 150 bébés naissent dans ces conditions chaque année, pour un total d’environ 800 admissions au Service de néonatologie. Ces nouveau-nés fragiles tirent particulièrement parti du lait maternel: «L’allaitement favorise le développement cérébral du bébé, améliore son immunité et diminue donc les risques d’infection. À plus long terme, il réduit le taux de ré-hospitalisation, détaille Céline Fischer Fumeaux. Le lait maternel fait aussi baisser le risque d’affections digestives comme l’entérocolite nécrosante, une complication rare mais grave chez les prématurés.» Le lait artificiel, moins facile à digérer, multiplie par un facteur de 3 à 5 le risque d’occurrence de cette maladie.

Allaitement compliqué

Or, même s’ils ont un réflexe de succion, les prématurés ne peuvent souvent pas téter correctement. «Ils présentent des difficultés de coordination entre la respiration, la tétée et la déglutition, surtout lorsqu’ils ont des difficultés respiratoires. Initialement, le lait maternel leur est ainsi souvent administré par une sonde directement reliée à l’estomac, précise la médecin. La mère doit alors tirer son lait plusieurs fois par jour, une activité qui peut être fatigante et contraignante.» En outre, le tire-lait est une machine de nature à en rebuter certaines.

Pour aider les mères à surmonter ces obstacles, en plus du soutien par les professionnels et les consultantes en lactation, le CHUV encourage le soutien entre parents en partenariat avec l’association Né Trop Tôt. Cette organisation de bénévoles accompagne les parents de l’hospitalisation à la sortie de la maternité. Elle offre également des sacs cadeaux qui contiennent un body, un bonnet, ainsi qu’une petite pieuvre en crochet (lire encadré) aux prématurés et à chaque bébé hospitalisé en néonatologie. Depuis 2016, l’association prodigue également des conseils sur l’allaitement par le biais de ses réunions Café-au-lait et fait œuvre de «marraine» pour les jeunes mères. «Les échanges de mère à mère pourraient permettre d’augmenter le taux et la durée d’allaitement. Ils apportent un soutien émotionnel essentiel en cette période difficile», constate Céline Fischer Fumeaux.

Tous les mercredis dans l’espace Parents-Familles de l’hôpital, des mamans bénévoles de l’association se tiennent à disposition pour discuter avec les mères et pères de prématurés hospitalisés. «Partager avec des femmes qui ont vécu la même chose permet de se sentir moins seule, d’obtenir des conseils et du soutien, souligne Sandrine Lavanchy, coordinatrice de l’association. Personne ne peut comprendre la difficulté de cette épreuve avant de l’avoir traversée.»

En parallèle, le CHUV a créé une unité de soutien à l’allaitement maternel animée par des consultantes en lactation présentes au quotidien à l’hôpital. Cette approche se fonde sur une étude américaine publiée dans le journal Breastfeeding Medicine qui montrait qu’une femme suivie par une consultante en lactation augmentait ses chances de prolonger l’allaitement, et que celles-ci progressai encore si la mère était aussi accompagnée par des pairs (Oza-Frank, Bhatia, Smith, 2013). Grâce à ces programmes combinés, le CHUV a constaté que le taux d’enfants prématurés nourris au lait maternel à la sortie du Service de néonatologie était passé de moins de 70% à plus de 80%.

Banque de lait

Lorsque l’allaitement maternel n’est pas possible ou insuffisant pour les nouveau-nés très prématurés, les spécialistes recommandent d’avoir recours à une banque de lait, aussi appelée lactarium. Les donneuses de lait y sont soumises à des contrôles aussi stricts que pour le don du sang. Le lait est ensuite pasteurisé: il perd alors une partie de ses propriétés, mais la méthode permet de neutraliser les risques d’infection – «le prix de la sécurité», commente Céline Fischer Fumeaux. Le lait de donneuses ainsi conditionné revient à 100 à 150 francs par litre. À l’heure actuelle, il est réservé aux grands prématurés.

Des banques de lait existent en Suisse alémanique, mais pas encore en Suisse romande ni au Tessin. «Les raisons sont multiples, avec des facteurs notamment historiques et culturels: les durées d’allaitement sont plus longues en Suisse allemande, les lactariums existent depuis longtemps et sont donc entrés dans les mœurs, ce qui n’est pas encore le cas ici», analyse Céline Fischer Fumeaux, qui participe à la mise en place d’une banque de lait pour le CHUV, avec l’objectif de pouvoir l’ouvrir d’ici à 2021.

L’étude Alaïs en soutien

L’expérience des marraines d’allaitement a montré qu’un soutien par des «mères accompagnantes» était possible et apprécié. Aujourd’hui, le CHUV mène, avec d’autres institutions en Belgique et en France, une étude européenne intitulée Alaïs. «L’objectif est d’évaluer les bienfaits de ce soutien qui pourra, nous l’espérons, en prouver l’utilité à plus large échelle et permettre d’intégrer ces protocoles dans d’autres hôpitaux», explique Céline Fischer Fumeaux.

Pendant 18 mois, à partir de novembre 2019, des mères volontaires qui ont elles-mêmes vécu l’expérience d’allaiter un enfant prématuré accompagneront une nouvelle maman dans une situation comparable jusqu’au retour à la maison. «Après avoir passé des mois dans le Service de néonatologie de l’hôpital, on se retrouve subitement chez soi, seule et sans ce contexte médical protégé, confie Sandrine Lavanchy. Un soutien lors de cette étape est aussi très important.» Une trentaine de volontaires ont déjà manifesté leur intérêt à partager leur expérience, mais le CHUV recrute toujours: il prévoit que pour la période de l’étude, plus de 150 mamans seront en quête de leur «marraine».

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La technique marsupiale
Pour favoriser l’allaitement des bébés prématurés, les services de néonatologie recommandent la méthode kangourou, qui consiste à placer le nouveau-né peau contre peau avec ses parents. Ce contact entraîne un effet physiologique important permettant de réduire le stress de l’enfant et de déclencher une libération d’ocytocine, l’une des hormones impliquées dans la lactation, au profit tant de la mère que de l’enfant.

Ainsi font les petites pieuvres
De petites pieuvres en crochet apaisent les nouveau-nés prématurés du CHUV, qui tirent sur les tentacules du céphalopode plutôt que sur leur sonde. L’idée, venue du Danemark, a séduit l’association Petites Pieuvres–Fils de Douceur, qui fournit bénévolement depuis 2017 près de 900 pieuvres par année au Service de néonatologie. Les pieuvres doivent entre autres être bicolores, en tissus approuvés, et crochetées sans trous. «Ce sont des outils thérapeutiques, nous avons donc des critères stricts», justifie Emilie Ruch, présidente de l’association, qui offre à ces bébés hospitalisés leur premier doudou.

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Une version de cet article réalisé par LargeNetwork est parue dans In Vivo magazine (no 18).

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