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Demain, la dernière cigarette

Innovations et slogans commerciaux de cigarettiers se multiplient. En termes de nocivité, les scientifiques opèrent pourtant une distinction entre des produits du tabac chauffés et des vaporettes jugées prometteuses comme substitut à la clope. 

«Ce n’est pas de la science-fiction: nous voulons arrêter de vendre des cigarettes.» Ce message volontariste est signé Philip Morris Products à Neuchâtel. Il s’affiche sur une plaquette publicitaire qui circule cet été en Suisse romande. Toujours selon ce document, la multinationale aurait investi 6 milliards de francs dans le développement et l’évaluation de produits du tabac qui ne produiraient pas de fumée. En réaction aux politiques de lutte contre le tabac, à la chute du nombre de fumeurs dans les pays occidentaux et au succès des vaporettes, la multinationale du tabac met en scène son virage vers les produits promis comme sans fumée.

La nouvelle cigarette IQOS, déjà adoptée, selon la firme, par 2 millions de fumeurs dans le monde, chauffe le tabac au lieu de le brûler. Le problème, c’est que l’IQOS relâcherait tout de même des composés toxiques pour la santé. Les professeurs Jacques Cornuz et Reto Auer, respectivement directeur général du Centre universitaire de médecine générale et de santé publique – Unisanté de Lausanne et professeur de recherche clinique en médecine générale à l’Université de Berne, ont, avec des collègues, démontré dans une étude parue il y a deux ans dans le Journal of the American Medical Association (JAMA-Internal Medicine) qu’elle libérerait de la fumée, contrairement à ce qu’en dit le producteur. «L’IQOS émet un aérosol contenant des composés toxiques, comme du monoxyde de carbone, que l’on retrouve également dans la fumée d’une cigarette conventionnelle», expliquent-ils.

Études sur la vaporette

Les multiples vaporettes présentes sur le marché produisent, elles, de la vapeur à inhaler à partir d’un liquide composé principalement de propylène glycol, d’eau, d’arômes et  de nicotine (et des composés toxiques, mais en faible quantité). Elles n’ont donc d’e-cigarette que le nom, puisque, contrairement à l’IQOS, elles ne brûlent, ni ne chauffent aucun dérivé  du tabac et n’émettent pas de monoxyde de carbone. Cette alternative pourrait servir de passerelle vers l’abandon de la cigarette pour certains fumeurs. Une étude parue dans le «New England Journal of Medicine» au printemps 2019 montrait que son utilisation double les chances d’arrêter de fumer par rapport aux substituts nicotiniques, faisant passer le taux de succès de 10 à 18%.

Jacques Cornuz, Reto Auer et des collègues des universités de Berne et de Genève se sont d’ailleurs lancés dans une évaluation de la vaporette comme méthode pour arrêter de fumer: son degré de toxicité et les risques qu’elle représente à long terme, ses effets sur le poids, le taux de cholestérol, le système respiratoire, la tension artérielle, etc. «Son intérêt est qu’elle permet de personnaliser le traitement en modulant le taux de nicotine selon la dépendance du patient», explique Jacques Cornuz. Si l’on remplace bien un produit toxique par un autre, la vaporette, qui ne contient ni goudron ni les centaines d’autres substances nocives présentes dans la fumée de la cigarette lorsqu’elle est consumée, serait nettement moins délétère selon le tabacologue.

Comme l’héroïne

Dans l’attente des résultats de l’étude, les fumeurs qui souhaitent écraser leur dernière cigarette peuvent se tourner vers une série de méthodes éprouvées pour trouver du soutien (voir encadré). Mais le niveau de dépendance au tabac varie beaucoup d’une personne à l’autre. «Un facteur génétique entre en jeu: certaines personnes tolèrent bien la nicotine et d’autres ne la supportent pas», explique Jean-François Etter, professeur de santé publique à l’Université de Genève et responsable du site Stop-tabac.ch. Un environnement peuplé de fumeurs, des troubles psychiques, la consommation d’alcool et de drogues dressent aussi des obstacles supplémentaires sur le chemin du sevrage.

Les experts considèrent la dépendance à la nicotine comme presque aussi forte que celle à l’héroïne. Ils estiment qu’il faut en moyenne quatre ou cinq tentatives pour parvenir à s’en passer définitivement. Les cigarettiers connaissent depuis longtemps cette propriété addictive de la nicotine. «Dès le début des années 1960, ils savaient qu’elle créait une forte dépendance, alors qu’un consensus a été atteint chez les scientifiques seulement dans les années 1980, même si le lien entre fumer et le cancer du poumon avait été établi trente ans plus tôt», relève Jacques Olivier, médecin et auteur d’une thèse de doctorat sur le sujet. La stratégie des cigarettiers a toujours été de vendre la «liberté», fait-il valoir, suggérant au consommateur que fumer demeure un choix libre et responsable.

Ammoniac et manipulations

Mais simultanément, ils se sont ingéniés  à manipuler la teneur en nicotine de leurs produits. Selon la variété de tabac cultivé,  le design de la cigarette et la ventilation  du filtre, le taux de nicotine ingéré peut varier, explique Jacques Olivier. «Quant à l’ajout d’ammoniac, une innovation de Philip Morris avec Marlboro en 1964, il avait pour but d’augmenter l’absorption de la nicotine par les alvéoles pulmonaires.» Similairement, aujourd’hui, la Juul, une vaporette qui connaît  un fort succès, est accusée de vaporiser une nicotine très rapidement assimilée.

Mais au-delà des tentatives individuelles pour se libérer du tabagisme, qui tue 9’500 personnes par an en Suisse (environ 15% de tous les décès) et coûte quelque 10 milliards de francs à la société, «il faut surtout une politique de santé publique efficace, insiste Reto Auer. La Suisse, plus mauvaise élève des pays de l’OCDE, doit suivre les recommandations de l’OMS: augmenter le prix des cigarettes via les taxes, interdire la publicité (directe et indirecte) et le tabac dans tous les lieux publics et de travail, mettre en garde la population contre les dangers du tabagisme et mener des campagnes de prévention, notamment auprès des jeunes. Mais toutes ces mesures doivent être prises dans une approche respectueuse des personnes qui fument», souligne le médecin, qui cite le mantra du professeur américain Steve Schroeder: «Hate the smoke, love the smoker».

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A chacun sa méthode

En plus des substituts nicotiniques (patch, gomme, comprimé à sucer, inhalateur) disponibles en vente libre, Jean-François Etter de Stop-tabac.ch évoque deux médicaments sous prescription: le bupropion et la varénicline. «Ils agissent sur le système nerveux en diminuant l’impérieux besoin de fumer. Ils augmentent de quelques points le taux de succès, tout en atténuant les symptômes de sevrage.» La psychothérapie, notamment cognitivo-comportementale, et le soutien d’un groupe ont aussi fait leurs preuves. Efficaces pour certains, l’hypnose ou l’acupuncture n’ont prouvé qu’un effet placebo lors d’études.

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La Suisse sous influence d’un puissant lobby

Pour protéger ses intérêts, l’industrie du tabac a déployé d’énormes ressources financières, humaines et scientifiques. C’est ce que nous apprend la thèse du médecin Jacques Olivier*. «Lors des fameux procès des grandes compagnies de tabac aux États-Unis, dans les années 1990, l’Association suisse des fabricants de cigarettes (ASFC) organisait des lunchs à Berne avec des parlementaires, pour expliquer sa version des faits», illustre-t-il. Les cigarettiers ont aussi financé des partis politiques et soutenu un chercheur de l’EPFZ qui travaillait sur les prétendus effets positifs de la cigarette. «Le système politique suisse est un terreau très favorable à l’industrie du tabac grâce à son libéralisme, son corporatisme et son parlement de milice: quatre présidents successifs de l’ASFC ont été conseillers nationaux.»

*Jacques Olivier, «Les fabricants de cigarettes face à la question tabac et santé en suisse (1962–2003)», 2019.
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Pour en savoir plus sur l’étude ESTxENDS, qui porte sur l’arrêt du tabac à l’aide d’une vaporette: www.estxends.ch.

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Une version de cet article réalisé par LargeNetwork est parue dans In Vivo magazine (no 18).

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