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A chacun son terroriste

Décidément, les relations entre l’Europe et les Etats-Unis sont compliquées. Regardez ce qui s’est passé à propos de la guerre d’Afghanistan.

Le Vieux Continent, dans un élan de solidarité explicable, compréhensible et bienvenu, a fait bloc avec les USA dès les attentats du 11 septembre. Puis, la machine de guerre américaine se mettant en marche avec sa propre logique, les rangs européens on commencé à s’effilocher.

Les Anglais, toujours prêts pour la castagne, font leur possible pour leur coller au train, mais peinent néanmoins à suivre. Leur rôle reste secondaire malgré les gesticulations de Tony Blair.

Quant aux autres Européens, ils étalent avec une pointe de gêne leur peu d’entrain belliqueux malgré de martiales proclamations: les Français et Italiens se mettent en marche lente à peu près quand la guerre est finie. Les Allemands, eux, en sont à ce moment-là à quémander une autorisation parlementaire d’intervention.

C’est réjouissant. Cela montre que les va-t’en-guerre européens ont perdu un terrain considérable au cours de ces deux dernières décennies.

L’objectif même de la guerre, la lutte contre le terrorisme, divise aussi. Il n’est pas facile de définir conceptuellement le terrorisme. Les hésitations sont perceptibles à chaque bulletin d’information.

Pour Bush et ses proches, le terroriste est arabe, musulman, basané et barbu. Les citoyens américains répondant à ces caractéristiques commencent à s’inquiéter. Pour les consoler, Ashcroft, le ministre de la justice, se veut rassurant: «On ne vous a pas internés dans des camps comme les Américains japonais en 1941!»

Mais le terroriste est palestinien pour Sharon, tchétchène pour Poutine, ouïgour pour Jiang Zemin, basque pour Aznar, etc.

Dans un livre curieusement construit mais très intéressant, le philosophe André Glucksmann renverse la définition: pour lui, les malheureux Tchétchènes sont victimes du terrorisme de la Russie, Etat terroriste dirigé par un officier du KGB formé au terrorisme. («Dostoïevski à Manhattan», Robert Laffont, 2002, 280 p. 21) Mais en faisant du terrorisme l’unique descendant du nihilisme, Glucksmann brouille les cartes contemporaines.

Les terroristes d’aujourd’hui ne sont pas des nihilistes à la Netchaev, prêts à l’acte de terreur meurtrier et gratuit juste pour faire vibrer leur spleen, colorer leur pessimisme ou porter à pâmoison leur jeune amante slave. Les terroristes d’aujourd’hui recourent à l’attentat aveugle pour défendre une cause nationale ou religieuse. Et cela le plus souvent en raison d’un rapport de force «asymétrique», comme l’on joliment défini des chercheurs français. L’asymétrie étant l’expression d’un rapport de force très inégal entre les deux camps. En d’autres termes, la lutte de David contre Goliath. Si les terroristes sont embusqués à chaque coin de rue, c’est que les David courent le monde, Etats-Unis compris, si l’on en croit la mystérieuse guerre de l’anthrax.

Dans ce monde trouble où la complexité est ensevelie sous plusieurs couches de confusion et quelques bonnes pelletées de désinformation, l’affaire des prisonniers vient encore compliquer les choses et semer la division.

Depuis trois jours, le Vieux Continent n’a pas de mots assez durs pour condamner la gestion américaine des terroristes prisonniers, qualifiés outre-Atlantique de «combattants illégaux» alors que selon nos juristes, ils ont tout l’air d’être des prisonniers de guerre. Même Joseph Deiss ose le dire. (Une question au passage et entre parenthèses: comment qualifier les six Algériens libérés par les tribunaux bosniaques et enlevés et déportés par les Américains à Guantanamo?).

Les juristes ont probablement raison. Il s’agit de prisonniers de guerre qui doivent être considérés comme tels, avec le respect dû aux conventions de Genève. Il est vrai qu’il faut être Américain et sûr de son bon droit pour diffuser les photos de ces prisonniers déguisés en cosmonautes.

Mais personne par contre ne s’étonne de leur faible nombre (159 à Cuba, 275 en Afghanistan et alentours) après une guerre quasiment mondiale.

Personne n’établit la comparaison avec le sort réservé aux Tchétchènes par Poutine, aux Basques par Aznar, aux Palestiniens par Sharon.

Et surtout, personne ne songe à faire la moindre comparaison avec les centaines d’Africains maintenus prisonniers sans jugement en attendant que le TPI d’Aruba et son procureur Carla Del Ponte daignent s’occuper d’eux. Les rares reportages que j’ai vus sur ces gens-là m’ont laissé une impression nettement plus pénible que les niches à chiens (d’infidèles) construites à Guantanamo.

Mais comme celui de terrorisme, le concept de confort varie selon les latitudes.