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L’art descend dans la rue

Populaire et pointu, le Festival de la Cité s’installe chaque été durant six jours à Lausanne, devenant le rendez-vous culturel et convivial incontournable des habitants de la ville. Rencontre avec sa directrice, Myriam Kridi.

Créé en 1972, le Festival de la Cité est le rendez-vous culturel incontournable de la belle saison. Les Lausannois comme les touristes aiment s’y retrouver pour boire un verre, manger et découvrir des spectacles dans les ruelles et sur les places du centre historique. Architecture, littérature, danse, cirque, théâtre, musique, le festival se veut pluridisciplinaire, s’adressant aussi bien aux adeptes de nouvelles formes d’expression artistique qu’aux moins spécialistes.

Quel élément de la dernière édition en date vous a rendu particulièrement fière?

L’intégration des habitants de la région à certaines productions. La démarche a été amorcée en 2017 avec le spectacle «Corbeaux» de Bouchra Ouizguen auquel une quarantaine de femmes a participé. C’est un pas supplémentaire dans la démocratisation de l’art, qui offre la possibilité d’un contact direct avec l’artiste et aussi, de participer à la création de l’œuvre.

Comment est né le Festival de la Cité?

D’une revendication de la part d’un certain nombre d’habitants à la fin des années 1960 d’avoir un accès facilité à la culture, surtout en termes de prix. L’idée était de faire descendre l’art dans la rue en faisant tomber les barrières financières et sociales. Ils ont commencé par faire une petite édition sur l’esplanade de la Cathédrale, puis, progressivement, le festival a pris de l’ampleur pour finir par devenir une véritable institution.

L’esprit des débuts perdure-t-il 48 éditions plus tard?

Offrir une culture accessible à tous reste notre mission principale, même si aujourd’hui notre travail est davantage axé sur la recherche de nouvelles formes d’expression. Car l’enjeu de la démocratisation culturelle ne consiste pas à proposer des spectacles auxquels le public a accès facilement, mais de faire découvrir des œuvres et des formes d’expression qui prennent vie dans des lieux où la grande majorité ne se rend pas. Pour que l’exercice soit réussi, je suis particulièrement attentive à la notion de références, c’est-à-dire à ce que les gens aient accès au spectacle quel que soit leur niveau de connaissance des codes actuels en matière de conception théâtrale, musicale ou de danse. Chacun doit pouvoir y trouver son compte. Sans cela, l’idée de festival populaire n’est pas respectée.

L’engouement du grand public pour une programmation souvent pointue vous surprend-il?

Non, car le fait d’offrir un festival gratuit dans l’espace public, avec des gradins ouverts, sans réservations préalables, permet cette proximité. Les gens se retrouvent pour boire un verre, vont voir un spectacle, repartent s’ils ne sont pas convaincus, mais restent à proximité et ont à tout moment la possibilité d’y retourner. Cela montre bien que la démocratisation culturelle se joue d’abord sur l’absence de barrières, qu’il s’agisse d’argent ou d’éthique. Le lieu a bien sûr aussi son importance dans ce succès : la Cité est une partie de la ville que les Lausannois connaissent bien et qui, tout à coup, se mue en salle de spectacles à ciel ouvert.

Quel est l’impact de cette descente dans la rue sur les artistes?

C’est parfois difficile pour eux car ils ne sont pas habitués, surtout en Europe, à jouer avec du bruit autour d’eux et à avoir des gens qui vont et viennent durant leur représentation. Mais ils sont extrêmement contents lorsque le public adhère et manifeste de l’enthousiasme, car ils ne se sont souvent jamais produits devant autant de monde et face à un parterre aussi diversifié. Ils ont le sentiment d’avoir un vrai rôle à jouer en délivrant un message qui touche enfin le plus grand nombre.

Se produire dans un endroit chargé d’histoire joue-t-il un rôle ?

Il est fréquent qu’un dialogue, parfois conscient ou inconscient, se noue avec tel ou tel édifice, et il est arrivé que nous choisissions un bâtiment pour un spectacle précis. La Cité est aussi un lieu qui rassemblait autrefois pouvoirs politique, religieux et académique. On ne joue pas n’importe où. Certains artistes y ont présenté des spectacles comportant de fortes revendications politiques, à l’instar de «Monstres» de la compagnie de danse congolaise Baninga invitée l’année dernière. La pièce était un manifeste pour la construction d’un lieu pour la danse dans un pays où il n’existe pas de vraie politique culturelle, et de résistance aux monstres imposés par la dictature.

Avant Lausanne, vous avez vécu longtemps à Genève. Quelle a été votre première impression en arrivant dans la capitale vaudoise?

Lausanne m’est apparue comme une ville beaucoup plus suisse que Genève, plus lisse et plus policée, mais aussi moins polarisée, surtout au niveau culturel, ce qui est appréciable. La région est très ensoleillée et la vue sur le lac et les montagnes depuis Ouchy est juste dingue! Avec la pente, arriver d’un point A à un point B est parfois compliqué et il faut un peu de temps pour intégrer la carte mentale de la ville.

Y a-t-il une ambiance que vous aimez particulièrement?

J’aime le marché, car il s’étire dans toutes les rues du centre-ville sans être limité à une seule place. On y croise du monde, on discute, on se balade; l’ambiance y est très vivante.

Quel est votre point de vue préféré?

Celui qui s’offre à moi quand je descends depuis la place de la Cathédrale, où j’ai mon bureau, en direction du café de l’Évêché. On y voit tout à coup surgir les montagnes au loin derrière la ville.

Une terrasse que vous appréciez?

Celle du Bar Tabac, à la rue Beau-Séjour, pour son soleil en fin d’après-midi, ainsi que la Grenette, à la Riponne, toujours très animée.

Une balade que vous aimez?

Aller au Théâtre de Vidy à pied depuis le parc de Milan. J’adore descendre par le chemin des Plaines. On y découvre de sublimes maisons dans lesquelles je rêverais de vivre un jour.

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Une version de cet article est parue dans le magazine The Lausanner (no 3).