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«Post» et les autres mots d’août 2019

Le langage révèle l’époque. Notre chroniqueuse s’interroge ce mois-ci sur notre usage d’expressions comme «post», «plogging», «escape», «gourde», «spoiler» et «remontada».

Post
Il est révolu le temps où régnaient les mouvements avant-gardistes ou futuristes. C’est l’usage du préfixe «post» qui prolifère aujourd’hui: post-vérité, post-modernité, post-démocratie, post-politique, post-factuel, post-capitalisme… Une manière de se situer temporellement après ce qui précède, d’indiquer une rupture. Comment ne pas y déceler aussi une crise que révèle cette difficulté à se référer au présent? Alors même que l’injonction «carpe diem» («cueille le jour présent sans te soucier du lendemain») est utilisée dans tous les livres de développement personnel. Comme si le «je» devait jouir du présent sans se soucier d’un «nous» confronté à un avenir anxiogène…

Plogging
S’adonner au «plogging», c’est courir avec une bonne conscience écologique. Ce nouveau sport venu de Suède consiste à effectuer son jogging, un sac de poubelle à la main. Même les stations d’hiver sont passées au peigne fin de ces «clean-up tours». Mais qu’en est-il du risque de déresponsabiliser les pollueurs? Et de culpabiliser ceux qui rechignent à jouer les éboueurs? Cet effet existe, j’en suis victime lorsque je ne ramasse pas les détritus que j’aperçois lors de mes balades. Plus de répit pour la conscience de l’éco-citoyenne!

Escape
Les «escape games», «escape rooms» ou «escape books» fleurissent un peu partout. À quoi leurs adeptes tentent-ils donc d’échapper? A leurs écrans, à des aventures uniquement virtuelles, à la solitude?

«On vit dans un monde d’assistés. Les «escape games» me procurent des récompenses. Mon cerveau s’entraîne à la survie, à la résolution de problèmes. Il récupère des facultés qu’il avait perdues», explique Renaud, approché au sortir d’un de ces jeux d’évasion. «Résoudre des énigmes en équipe me permet de renforcer des liens ou d’en tisser de nouveaux», apprécie Sylvie. «J’adore devenir le héros, dans la vie réelle et pas seulement par l’intermédiaire des personnages de mes jeux vidéo», relève Thomas. Difficile d’échapper à la tentation de telles expériences!

Gourde
Chacun semble obéir à l’injonction «Jamais sans ma gourde». Qui ose encore s’aventurer dans la vie quotidienne sans une réserve de boisson? À l’origine, la gourde, du latin «cucurbita», désigne une courge. Vidé et séché, ce légume a servi de récipient. Depuis, une grande variété de matériaux et de styles l’ont remplacé. Aujourd’hui, la gourde compte parmi les gadgets tendance. Réutilisable, elle se substitue aux bouteilles en plastique à usage unique. Économique, elle réhabilite l’eau du robinet. Des bons points pour l’éco-conscience! Reste à dénicher la plus originale, la plus chic ou la plus voyante. On trouve même une gourde connectée qui s’allume quand c’est le moment de boire.

Spoiler
Une nouvelle crainte se manifeste: se faire spoiler. «Spoiler», verbe emprunté à l’anglais, signifie gâcher, dévoiler, divulguer. Spoiler tout ou une partie de l’intrigue d’une série gâche à l’évidence le plaisir de la découvrir par soi-même. Un véritable drame pour qui en est victime.

Les personnes qui, malgré le chargement de boucliers sous forme d’applications anti-spoiler ont néanmoins pris connaissance de la fin de tel ou tel épisode avant de l’avoir regardé, sont privées d’adrénaline. Elles nourrissent alors de violentes envies de revanches. Revanches qu’elles peuvent concrétiser grâce à «Spoiled.io», une application qui leur permet d’envoyer à leurs tortionnaires des messages spoilant leurs séries préférées.

La guerre aux spoilers serait née avec «Game of Thrones». Cette nouvelle crainte s’est en tout cas amplifiée avec cette série. Mais les séries ne sont pas les seuls champs de batailles du «spoiler». Révéler le résultat d’un match de foot ou d’une compétition sportive tombe sous le coup de la même condamnation. Sa diffusion s’est élargie et lui vaut son entrée dans le Petit Larousse 2020, avec l’équivalent québécois divulgâcher.

Remontada
Le mot espagnol «Remontada» s’est fait connaître le 8 mars 2017 après le match de foot Barça-PSG qui a permis aux joueurs du Barça d’arracher par 6-1 une victoire inattendue après leur défaite 4-0 à Paris. Ce terme signifie remontée, capacité de surmonter un obstacle, sentiment que l’on peut inverser le cours des choses.

En peu de temps, l’éventualité d’une «remontada» est évoquée dans les circonstances les plus diverses. Ce scénario a dépassé la frontière espagnole et le milieu du foot pour s’inviter dans le vocabulaire français.

Des politiciens, des diplomates, des avocats, de simples quidams accomplissent des retournements de situation improbables qualifiés désormais de remontada. Les ressorts psychologiques de ces exploits ne sont pas éloignés de la résilience chère à Boris Cyrulnik. Un concept propre aux traumatisés qui refusent leur rôle de victimes et transforment leur souffrance en rage de vivre pour s’en sortir.