Comment expliquer le succès simultané de ces trois films? Les elfes, les petits sorciers et les oiseaux peuvent nous enchanter: ils sont moins performants que nous.
Tout succès de l’industrie culturelle révèle son pesant de fantasmes collectifs, et donne à voir l’état momentané d’une société. «Harry Potter», le «Seigneur des Anneaux» et le «Peuple migrateur» triomphent. Pourquoi simultanément? Se ressemblent-ils? Y a-t-il des dénominateurs communs entre les elfes, les petits sorciers et les oiseaux tels qu’ils sont représentés dans ces trois œuvres?
On pourrait d’abord apercevoir ceci: leurs héros respectifs ont tous le don du déplacement quels que soient les obstacles. Les elfes, les petits sorciers et les oiseaux franchissent sans effort apparent les plus grandes distances, et se rient des infortunes les plus sévères.
C’est une aptitude prodigieuse. Elle fait rêver l’humanité depuis le fond des âges. Or nous sommes en train de l’acquérir en pratique. Nous disposons aujourd’hui de facultés d’ubiquité sans précédent. Nous pouvons télécommuniquer à l’instant, et nous déplacer où nous voulons à des vitesses supersoniques. C’est au point que nous maîtrisons l’espace chronologique et géographique davantage, et plus sûrement, qu’aucune autre espèce vivante.
Et pourtant les elfes, les petits sorciers et les oiseaux, désormais moins performants que nous à cet égard, nous plongent dans une admiration sans limites. Tout se passe comme si nous n’avions pas intégré, comme des qualités nôtres, ce que la technique nous permet de réussir. Nous court-circuitons comme jamais l’espace et le temps, mais notre esprit s’obstine dans ses registres archaïques, quand l’ordre vernaculaire et la sédentarité régnaient en normes quotidiennes absolues.
Secondement, ceci: «Harry Potter», le «Seigneur des Anneaux» et le «Peuple migrateur» nous vantent, de leurs protagonistes, une qualité précise. C’est celle de l’action miraculeusement transformatrice. Les elfes, les petits sorciers et les oiseaux figurés par Jacques Perrin se déploient dans le registre du miracle. Ils accomplissent sans faillir, avec une légèreté constamment vantée comme telle, leurs travaux les plus ardus.
Que nous applaudissions cette compétence à ce degré confirme ce qui précède. Nous ne mesurons pas la domination concrète que nous faisons peser sur le monde. Nous ne percevons pas les pouvoirs qui sont les nôtres. Nous modifions magiquement la planète, notamment en la détruisant, mais nous ignorons cela, et nous saluons la magie que nous apercevons parfois sur grand écran grâce à ces trois films et d’autres.
En leur qualité de produits culturels haut de gamme et massivement consensuels, «Harry Potter», le «Seigneur des Anneaux» et le «Peuple migrateur» accomplissent ainsi ce travail subtil: ils nous fortifient dans la méconnaissance de ce que nous pouvons et faisons réellement, dans nos humaines journées.
Cette fonction divertissante est évidemment belle et légitime, qui nous soulage d’être ce que nous sommes.
Mais elle est effrayante, puisque soulager d’être est faire progresser l’inconscience.
