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«Le marché du cloud représente une énorme opportunité pour la Suisse»

Du Vidéotex à l’Internet haut-débit, VTX Telecom a contribué à élargir l’accès aux nouvelles technologies de la communication en Suisse. Interview croisée de Francis Cobbi et Yves Pitton, respectivement cofondateur et directeur de la PME vaudoise.

Une version de cet article réalisé par LargeNetwork est parue dans PME Magazine.

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Lorsqu’il fonde VTX Telecom en 1986 avec Philippe Roditi et Joseph Toledano, Francis Cobbi veut développer des services liés au Vidéotex, un système de télécommunications permettant l’affichage sur un terminal de pages au graphisme sommaire. Trente ans plus tard, l’entreprise basée à Pully (VD) est devenue un acteur majeur des télécommunications en Suisse. L’occasion de revenir sur les bouleversements de la branche en compagnie d’Yves Pitton, l’actuel CEO de l’entreprise.

Aviez-vous conscience en 1986 à quel point la branche des télécoms évoluerait en 30 ans?

Francis Cobbi: Nous voulions appeler l’entreprise Vidéotex Services lors du lancement. C’est vous dire si nous avions des visées à long terme! L’idée était de nous inspirer de ce que faisaient nos voisins français avec le Minitel, car ils étaient en avance sur tout le monde. En 1988, nous avons eu la chance de travailler avec la radio Couleur 3, pour mettre en place une page intégrant un système de messagerie et de discussions en direct assez révolutionnaire, les prémices du Facebook d’aujourd’hui en quelque sorte. Par la suite nous avons pu nous développer en créant le premier centre serveur de Suisse et établir des filiales en collaborant avec des acteurs locaux dans différentes régions suisses.

Que vous a inspiré l’invention du World Wide Web?

Francis Cobbi: Je me souviens d’avoir trouvé génial le fait de pouvoir cliquer sur un mot pour changer de site. Mais il s’agissait d’un système extrêmement académique, alors que nous évoluions dans un environnement public et national avec le système Vidéotex, deux mondes parallèles en vérité. Mais dès que nous avons saisi la dimension internationale du Web, nous nous sommes dépêchés de mettre en place la technologie, même si cela n’a pas été facile: les protocoles n’étaient pas des plus clairs, les serveurs existaient à peine et il fallait patienter six mois pour obtenir un nouveau routeur.

Le modèle d’affaires lié au web représentait-il aussi un défi?

Francis Cobbi: Absolument. Avec le Vidéotex, nous avons pu gagner de l’argent grâce à des services grands publics comme les messageries et les annuaires car ils étaient facturés à la consommation. À l’époque déjà, nous pensions que ce qui possède de la valeur se paie et inversement.

Yves Pitton: On voit d’ailleurs que cette question de la valeur du contenu reste plus que jamais d’actualité, tant au niveau des médias que des données des utilisateurs, qui sont aujourd’hui utilisées pour optimiser la monétisation des grands groupes. La vérité, c’est qu’utiliser un compte Gmail ou Yahoo n’est pas gratuit.

Les années 1990 et 2000 ont été marquées par une lutte des petits opérateurs contre l’abus de position dominante de l’opérateur historique, devenu Swisscom. Comment avez-vous vécu cette période?

Francis Cobbi: C’était une époque difficile, car les PTT sentaient qu’ils commençaient à perdre la main. La question n’est d’ailleurs toujours pas réglée, comme nous l’avons vu l’an dernier avec le rejet de la libéralisation de la fibre optique par le Conseil National. Les enjeux n’ont pas du tout été compris. Le coût pour développer la fibre sur les 2/3 de la Suisse est de moins de 10 milliards. C’est un investissement qui ferait bien plus pour l’économie et la mobilité plutôt que de nouvelles routes et lignes de chemins de fer.

Yves Pitton: Je pense qu’en tant qu’acteurs du monde des télécoms nous sommes très émotionnels sur ce sujet, car il nous impacte tous les jours. Mais la problématique concerne de manière plus fondamentale encore le tissu des PME suisses. Nous nous trouvons à un tournant en matière de numérisation, et la Suisse n’est pas dans le peloton de tête.

En 2007, VTX fait partie des premiers à avoir développé de nouvelles offres étendant l’accès à internet à plus haut débit. Aviez-vous idée à quel point cette technologie imprégnerait la vie, tant économique que quotidienne?

Francis Cobbi: Je n’ai pas du tout vu venir le développement actuel de la mobilité, même si en 1994 nous avions créé une filiale appelée SmartPhone (rires).

Yves Pitton: À l’époque, l’évolution technologie restait axée sur une course à la vitesse et à la puissance, avec la fameuse loi de Moore. C’est l’iPhone qui a tout révolutionné. En parlant de téléphonie, il est d’ailleurs intéressant de noter que les deux plus grands acteurs de l’époque, Nokia et Ericsson, ont complètement été éclipsés. On ne parle pas d’un siècle en arrière, mais de seulement une dizaine d’années. Comment continuer à innover et prévoir les services de demain est aussi une vraie thématique pour une PME telle que la nôtre.

Peu d’entreprises suisses actives dans les nouvelles technologies ont réussi à se faire un nom au niveau mondial. Qu’est-ce qu’il faudrait pour qu’une nouvelle start-up helvétique réussisse ce pas?

Yves Pitton: Il y a quelques exemples de réussite, notamment Logitech dans le B2C et le groupe Kudelski dans le B2B. Mais je pense que le fond du problème tient au caractère suisse. Il faut une confiance en soi et une volonté entrepreneuriale hors du commun, ce qui ne se rencontre peut-être pas tous les jours. Il n’y a pas si longtemps, les diplômés des grandes écoles rêvaient d’intégrer l’univers corporate plutôt que de vouloir changer le monde. Aujourd’hui, on voit un foisonnement d’idées et d’innovations qui est admirable, les choses évoluent dans le bon sens. Au niveau des sociétés, il manque encore un cadre régulatoire et fiscal qui permette de faire croître un business, attirer le capital et éviter de tuer dans l’œuf une belle histoire.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune entrepreneur?

Yves Pitton: Il y a pour moi cinq grandes règles. La première: connaître de manière précise ses facteurs de différentiation. Je ne parle pas de blabla marketing, mais ce qui va vraiment faire la différence pour l’utilisateur final. Deuxième point: apprendre à dire non, de manière à choisir les bonnes batailles à mener. Pour nous, c’est à la fois une volonté et une nécessité, car nous n’avons pas les ressources pour tout faire. Troisièmement: 80% des entreprises échouent en raison de problématiques humaines. Cela ne concerne pas seulement l’équipe de management, mais aussi le fait de savoir se laisser challenger par ses conseillers ou son conseil d’administration. Quatrième règle: se focaliser sur les choses où l’on peut faire la différence, tout en gardant une vue d’ensemble de la mécanique de son industrie. Le dernier point peut sembler paradoxal, mais il faut toujours demander de l’argent quand on n’en a pas besoin. Il est toujours compliqué de ne pas tenir le couteau par le manche lors d’une phase de négociation.

VTX se bat contre des géants nationaux. Quelle est la clé pour qu’une PME puisse s’affirmer face à des groupes beaucoup plus grands?

Yves Pitton: La gestion de l’innovation est le plus grand challenge dans les grands groupes, qui présentent en général beaucoup d’inertie. D’autres problèmes se posent au niveau d’une PME, mais nous avons clairement la capacité de fédérer les bonnes idées, et mettre les ressources à disposition pour les concrétiser. Un exemple: nous sommes en train de développer une offre de service destinée aux Suisses de l’étranger. A peine deux mois se sont écoulés entre le moment des premières idées et la finalisation du produit. Vous ne trouverez jamais une telle réactivité dans un groupe traditionnel.

La Suisse s’affirme depuis quelques années sur le marché du stockage de données en ligne, y compris auprès de clients étrangers. Logique? Prévisible?

Yves Pitton: Les deux. Aujourd’hui le marché est dominé par des acteurs anglo-saxons qui n’ont qu’un seul business model dominant, à savoir la gestion des données utilisateurs et l’optimisation de publicités ciblées. Je suis persuadé que nous allons assister à la fin de ce cycle, et revenir vers des modèles d’affaires basé sur le paiement des services. Il y a une prise de conscience sur ce qui se passe avec nos données en coulisses. Le fait de vouloir retrouver des partenaires dignes de confiance représente une énorme opportunité pour notre pays, non seulement sur le cloud, mais également dans les services télécoms de manière plus globale.

Quel sera le visage de l’informatique et des nouvelles technologies dans 30 ans?

Francis Cobbi: Je me remets dans mes chaussures d’il y a trente ans: nous pensions vivre quelques années grâce au Vidéotex. Nous n’aurions jamais pu imaginer vendre dix ans plus tard des communications téléphoniques et des accès à la télévision. Aujourd’hui, on parle beaucoup de l’internet des objets. Il est certain que cette technologie va influencer nos vies, mais je pense qu’il est impossible de prédire quelle sera la prochaine révolution forte de ces prochaines années.

Yves Pitton: J’ai tendance à dire que l’on verra plus de de technologies intégrées dans la vie quotidienne, et que nous parlerons beaucoup moins de l’impact négatif de la technologie sur les emplois. Elle va au contraire permettre à la Suisse de monter encore en puissance.