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Hyperlongévité: les défis du quatrième âge

Les centenaires n’ont jamais été aussi nombreux. L’apparition d’un quatrième âge dans les pays riches ravive les fantasmes d’immortalité, tout en obligeant la médecine à développer de nouvelles pratiques.

Le record mondial de longévité de Jeanne Calment, décédée à l’âge canonique de 122 ans, était-il une imposture? Le débat fait rage entre les médecins qui ont authentifié l’âge de la supercentenaire française et une équipe de chercheurs russes qui a soulevé l’hypothèse que sa fille Yvonne, décédée en 1934 selon les registres d’état civil, aurait usurpé l’identité de sa mère pour éviter de payer des frais de succession. Si la supercherie se confirmait, l’Américaine Sarah Knauss, disparue en 1999 à 119 ans, serait couronnée, à titre posthume, doyenne de l’humanité. La doyenne en exercice se nomme, elle, Kana Tanaka. Elle a fêté ses 116 ans le 9 mars dernier à Fukuoka, au Japon.

Même si le phénomène des supercentenaires – ces personnes qui dépassent l’âge de 110 ans – demeure encore statistiquement rare, la polémique remet en lumière la question de la longévité, en augmentation continue dans les pays «développés», qui nous confronte à une
nouvelle étape de vie: le «quatrième âge». Il est désormais possible pour quatre générations de coexister. La proportion de «vieux vieux» – personnes âgées au-delà de 90 ans – n’a jamais été aussi élevée dans les nations riches. Le nombre de centenaires a ainsi presque doublé entre 2000 et 2017, selon l’Office fédéral de la statistique, passant de 784 à 1510 (0,18% de la population). Les experts prévoient que près d’un garçon sur cinq et une fille sur quatre nés en 2017 fêteront leurs 100 ans. Si pour certains spécialistes, comme le généticien français Jean-Louis Serre, la longévité a obligatoirement une limite et le plafond de l’espérance a déjà été atteint, d’autres, comme les chercheurs italiens Elisabeth Barbi et Francesco Lagona, soutenaient dans la revue Science en 2018 que le risque de mort se stabilise à partir de 105 ans, créant ce qu’ils appellent un «plateau de mortalité».

1. Technoprophéties

Depuis toujours, la vie éternelle fait l’objet de fantasmes, qu’il s’agisse de la Fontaine de Jouvence, présente dans le Jardin d’Éden, dont l’eau serait source de régénération, ou des recherches scientifiques liées au transhumanisme. À l’aide de médicaments, d’hormones, de cryonie (conservation d’êtres vivants à très basse température), ou même du «téléchargement de la conscience», les protagonistes de ce mouvement entendent améliorer la condition de l’espèce humaine, voire nous rendre immortels.

Le célèbre biogérontologue britannique Aubrey de Grey estime que pour éviter la mort, il s’agit d’en éradiquer les causes. C’est un programme de cette nature auquel Google s’attelle en investissant dans le développement de robots microscopiques qui «nageraient» dans le corps pour combattre les maladies. De tels desseins déstabilisent notre conception traditionnelle de la vie, car c’est bien la certitude de la mort qui la structure. «La mort fait partie de notre être dans le monde, de notre condition humaine. S’en défaire signifie renoncer à notre humanité», considère le philosophe français Franck Damour, critique du transhumanisme. S’inscrivant dans une perspective philosophique traditionnelle, il soutient qu’être humain «signifie avoir la mort comme horizon et, à la fois, refuser la mort. Cette contradiction est l’équation même de la vie humaine!».

Son collègue Jean-Michel Besnier souligne le paradoxe qu’il y a à désirer une immortalité qui neutralise la part symbolique conférant un sens humain à nos existences de mortels: «Les promesses attachées aux progrès biotechnologiques permettraient un fonctionnement sans usure de nos métabolismes biologiques. Le vivant en nous subsisterait, mais qu’en serait-il de l’humain? Les technoprophètes du transhumanisme se moquent bien de l’aventure humaine ayant donné sens et attrait à la culture. Que seraient la littérature ou la musique sans la mort? Nous n’aimons plus la vie, si nous ne la pensons plus qu’en termes d’algorithmes.»

2. Techniques mini-invasives

Loin de l’utopie d’immortalité, les technologies permettent déjà, plus modestement, d’améliorer la qualité de vie et la prise en charge médicale des patients âgés. Au CHUV, on réalise par exemple l’exploit de remplacer une valve du cœur sans ouvrir la poitrine. Appelée TAVI, cette technique a le grand avantage d’épargner une opération à cœur ouvert très risquée pour une personne âgée. Elle consiste à amener une nouvelle valve à travers une toute petite ouverture (le plus souvent effectuée dans une artère de la jambe, mais, s’il y a obstruction, elle peut être amenée par les artères du cou, par exemple) qui écrase la valve aortique malade. «Elle est notamment utilisée auprès des 75 ans et plus, plus fragiles et, souvent, souffrant de comorbidités, les rendant plus vulnérables, indique Stéphane Fournier, chef de clinique au service de cardiologie du CHUV. Cette intervention a aussi l’intérêt d’impliquer une convalescence moins longue que celle suivant la chirurgie conventionnelle.» D’autres hôpitaux perfectionnent ces techniques dites mini-invasives particulièrement adaptées aux personnes âgées, comme la thoracoscopie uniportale VATS offerte à Berne et au Tessin notamment. Celle-ci permet la résection des tumeurs pulmonaires à l’aide d’une incision d’à peine quelques millimètres.

Si jusqu’aux années 1970, l’augmentation de l’espérance de vie s’expliquait par la diminution du nombre de morts prématurées, aujourd’hui, elle est principalement due à la baisse de la mortalité chez les plus de 65 ans grâce à la science. Expert en démographie et vieillissement, l’Américain James Vaupel affirme d’ailleurs dans ses nombreux travaux que 75 ans, c’est le nouveau 65. Les personnes âgées de 75 ans ont le même niveau de santé que celles dix ans plus jeunes il y a 50 ans.

«Les soins médicaux contribuent effectivement en Suisse à l’espérance de vie de 81 ans pour les hommes et 85 ans pour les femmes», confirme le Prof. Christophe Büla, chef du services de gériatrie et réadaptation gériatrique du CHUV. Celui-ci souligne que le revers de cette augmentation du nombre d’années de vie est l’apparition de pathologies chroniques multiples à un âge avancé: insuffisance cardiaque et/ou rénale, diabète, hypertension artérielle, arthrose, etc. Il rappelle au passage que les femmes vivent plus longtemps, mais connaissent une morbidité plus importante.

3. Adapter la médecine

La majorité des spécialités médicales doit désormais composer avec une population de patients âgés toujours plus importante. «Celles-ci ont été imaginées pour une patientèle plus jeune, souffrant d’une seule pathologie. Tout d’un coup, on se retrouve face à des individus qui en cumulent trois ou quatre en même temps», constate Christophe Büla.

La prise de conscience et l’adaptation sont variables, même si de nouvelles sous-spécialités (ortho-gériatrie, onco-gériatrie, etc.) se développent. De même, encore peu d’essais cliniques intègrent des sujets âgés avec plusieurs pathologies. Si par ailleurs,
certaines interventions sont techniquement possibles – comme l’alimentation par sonde chez des patients atteints de démence – elles posent des questions éthiques au personnel médical, selon le spécialiste en gériatrie du CHUV. «Nous pouvons prolonger la durée de vie d’un individu, mais qu’en sera-t-il de sa qualité de vie? Est-ce pertinent d’utiliser la chimiothérapie, qui implique des effets secondaires, pour gagner six mois chez une personne de 94 ans, ou est-il plus judicieux d’investir dans sa qualité de vie?» Ces questions sensibles liées à l’acharnement thérapeutique divisent les professionnels qui souhaitent utiliser toutes les options disponibles pour prolonger la vie d’un patient même très âgé, et ceux qui avancent que l’on en fait trop, qu’au-delà d’un certain âge, diverses pistes thérapeutiques ne devraient plus être envisagées.

Dans ce débat, n’est-ce pas finalement au patient de trancher? La réflexion porte désormais sur les façons de mieux respecter l’autonomie des patients âgés et leurs vœux en matière de santé et de fin de vie. «Une des caractéristiques des aînés est qu’ils ont des états de santé et des préférences très hétérogènes. Des gens du même âge, souffrant des mêmes pathologies, ont des souhaits différents. Certains veulent continuer à vivre coûte que coûte, d’autres en ont assez. Certains réclament même le suicide assisté, mais ils restent minoritaires.» La dépendance intervient dans les mois qui précèdent la mort. Par un ensemble d’actions de prévention promus par la gériatrie, comme l’activité physique, une bonne nutrition, ou encore l’engagement social, cette phase peut être réduite. La dépendance n’est en effet pas une fatalité. «Une récente étude danoise sur les centenaires actuels montre que par rapport à ceux d’il y a 20 ans, non seulement ceux-ci sont en meilleure forme physique et cognitive, mais que près de la moitié sont indépendants au quotidien. Cela bouscule notre idée toute faite de l’individu très âgé en totale perte d’autonomie», explique Christophe Büla.

L’hôpital cherche aussi à s’adapter globalement à une patientèle toujours plus âgée. Chercheur en soins infirmiers à l’Université de Lausanne, Cédric Mabire a développé un projet sur les valeurs des soignants relatives à la prise en charge de cette population âgée. «Nous avons interrogé 80 membres du personnel soignant de services où il y a une forte proportion de seniors. Le but est de partager des valeurs communes afin d’améliorer nos pratiques de soins.» Ces analyses ont mis en évidence l’importance de l’adaptation de l’environnement hospitalier et de l’offre de soins éthiques à des personnes («plutôt qu’à des maladies portées par des patients»). «L’hôpital est construit autour de la maladie aiguë, regrette Cédric Mabire. Le système n’est pas orienté selon la prise en compte des maladies chroniques, toujours plus répandues, ni adapté aux seniors au niveau structurel et organisationnel.»

À titre d’exemple, le spécialiste évoque les panneaux indicatifs qui devraient être plus fréquents et écrits en caractères plus gros, pour faciliter l’orientation des seniors. Ou encore l’accès aux personnes à mobilité réduite qui devrait être favorisé, notamment en évitant les marches pour accéder à l’ascenseur. Il indique également que le personnel devrait parler plus lentement, plus fort et prendre le temps d’expliquer. Le rythme de l’hôpital, la cadence imposée posent également problème, tant au personnel soignant qu’aux patients. «Tout se fait trop rapidement: les repas, la toilette, les prises de médicaments… À l’hôpital, tout le monde reconnaît que la pression d’un rythme
soutenu est en inadéquation avec les besoins des seniors.» Le respect de l’autonomie du patient âgé passe par des gestes très simples. «Par exemple, plutôt que de lui mettre des comprimés dans la bouche, donner au patient la boîte de médicaments, le laisser contrôler si c’est le bon, le sortir et le prendre lui-même. En une semaine, une personne qu’on infantilise ou materne démesurément peut perdre la capacité physique et mentale de le prendre seule», explique Cédric Mabire.

4. Mélanger les générations

Contrairement à ce que l’on imagine, la majorité des 90 ans et plus vit à domicile, comme le souligne Alain Huber, secrétaire romand de Pro Senectute. «Les personnes très âgées souhaitent être aidées et soignées à domicile, et, si possible, mourir chez elles. Pour les y maintenir le plus longtemps possible, il est important de travailler en réseau, avec les parents, les proches, les voisins et les organisations sociales.» Actuellement, le nombre de places en EMS serait de toute façon insuffisant pour accueillir davantage de résidents. La disponibilité future variera selon les cantons et les communes. «De nouvelles formules alternatives d’hébergement existent, fait valoir Alain Huber, comme celles où des étudiants logent chez des aînés et font des heures de ménage, ou encore les foyers de jour qui accueillent les personnes atteintes de démence, permettant de décharger les proches.»

Pro Senectute œuvre en faveur des droits des seniors à divers niveaux. L’association se mobilise notamment contre l’âgisme – la discrimination à l’encontre des personnes âgées –, thème sur lequel elle prévoit un symposium en novembre 2019. «Un exemple parmi tant d’autres est celui des coûts supplémentaires que les personnes âgées doivent payer si elles n’ont pas d’accès à internet pour faire leurs paiements.» En outre, des études comme celle menée par la Haute école spécialisée de Berne montrent une progression inquiétante de la précarité chez les seniors, avec une part de 12% qui avait recours aux prestations complémentaires en 2015, alors que cette proportion n’était que de 5,9% en 1999 en Suisse. «Nous avons régulièrement des cas de personnes qui ont besoin de lunettes parce qu’elles les ont perdues ou brisées et qui n’ont pas les moyens de les remplacer», illustre Alain Huber.

Ne pas avoir de lunettes adaptées, ou d’appareil auditif pour les personnes qui souffrent de perte d’audition, peut avoir des conséquences psychosociales fâcheuses. «Les gens attendent en moyenne sept ans avant de consulter pour des troubles d’ouïe et s’appareiller: c’est trop», relève Alain Huber. La maladie est souvent à l’origine de la solitude, un autre défi de taille après 75-80 ans. «La surdité rend une réunion au café avec des copains pénible. La réduction de la mobilité isole également. On ne sort plus lorsqu’il pleut ou il neige. Même chose avec la perte de la vue et de l’équilibre. On se sent plus vulnérable, on s’enferme chez soi.» Un phénomène renforcé, à moins d’avoir un réseau plus jeune, par le fait qu’à 85 ans, les amis du même âge disparaissent. Il est toutefois possible de maintenir une bonne condition physique longtemps. «Quelques entraînements des muscles, simples et réguliers, peuvent avoir un effet bénéfique», conseille Alain Huber.

5. Financer la longévité

Outre les nombreux défis socio-sanitaires, la gageure incontournable liée au vieillissement des populations se pose en termes de financement des assurances sociales. D’autant que l’écart entre le nombre d’actifs et de retraités décroît constamment avec l’arrivée massive des baby-boomers à la retraite. Le pourcentage de personnes âgées de 65 ans et plus correspond actuellement à près de 18% de la population en Suisse. En 2050, elles en représenteront 27%. Avec cette évolution, les dépenses en soins liées à la dépendance, qui concernent notamment le très grand âge, montent en flèche. En Suisse, l’ensemble des soins liés à la dépendance équivaut aujourd’hui à 1,5% du PIB. «Selon les projections, nous estimons qu’en 2030, ils compteront près du double», indique Christophe Courbage, professeur à la Haute École de gestion de Genève. Les soins à domicile s’élèvent actuellement à 1200 millions de francs annuels, tandis que les coûts en institution frôlent les… 8000 millions. «Si l’on ne fait rien rapidement, on va droit dans le mur», prévient l’économiste. En effet, les coûts liés aux soins de dépendance à la charge des familles risquent d’augmenter significativement, alors que la Suisse est déjà le pays où ces dépenses sont les plus salées. «Il y a un risque d’exposer les proches à la pauvreté», avertit Christophe Courbage.

Actuellement, le financement des dépenses liées à la dépendance pour la population plus âgée provient essentiellement de l’assurance maladie et de l’AVS. De nouvelles façons de les financer sont débattues. «Une d’entre elles consiste en une ‘récupération sur héritage’, c’est-à-dire la déduction des subventions liées à la dépendance de l’héritage à laisser, à certaines conditions.» Dans certains cantons alémaniques, l’option d’une banque de points liée aux soins informels existe déjà. «Qui offre des soins gagne des points qui lui permettront à son tour de bénéficier de soins lorsqu’elle ou il en aura besoin», explique Christophe Courbage. Une autre idée est de créer une assurance-dépendance publique qui permette de dissocier la dépendance des autres risques, comme en Allemagne, en Autriche et au Japon.

D’autres pays mettent en place des incitations pour promouvoir l’aide informelle, par exemple en fournissant des indemnités publiques à une personne qui quitte son emploi durant une certaine période afin de s’occuper d’un proche. Ailleurs, comme en France, aux États-Unis ou à Singapour, la dépendance peut être financée à travers la valeur de la maison de l’individu, grâce à des produits financiers qui permettent de monétariser des biens immobiliers, tels que des viagers ou des hypothèques inversées. Enfin, l’assurance-dépendance privée (une assurance à laquelle on cotise en vue de couvrir les éventuels frais liés à la dépendance), un tout petit marché en Suisse, est appelé à s’étendre. «Aux États-Unis où il est plus développé, les enfants encouragent leurs parents à s’assurer ainsi. En effet, les frais relatifs à la dépendance peuvent sérieusement grever un héritage», relève Christophe Courbage.

Au-delà des questions pratiques, l’allongement de la durée de la vie, la grande vieillesse – un état qui varie selon les individus et les cultures – et son sens doivent encore être compris et apprivoisés. L’anthropologue français Frédéric Balard met en évidence à quel point la réalité est plurielle, selon des facteurs comme l’époque, la culture, les conditions économiques. Dans certaines sociétés, les centenaires sont honorés, comme au Japon où on les appelle «trésors vivants». En revanche, dans d’autres réalités, ils se sacrifient. Comme dans le film La Ballade de Narayama, Palme d’or à Cannes en 1983, où dans un village pauvre et isolé du XIXe siècle, la coutume appelée ubasute voulait que les habitants atteignant 70 ans aillent mourir volontairement au sommet de la montagne Narayama. Notre société prospère et technologique permet de prolonger l’espérance de vie plus que jamais auparavant. Faire en sorte que ce quatrième âge soit valorisé, que les personnes qui le traversent soient écoutées, entourées et appréciées, sans que leur vieillesse soit niée comme dans les fantasmes du transhumanisme, c’est l’un des défis éthiques les plus intéressants qui se pose à notre humanité.

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4e âge
Une catégorie inventée dans les années 1980 pour parler des seniors âgés sans qu’elle définisse un âge précis.

1200 millions
Coûts liés aux soins à domicile, alors que ceux des EMS s’élèvent à 8000 millions.

111 ans
La doyenne suisse, Alice Schaufelberger-Hunziker, qui vit dans un home de Winterthour, a fêté son anniversaire en janvier 2019.

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Une version de cet article réalisé par LargeNetwork est parue dans In Vivo magazine (no 17).

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