Papas à poux et pas à poux

Le débat sur le congé paternité montre que la Suisse sait rester d’une frilosité atavique, même lorsqu’il s’agit de s’adapter à des évolutions sociétales inéluctables.

Par Nicolas Martin

L’écume des jours: 10 pour les uns, 20 pour les autres. On ne rit plus avec le congé paternité. Considérant ce qu’il a fallu de temps, de discussions, de compromis, de batailles idéologiques, de grincements de dents et de votations pour accoucher si l’on ose dire, d’un congé maternité même pas mirobolant – 14 semaines, le temps de dire ouf et arreuh – on pourrait estimer que c’est déjà quelque chose.

Qu’après tout, les 20 jours prônés par l’initiative «Pour un congé de paternité raisonnable» ou les 10 du contre-projet du Conseil des États- sont déjà suffisamment généreux pour des relevailles masculines sentant fort le gadget scandinave. Ou en tout cas toujours mieux que la situation actuelle où l’habitude veut que les employeurs accordent un jour de relâche aux nouveaux papas, soit «comme pour un déménagement» et sans pouvoir sur ce coup solliciter les copains.

Mieux sûrement que l’inégalité de traitement qui prévaut pour l’heure, chacun dépendant du bon vouloir de l’employeur, de 1 jour jusqu’aux bientôt 18 semaines pour tous les employés hommes ou femmes du très généreux grand méchant Novartis. Avec donc des papas de toutes sortes et de toutes sauces, comme dans le célèbre gag de Gaston Lagaffe: des papous papas à poux, des papous papas pas à poux, des papous papas à poux papas, des papous papas à poux pas papas…

Bien sûr aussi, cette façon très suisse de couper la poire en deux, comme l’a fait la commission de la sécurité sociale du Conseil des États, ramenant les quatre semaines de l’initiative à deux, sent un étrange mélange. Celui d’abord de la pingrerie fédérale habituelle reposant sur l’image craquelée d’une Suisse votant contre un allongement de la durée des vacances, contre un salaire minimum, bref d’une Suisse dont la prospérité, comparée à celle des notoires fainéants qui nous entourent, devrait tout à un peuple ivre de travail et de sueur.

Un conte pour enfants qui n’aurait évidemment plus suffi à rejeter dédaigneusement, comme jusqu’ici, ce genre d’initiatives, sans même opposer un contre-projet. C’est là qu’intervient le deuxième alcool du mélange: cette sorte d’estimable politiquement correct consistant à ne plus nier les nouveaux modèles de société existant bel et bien. Donc, ok allons-y pour le congé paternité, puisque dès lors les pères sont sommés de participer davantage – ce qui n’est généralement pas trop difficile – à la stabulation de la marmaille. Mais sans non plus déroger à l’idéologie du «point trop n’en faut» qui a toujours fait, comme la minceur des épluchures chères à Brel, la grandeur des nations, et tout spécialement celle des Helvètes.

Ces vingt jours – quatre semaines donc – que préconisent les initiants ne seraient certes pas donnés, mais supportables: «400 à 450 millions de francs par an au maximum.» À savoir 0,055% du salaire, 3 francs sur un salaire moyen. Bref, «moins que le prix d’un café».

Encore trop pour la joyeuse troupe patriarcale des UDC pur jus, qui s’accrochent aux vieux modèles d’avant-guerre, même si on ne sait plus trop laquelle: «Contrairement aux dogmes égalitaristes qui circulent, un nouveau-né a d’abord besoin de sa mère.» Sauf que ce «d’abord» appelle à grands cris un «ensuite». Voire, soyons fous, un «aussi» qui ne se prend pas sur les heures de travail.

On pourra pour autant n’être pas franchement convaincu par l’argument jésuitique de Travail.Suisse en faveur d’un congé paternité plus généreux, voulant que plus un père s’occupe de son enfant, plus la mère sera encline à reprendre rapidement son emploi et que cela profiterait donc globalement à l’économie.

Quel que soit le sort respectif réservé à l’initiative et au contre-projet, une chose est sûre: ce n’est pas demain que la Suisse se dotera d’un congé paternité moderne, sous la forme d’un solde global qui ne soit pas une aumône, et que père et mère se répartiraient à leur guise. Car oui il existe aussi des mamans papous, à poux aussi bien que pas à poux.