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Manger sainement comme un CEO

Le chef d’entreprise bon vivant d’il y a vingt ans a laissé la place à une figure soucieuse de sa ligne et de sa santé. Contrôle de soi et efficacité sont au programme.

Les repas d’affaires s’éternisant jusqu’au début de l’après-midi avec plats copieux, vin et pousse-café seraient-ils définitivement terminés? Deux études récentes – l’une de la clinique Max Grundig et l’autre du Robert Koch-Institut en Allemagne – indiquent que les dirigeants d’entreprise sont deux fois plus souvent adeptes d’un régime végétarien ou végane que le reste de la population. Leur consommation d’alcool se trouve également en net recul. Tout semble indiquer que les chefs d’entreprise du 21ème siècle vivent bien plus sainement qu’autrefois.

«On ne voit plus de longs repas copieux et arrosés à midi, comme c’était le cas il y a vingt ou trente ans, confirme Jean-Louis Foucqueteau, directeur de la restauration au Lausanne Palace, haut-lieu des déjeuners d’affaires. Cette transition s’est faite progressivement, et nous l’observons depuis 8 ou 10 ans, avec des repas d’affaires plus légers, avec moins de vin, voire uniquement de l’eau.» Comme dans tous les restaurants gastronomiques, le menu de la célèbre Table d’Edgard du Palace a été adapté: entrée, plat et dessert légers et à prix plus raisonnable. De quoi ne pas dépasser les 1h30 de pause et permettre d’être productif l’après-midi.

«Les sauces à la crème très calorifiques ont été abandonnées pour des jus de sauce, renchérit Laurent Omphalius, chef du centre de séminaires Hôtel du Léman, à Jongny sur Vevey. Nous privilégions les crudités pour les entrées, notamment en été, avec des gaspacho et des salades. Nous faisons aussi attention de varier les accompagnements, en proposant du quinoa, de l’Ebly, au lieu d’avoir chaque jour des frites ou des pâtes.» Chaque jour à midi, trois formules sont proposées: un menu deux ou trois plats, une version végétarienne ainsi qu’un plat unique «léger», typiquement un dos de saumon rôti à la tapenade de tomates accompagné d’un chou-fleur sauté aux herbettes.

«Le point qui a fondamentalement changé est l’absence d’alcool aux repas de midi, constate Marcel Mivelaz, CEO de l’entreprise genevoise Grunderco. À mes débuts il y a 30 ans, il était normal de boire un verre de vin. Il pouvait même être insultant d’exprimer un refus à son hôte. Aujourd’hui, c’est une pratique largement acceptée.» Des exceptions ont toutefois lieu «lorsqu’il y a quelque chose à fêter». Mais la célébration se solde par un ou deux verres, pas plus.

«Dans les affaires, nous ne courons pas un sprint mais un marathon, explique Patrick Delarive, multi-entrepreneur, conseiller personnel de leaders et conférencier. Nous évoluons dans un environnement professionnel extrêmement concurrentiel et rapide.» Avec des journées de douze ou quatorze heures de travail, un chef d’entreprise doit rester en forme et tenir le rythme. D’où le besoin de se mettre au sport, parfois de manière intense, et de surveiller son alimentation de près. «Les dirigeants d’aujourd’hui ressemblent aux athlètes dans leur manière d’envisager l’hygiène de vie», ajoute Virginie Le Moigne, directrice de l’agence de communication My Playground à Lausanne.

Une idée nuancée par Mathias Rossi, professeur à la Haute école de gestion de Fribourg. Responsable d’une enquête entamée en 2012 sur les conditions de travail et la santé d’une centaine de travailleurs indépendants et de dirigeants de petites PME, il livre ses observations: «Il existe clairement une prise de conscience sur l’importance de faire attention à sa santé, pour soi et pour ses collaborateurs. Mais cela reste souvent une priorité secondaire. Dans les faits, les chefs d’entreprise interrogés disent ne pas voir le temps de prendre un petit déjeuner, d’être obligés d’aller manger avec des clients à midi,… Ils vont mettre à disposition des fruits pour leurs collaborateurs mais repousseront leurs propres bonnes résolutions par manque de temps. La vision opérationnelle prend souvent le dessus.»

Patrick Delarive fait du sport trois fois par semaine en présence d’un coach, tôt le matin avant de commencer sa journée de travail. Une fois par année, il suit un jeûne thérapeutique d’une dizaine de jours dans une clinique spécialisée en Allemagne. Et s’astreint à un jeûne de 24 heures à fréquence hebdomadaire. «J’aime la notion des deux cerveaux que sont la tête et l’estomac. Si l’un ne fonctionne pas bien, cela a tout de suite des répercussions sur l’autre.»

Des entrepreneurs plus fit, plus dynamiques… Feraient-ils également plus attention à leur image qu’avant? «Un chef d’entreprise n’est plus un type bedonnant caché dans un immense bureau en costume trois-pièces, sourit Patrick Delarive. Il est le coach, l’entraîneur qui doit motiver et séduire ses équipes. On ne le dit pas, mais il s’agit implicitement de transmettre l’idée que ‘Si moi à mon âge, je suis en forme, vous pouvez l’être aussi’!»

Le changement observé chez certains entrepreneurs s’inscrit dans une mouvance plus globale. Montée en puissance du bio, explosion des régimes sans gluten ou sans lactose, diminution de la consommation de viande pour des raisons environnementales ou de traitement des animaux. Les études soulignent que la préoccupation pour une alimentation saine augmente avec le niveau d’études. Les classes dirigeantes sont ainsi particulièrement sensibles à ces questions. L’évolution de l’espérance de vie joue aussi son rôle. Savoir que l’on a encore de longues années devant soi quand on quitte le monde du travail fait que l’on s’entretient pour pouvoir en profiter.

«J’ai envie de manger de la viande propre, non issue de l’élevage industriel, dit Virginie Le Moigne, directrice de l’agence de communication My Playground. Dans notre entreprise, nous avons d’ailleurs mis en place un repas sans viande le lundi. Il s’agit d’une proposition aux collaborateurs, qui ne sont pas du tout obligés de la suivre. Cette position s’exprime aussi dans les projets ou les événements que nous menons. Par exemple, quand nous commandons du catering, nous ne prenons pas de foie gras, nous faisons attention aux provenances des viandes. Cela fait 15 ans que l’agence existe et depuis le départ nous avions envie de proposer des choses saines, des alternatives aussi.»

Selon l’étude menée par Mathias Rossi et son équipe, la classe dirigeante ferait globalement moins attention qu’un employé à son sommeil, à son activité physique et aux contrôles médicaux. Même si les leaders font plus attention à leur ligne, les vieilles habitudes demeurent, notamment en matière d’horaires…

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Une prise de conscience difficile à concrétiser

Une centaine de chefs d’entreprises ont participé à l’étude dirigée entre 2012 et 2014 par Mathias Rossi, aujourd’hui directeur de l’Institut en innovation sociale et publique de la Haute école de gestion Fribourg. Durant une année, ces dirigeants de structures de taille variable ont répondu à fréquence régulière à une série de questionnaires. L’autre source de cette recherche, réalisée en collaboration avec l’observatoire Amarok France (association spécialisée dans la santé physique et mentale des travailleurs non-salariés), relevait de l’analyse des données de l’enquête suisse de la santé menée par l’Office fédéral de la statistique (OFS).

Les chercheurs suisses et français voulaient évaluer les conditions de travail et leur impact sur la santé des dirigeants de petites entreprises et des travailleurs indépendants. Ils partaient du constat que s’il existait de nombreuses enquêtes sur la santé des employés, peu faisaient état de celle des dirigeants. Les principaux résultats sont les suivants:

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Une version de cet article est parue dans Le Temps.