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Battre la campagne

L’UDC lance la bataille pour les élections fédérales de cet automne en agitant chimères et moulins à vent. Elle aurait tort de se gêner: cela lui a si souvent réussi.

On plaindrait presque l’UDC. Par la voix de leur président Albert Rösti, nos amis les agrariens ouvrent en effet la campagne pour les élections fédérales de cet automne sur des bases particulièrement gratinées. En décidant de ne combattre rien moins que des moulins à vent et en brandissant comme étendards de pures et belles chimères.

Écoutons Rösti: «Celles et ceux qui nient et méprisent la patrie sont aussi les premiers à se presser aux portes de l’Union européenne dans le but de détruire les bases de l’identité suisse.»

Les chimères d’abord: on souhaite en effet bon courage à l’UDC pour expliquer clairement et définitivement quelles pourraient être ces fameuses bases de l’identité suisse qui font tant battre son cœur et briller ses yeux. Sont-elles par exemple plus proches de quelque chose qui aurait un peu à voir avec une identité, disons, un brin obwaldienne, ou au contraire ressemblant d’avantage à une identité, mettons, un tantinet genevoise?

Quels points communs, identitairement parlant, Albert Rösti verrait-il entre un paysan de montagne valaisan, dont le nom de famille figure dans les archives de la paroisse depuis le Bas Moyen Age, si elles n’ont pas brûlé, et un secundo kosovar né dans le canton de Thurgovie et à la tête de sa propre PME? Entre une fringante bobo zurichoise de souche et un syndicaliste de Renens au patronyme fleurant bon la Sicile?

On pourrait multiplier les exemples ad nauseam s’il n’était pas évident comme un brillant lever du soleil sur nos monts, que parler d’identité suisse c’est à peu près parler pour ne rien dire. Toute l’histoire de ce pays, artificiellement créé par d’autres avec les confins inintéressants de plusieurs empires, montre que la Suisse n’a jamais été que ce que ses habitants – établis depuis la nuit des temps ou avec leurs valises en carton bouilli encore à moitié défaites – en ont fait.

La Suisse n’a jamais été un peuple et ne le sera jamais. «Nos ancêtres les Wäldstätten» cela n’a jamais été vrai, puisque les Waldstätten en question ont été rejoints par la ville de Lucerne quarante petites années seulement après le pacte fondateur, suivi 20 ans plus tard par celles de Berne et de Zurich.

Les moulins à vent maintenant: à savoir cette cinquième colonne européiste tant vilipendée par l’UDC. Comme si être pro-européen cela équivalait strictement à être anti-suisse. Comme si un complot existait pour faire entrer la Suisse de force dans l’Union européene – alors qu’à part peut-être l’ancien conseiller fédéral Joseph Deiss, plus personne ne plaide pour une telle adhésion.

Comme si, également, les quatre partis gouvernementaux s’étaient précipités pour signer l’accord cadre avec l’UE. Comme si, davantage que l’inverse, il avait été démontré une fois pour toute que plus la proximité avec l’Europe est grande, plus la Suisse se porte mal.

L’UDC certes a réussi d’autres tours de prestidigitation. Ni les moulins à vent ni les jolies chimères ne l’ont jamais empêchée de réaliser des cartons électoraux. Ce qui ne prouve pas qu’une billevesée soit autre chose qu’une billevesée. «Battre la campagne, courir les rues, fendre les flots» disait Raymond Queneau. Il est à craindre que l’UDC ait d’ors et déjà trouvé le chaînant manquant et complété la comptine: «brasser de l’air».