La vérité du terrain (de foot)

L’initiative des Jeunes Verts contre le mitage du territoire suscite dans les sphères économiques et politiques un tollé trop unanime pour être honnête.

Par Nicolas Martin

On ne savait pas les Verts aussi passionnés de football. Les Jeunes Verts en tout cas. C’est dans le monde du ballon rond en effet, et accessoirement à l’Office fédéral de la statistique (OFS) qu’ils vont chercher une métaphore -certes classique- pour justifier leur initiative populaire contre le mitage, sur laquelle nous voterons le 10 février prochain: «On a bétonné en 2017 l’équivalent de 2700 terrains de foot, soit huit par jour, dont 90% sur des terres agricoles.»

Ces huit terrains de foot quotidiens, disons-le, n’ont pas impressionné grand monde. Certes dans un premier sondage l’initiative était donnée gagnante à 63%. Mais c’est souvent le cas de textes qui paraissent séduisants au premier abord et finissent par s’effondrer sous les coups de boutoir des propagandes croisées de milieux étatiques et économiques n’aimant rien tant que se donner la main pour contrecarrer une volonté populaire forcément ignorante des vrais enjeux. D’autant que la mode du gilet jaune ne semble pas prendre sous nos froides latitudes.

Pour l’heure la population, ayant moult occasions de constater de visu que l’art pesant du bétonnage ne s’est jamais si bien porté, parait bien convaincue de la nécessité, comme le demandent les initiants, d’interdire tout accroissement des zones à bâtir. Ou du moins que toute nouvelle parcelle à bâtir devrait être compensée par le dézonage d’une parcelle de valeur équivalente ailleurs. En revanche dans les hautes sphères c’est une toute autre chanson qui résonne – davantage qu’elle ne raisonne.

PLR, PDC, UDC, PBD, Vert’libéraux, USAM, Union suisse des paysans, Economiesuisse, Conseil fédéral et gouvernements des 26 cantons, sont vent debout contre l’initiative. Au son d’un cri de guerre mille fois remâché: «Nous n’avons pas besoin de plus d’interdictions.» Sous-entendu, nous sommes assez grands pour faire face raisonnablement au problème du mitage, pour ne pas transformer l’exigu et bucolique territoire suisse en un cauchemar mêlant Disneyland alpin, zones industrielles, cités dortoirs et champs anarchiques de Sam Suffit.

Les arguments invoqués ensuite par les adversaires de la lutte contre le mitage, sèment pourtant le doute sur leur capacité et leur volonté réelle d’une maîtrise harmonieuse du bâti. «La diminution des zones à bâtir ferait exploser les prix de l’immobilier, les places de travail se raréfieraient.» Ou encore: «Le projet des Jeunes Verts va à l’encontre des besoins de la population et de l’économie.» Sans oublier: «L’initiative rate sa cible car elle propose de geler l’utilisation du sol sans s’interroger sur le moteur du modèle suisse, ce développement continu qui met au défi la ressource limitée du sol.» Bref «les initiants ont  ignoré les conséquences économiques de leur texte».

C’est bien, on le voit, le frein qui serait mis au développement économique tout azimut et à l’extension des zones à bâtir qui vont inévitablement avec, qui semble poser problème. La crainte est forte que le texte fige certaines régions dans un immobilisme mortifère. «Les cantons périphériques ne sont pas des musées à ciel ouvert », justifie ainsi Christine Bulliard-Marbach, conseillère nationale PDC fribourgeoise et présidente du Groupement suisse pour les régions de montagne.

On pourrait lui rétorquer qu’une petite balade sur le coteau de Nendaz ou dans les environs de Verbier, pour ne prendre que deux exemples certes extrêmes, montrerait que l’on est désormais très loin du musée et bien proche du délire urbain.

Tous les arguments économiques contre le texte ne sont évidemment pas à jeter. Reste que citoyennes et citoyens en goguette à travers le pays pourraient bien se dire, à chaque détour de vallée défigurée, chaque coin de plaine ne ressemblant plus à rien, que les Verts, jeunes et moins jeunes, ont déjà lancé des initiatives bien plus idiotes.