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Pas de super-légumes au menu des Européens

L’outil génétique CRISPR pourrait aider l’agriculture à réduire la sous-alimentation. Mais la législation européenne ferme la porte à cette technologie.

Éradiquer la faim dans le monde d’ici 2030, tel est l’objectif de l’Organisation des Nations Unies. Pourtant, le nombre total de personnes sous-alimentées a augmenté de 15 millions entre 2016 et 2017, atteignant près de 821 millions de personnes. Un retour au même niveau qu’il y a dix ans.

Tandis que la sécurité alimentaire est mise à mal par des facteurs comme la variabilité du climat, la biotechnologie offre de nouveaux outils permettant de repenser notre rapport à la production de nourriture. «Les systèmes alimentaires globaux font face à de nombreux challenges, notamment la déconnection entre les humains et la production de nourriture, rapporte Roberto Flore, manager du FoodLab au DTU Skylab. Quand il s’agit de nouvelles technologies, la transparence et l’éthique doivent être incluses dans la discussion.»

Parmi les nouveautés technologiques, la méthode CRISPR figure comme l’une des plus prometteuses, mais aussi comme l’une des plus controversées. Cette technique, mise au point en 2012, permet d’inactiver, de remplacer ou de modifier l’expression d’un gène en coupant de façon très précise la séquence d’ADN ciblée. Le tout à un prix bon marché – des kits sont même disponibles sur internet pour moins de 100 euros – et sans besoin de spécialisation particulière.

Des tomates avec plus de vitamines

Ajout de valeurs nutritives, résistance renforcée aux maladies ou aux conditions environnementales, l’outil a mis le monde de la recherche végétale en ébullition. En 2016, un laboratoire américain a créé un champignon de Paris qui ne brunit pas. Cette année, des chercheurs chinois ont obtenu une variété de tomates sauvages aux propriétés similaires aux tomates commerciales, avec des plus gros fruits, plus de vitamine C et une meilleure durée de conservation. Le tout en parvenant à conserver les avantages d’une variété sauvage, tels que la résistance aux maladies et à la salinité. Autre exemple avec le blé sans gliadine, une molécule responsable de l’intolérance au gluten, développé en Espagne en 2018.

Face à cette avancée des techniques, la question se pose; ces produits sont-ils des OGM? Non, selon certains scientifiques. «À la différence des OGM classiques issus de la transgénèse, c’est-à-dire de l’introduction d’un gène étranger, les produits modifiés CRISPR peuvent être très proches des plantes communément trouvées dans la nature dans leur constitution génétique naturelle. Il peut n’y avoir aucun signe d’intervention humaine», explique le chercheur suédois Stefan Jansson. La méthode est dite de mutagenèse ciblée, car l’intervention touche un endroit précis, et décidé à l’avance, de l’ADN.

Manque de traçabilité

Cet avis n’est pas partagé par la Cour de justice de l’Union européenne. En juillet, celle-ci a décidé de soumettre ces produits à la réglementation OGM, imposant une évaluation extrêmement complexe et coûteuse à chaque produit avant une mise sur le marché. Ce verdict a notamment été motivé par la possibilité de créer des variétés modifiées à un rythme jamais atteint auparavant.

Cette décision a interpelé la communauté scientifique qui soulève une incohérence entre la définition actuelle des OGM et la nature des modifications génétiques issues de ces nouvelles techniques. Gérard Escher, biologiste de l’EPFL explique: «La différence génétique entre organismes modifiés et naturels étant quasiment invisible, les variétés CRISPR pourraient apparaître comme des variations naturelles. Elles sont bien plus difficiles à identifier comme OGM classiques, il leur faudrait donc un autre cadre de régulation». Un problème de taille, notamment dû au fait qu’aux États-Unis, ces organismes ne sont pas considérés comme OGM, ni soumis à une documentation stricte. Les produits importés sont donc potentiellement intraçables, malgré l’application de la directive OGM. En novembre, le groupe d’experts scientifiques de la Commission européenne a sorti un rapport mettant cette lacune en exergue. Très critique, il demande de repenser le système de réglementation.

L’Europe à la traîne

Pour Gérard Escher, une autre inquiétude subsiste, celle d’une Europe qui prend du retard sur l’expertise en plantes génétiquement modifiées. Aujourd’hui, la Chine et les Etats-Unis sont largement en avance en termes de recherche sur le «gene editing» dans le domaine des plantes. Les deux pays sont responsables de plus de deux tiers des publications scientifiques, loin devant les pays européens. Un écart qui risque encore de se creuser maintenant que les produits de gene editing sont réglementés en tant qu’OGM, estime Gérard Escher. «Il existe un cadre légal pour la recherche OGM, mais celle-ci est bien plus coûteuse. La culture en plein champ nécessite, notamment, un dispositif de sécurité très spécifique, avec gardiens et fil barbelés».

Autre facteur limitant, selon lui: le manque de motivation des jeunes chercheurs pour la branche. En cause, l’absence de débouchés commerciaux, mais aussi la perception négative de la population pour les OGM. «Les jeunes sont motivés à créer des start-up médicales plutôt qu’à améliorer des épinards.»

Environ 53% de la population européenne considérait, en 2010, que les OGM représentent un danger pour l’environnement. «En Europe, les agriculteurs et la population n’ont jamais ressenti une réelle nécessité d’OGM de première génération, résistants aux herbicides. Ils sont peu utile aux paysans européens qui privilégient la polyculture, contrairement aux États-Unis», avance Gérard Escher.

Pour Stefan Jansson, «les scientifiques doivent communiquer sur leurs recherches, en montrer les potentialités», affirme-t-il. Un enjeu primordial pour conserver de la légitimité auprès de la population. Et si la biotechnologie offre aujourd’hui de belles promesses, il faut savoir rester lucide conclut Gérard Escher: «Ce qui importe c’est tout l’écosystème: comment on plante, avec quelle régulation, à qui va le profit, où est la propriété intellectuelle, avec quel système de culture, etc. CRISPR ne va pas changer le monde, mais peut faire partie de la réponse globale».

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Une version de cet article est parue dans le magazine en ligne Technologist, qui traite l’actualité de la recherche et de l’innovation en Europe.