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«Je suis Khashoggi»

Affaires Maudet-Barazzone, assassinat de Khashoggi, pavillon de l’Aquarius, Viola Amherd et Donald Trump: l’actualité palpite au rythme du bien et du mal. Tant pis si la mélodie est un rien surjouée.

Il y a ceux qui veulent offrir un pavillon rouge et blanc à l’Aquarius, au nom du secours à l’humanité en péril. «En tant que pays neutre et siège de nombreuses institutions humanitaires internationales, la Suisse se doit d’agir concrètement aux côtés des migrants et permettre à l’Aquarius de continuer à sauver des vies, chaque jour, au large des côtes méditerranéennes.» Comment ne pas être d’accord avec ces lignes, même paraphées par des signatures aussi ronflantes que Calmy-Rey, Dubochet, Del Ponte et consorts?

Il y a ceux – enfin surtout le Ministère public du canton de Neuchâtel, pour ne pas le nommer- qui trouvent indispensable de mettre à l’amende un pasteur ayant hébergé un requérant débouté. Parce qu’à la fin, force doit rester à la loi, n’est-ce pas. Et la loi le dit, en tout cas celle sur les étrangers, à l’article 116: «Est puni d’une peine privative de liberté d’un an au plus ou d’une peine pécuniaire quiconque, en Suisse ou à l’étranger, facilite l’entrée, la sortie ou le séjour illégal d’un étranger ou participe à des préparatifs dans ce but.» Voilà qui net, clair, et sans réplique.

Il y a ceux qui crient «je suis Khashoggi», versent des larmes de compassion et d’émotion sur ces journalistes qu’on assassine. Et ceux qui trouvent qu’un règlement de comptes entre Bédouins ne mérite pas qu’on nuise aux intérêts de notre industrie de l’armement et aux bonnes relations avec un pays ami et bon client. La sale guerre que mène l’Arabie saoudite au Yémen ne nous a jusqu’ici pas empêchés de dormir, alors, pensez, la mort d’un plumitif même pas d’opposition.

Il y a ceux qui répètent, en boucles indignées, que le président Trump est un dangereux crétin, raciste, inculte, sexiste, et Dieu sait encore quoi d’autre, la liste des péchés capitaux pour lui ne sera jamais assez longue. Et ceux qui finissent par voir en cet homme un pragmatique qui obtient des résultats. À l’indice WEF de la compétitivité, la Suisse ne vient-elle pas de se faire détrôner par l’Amérique de l’affreux Donald?

Il y a ceux qui vont à Abu Dhabi au frais du prince, et ceux qui se feraient couper une main plutôt que d’y mettre les pieds. Même si l’on peut soupçonner que c’est surtout l’absence de tentation – le fait que personne n’ait jamais songé à les inviter – qui crée dans ce genre d’affaires la vertu des vertueux.

Il y a ceux qui voudraient que le rappeur Médine puisse chanter à Lausanne au nom de la sacro-sainte liberté d’expression, et ceux qui voudraient qu’il ne puisse pas, parce que le racisme et les appels à la violence, même avec des Blancs pour cible, ce n’est quand même pas top.

Il y a ceux qui trouvent que Viola Amherd est une bonne personne, ouverte et consensuelle, donc parfaite pour le Conseil fédéral. Et il y a ceux qui trouvent que pour une femme de droite, elle est quand même bien à gauche, et à la limite même un peu trop femme.

Bref, en gros il y a les gentils et les méchants, et rien au milieu, sinon quelques larves vaguement centristes et grisâtres dont l’existence ne vaut même pas la peine d’être mentionnée. Qui, de nos jours, a d’ailleurs encore envie d’un monde compliqué et nuancé? Quand il est bien plus simple, comme les gentils, de réduire la politique à de la morale éthérée et grandiloquente ou, comme les méchants, à une défense cynique d’intérêts purement matériels.

Surtout que sans de vrais méchants, les vrais gentils se retrouveraient un peu démunis: plus de quoi s’indigner haut et fort. Comme l’a dit l’insubmersible Alfred Hitchcock: «Plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film.»