Des valeurs à géométrie variable

Dans le débat sur les détectives privés au service des assurances, la gauche solidaire défend la sphère privée et la droite libérale la répression. Une question de clientélisme.

Par Nicolas Martin

«Bon sang mais c’est bien sûr… Élémentaire mon cher Watson!» C’est la grande force de ce référendum contre le projet de loi sur les assurances sociales soumis au vote le 25 novembre prochain: permettre aux vieux ADN de droite comme de gauche de se refaire… une santé.

Un référendum lancé par un collectif de citoyens et appuyé par la gauche pour s’indigner des moyens de lutte contre la fraude qui seraient désormais autorisés pour les assurances, l’AI et l’assurance accident en premier lieu: recours à des GPS, des drones et surtout à des détectives privés pour confondre les tricheurs.

Aussitôt chacun se précipite tête baissée vers ses chiffons rouges ordinaires. La gauche se remet à décliner un de ses verbes préférés, mais toujours conjugué à la forme négative: ne pas stigmatiser.

Pour elle, voilà le grand péché politique contemporain: la stigmatisation. À condition bien sûr que les stigmatisés soient pauvres, délinquants, étrangers, et idéalement les trois à la fois. Dans les autres cas de figure, cette gauche-là serait plutôt du genre à prôner la schlague et les mesures les plus sévères.

La droite se montre tout aussi sectorielle: elle qui s’étrangle à chaque contrôle fiscal et à la moindre tentative de réguler le marché du travail, n’a tout à coup plus de mots assez durs pour dénoncer la fraude aux assurances sociales. Une fraude souvent de triche-petit, si on compare les montants en jeu avec ceux, par exemple, de l’évasion fiscale.

Mais c’est justement cela qui énerve encore plus une droite continuant de porter en elle une méfiance aussi tenace qu’absurde des milieux modestes, surtout s’ils sont migrants ou petits délinquants, ou pire, les trois à la fois.

On l’aura compris: dans ce débat, gauche et droite retrouvent leur grossier catéchisme d’école enfantine, arc-boutées sur la défense de leurs clientèles historiques respectives, bave de Pavlov aux lèvres.

La palme, comme souvent, au radical Philippe Nantermod, très en forme, qui, pour justifier le recours aux détectives et à la traque tous azimuts, le proclame sans trembler: «Pour confondre ces gens il faut regarder ce qu’ils font en plein air.» Et puis, débusquer le faux aveugle ricanant derrière ses lunettes noires ou le paralytique en train de courir un cent mètres haies, c’est tellement drôle, n’est-ce pas? N’empêche, cette rage d’espionnage chez un élu auto-estampillé à journée faite partisan d’un libéralisme intégral, est assez piquante.

Comme est assez piquante aussi à gauche cette défense émouvante d’une sphère privée qui serait violée et souillée par les nouvelles dispositions. Dans la bouche d’élus qui utilisent 9 fois 10 cet adjectif de «privé» comme on lance une insulte.

C’est tellement vrai qu’on a pu voir la socialiste Rebecca Ruiz s’inquiéter surtout que cette traque aux fraudeurs soit menée par des détectives… privés. Autant dire, la lie des enquêteurs. L’impression à la fin qui prévaut c’est que ce projet de loi n’à rien de scandaleux en soi: frauder des assurances qui reposent largement sur un principe de solidarité, reste quand même difficile à défendre, même pour les laxistes les plus féroces.

Sauf que porté essentiellement par des gens qui pratiquent une sévérité et un goût du contrôle à géométrie très variable, il traîne derrière lui comme un mauvais parfum d’hypocrisie. La votation permettra en tout cas de vérifier si le vieil et infamant cliché recèle un fond de vérité: en chaque Suisse, il y a un flic qui sommeille.