Les platines Thorens n’en finissent plus de tourner

Fondé à Sainte-Croix en 1883, le fabricant de tourne-disques rajeunit sa clientèle avec le retour en grâce du vinyle. Explications du nouveau CEO de la marque mythique.

Par Blandine Guignier

Les labels de musique suisses n’avaient pas vu ça depuis 1991. Les ventes de vinyles représentent désormais 4,7% du marché des supports physiques. En 2017, elles ont augmenté de 10%, pour atteindre 4,1 millions de francs. Afin de suivre cette tendance, mais aussi par amour du microsillon, toujours plus d’artistes pressent leurs nouveaux albums. Un engouement qui a un impact direct sur la production de tourne-disques.

Avec quelque 10’000 pièces sorties en 2017 de son usine de fabrication en Forêt-Noire (Allemagne), la marque de tourne-disques Thorens renoue avec le succès. «Notre production enregistre une augmentation annuelle de l’ordre de 20% depuis trois ans», explique Gunter Kürten. Cet ingénieur audio de formation vient de reprendre les rênes de l’entreprise. Il a installé son siège à Bergisch Gladbach. «La PME se situe ainsi près de Cologne, au cœur de l’Analog Valley allemande. Cette région héberge plusieurs sociétés actives dans le son analogique et l’audio. Il y a ici une vraie expertise technologique dans le domaine.»

«Une image plus cool» chez les jeunes

Thorens profite en particulier du retour en grâce du vinyle chez les moins de 30 ans. Ces galettes noires à la sonorité chaleureuse et aux pochettes emblématiques sont à nouveau à la mode. «Les jeunes générations ne parlent d’ailleurs plus de Schallplaten en allemand ou de disques en français, relève Gunter Kürten. Ils utilisent le terme vinyle, qui renvoie une image plus cool.»

À Genève, l’entreprise de vente et d’installation de matériels hi-fi Digistore confirme cet intérêt de la jeune génération. «Depuis cinq ans environ, des jeunes viennent au magasin pour s’équiper, remarque Loïc Pellet, vendeur dans la boutique de la PME de 10 employés. Ils n’achètent pas uniquement la platine, mais aussi les enceintes et un amplificateur. Ils découvrent le vrai plaisir d’une écoute stéréo à la maison, alors qu’ils avaient jusqu’ici surtout entendu de la musique sur leurs smartphones et enceintes bluetooth.» Cette nouvelle clientèle friande de platines a le choix entre différentes marques, dont l’autrichien Pro-ject Audio Systems et l’anglais Rega. «Thorens se distingue en proposant des produits de milieu de gamme avec un bon rapport qualité-prix, des platines entièrement automatiques et avec des ‘looks’ rétro ou modernes soignés.»

Un attachement particulier des Suisses

Les Suisses restent attachés à la marque, souligne Loïc Pellet. «Certains de nos clients viennent pour des petites réparations de platines Thorens anciennes. Ce sont des objets vintage qu’ils veulent conserver dans la famille. D’autres se dirigent vers cette marque pour acheter un nouveau tourne-disque, parce qu’ils se souviennent d’en avoir vu un chez leurs parents ou leurs grands-parents.»

La marque Thorens tire également avantage de son glorieux passé en s’affichant comme le plus vieux fabricant de matériel électronique grand public du monde. Elle a été créée en 1883 à Sainte-Croix, dans le Jura vaudois, par les ancêtres de la politicienne verte Adèle Thorens Goumaz. La société fabrique d’abord des boîtes à musique. Elle produit son premier phonographe à cylindres en 1902. Suivent ensuite les gramophones et les tourne-disques, ainsi que des briquets, moteurs ou harmonicas. A la fin des années 1920, quelque 1’200 ouvriers travaillent au sein des usines Hermann Thorens. Avec son concurrent nord-vaudois Paillard, l’entreprise produit des millions de composants tels que des mouvements, bras ou manivelles, qui sont envoyés dans le monde entier.

Aujourd’hui, la production s’est délocalisée en Allemagne, sans que les clients ne s’en offusquent. «Ils ne se posent pas forcément la question du lieu de fabrication, du moment que la qualité demeure», estime Loïc Pellet. La fin de la fabrication de tourne-disques Thorens à Sainte-Croix remonte pourtant à 1966, quatre ans après le rachat par Paillard. La fabrication est alors déplacée en Forêt-Noire à Lahr. Divers directeurs se succèdent ensuite à tête de l’entreprise. La société fait même faillite dans les années 1980 avant de repartir de zéro. Entre 2000 et 2018, elle est dirigée par un Suisse, Heinz Rohrer, qui maintient la production dans le Sud de l’Allemagne.

Une marque mondiale

L’ingénieur allemand de 54 ans, Gunter Kürten, qui a racheté la société en mai dernier est conscient de cet héritage de 135 ans. «Je le respecte, mais je souhaite aussi rafraîchir un peu l’entreprise. Cela passe notamment par davantage de connectivité entre les tourne-disques et les équipements numériques.» Le CEO aimerait également offrir une entrée de gamme plus abordable, avec peut-être une production en Chine pour ce segment-là. «J’entends aussi revoir la distribution de nos produits. Nous avons par exemple supprimé les intermédiaires en Allemagne: nos représentants commerciaux vendent directement les produits aux grandes chaînes come MediaMarkt ou Saturn.»

Les platines Thorens sont pour 60% d’entre elles vendues en Europe. Environ 20% partent en Asie et 20% en Amérique du Nord. «Personne ne sait combien de temps la mode des platines et du vinyle durera, affirme Gunter Kürten. Pour mieux anticiper les tendances du marché et éviter une nouvelle faillite de la société, nous réfléchissons au développement d’autres produits que les tourne-disques.»

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Une version de cet article est parue dans PME Magazine (septembre 2018).