Congélation d’ovocytes, sujet brûlant

Les évolutions techniques ont rendu la cryoconservation d’ovocytes plus efficace et plus sûre. Une aubaine pour les femmes qui souhaitent retarder leur projet de maternité? Explications.

Par Sophie Gaitzsch

 

À partir de 35 ans, la fertilité féminine chute. La réserve ovarienne ainsi que sa qualité diminue. En parallèle, les femmes européennes ont leur premier enfant de plus en plus tard. Selon les derniers chiffres d’Eurostat, l’âge moyen de la première grossesse est de 29 ans et 3,2% des premières naissances concernent des mères de plus de 40 ans. Constat: la société change, mais la nature biologique des ovaires ne suit pas.

Pour résoudre cette équation, congeler ses ovocytes constitue désormais une option. Concrètement, la femme suit une stimulation ovarienne pendant 10 à 12 jours. Les ovocytes sont ensuite ponctionnés sous anesthésie générale, puis congelés. Le jour où la patiente souhaite tomber enceinte, ils sont décongelés et fécondés in vitro.

Les évolutions technologiques ont rendu la congélation des ovocytes plus sûre et plus efficace. Le tournant est intervenu avec la vitrification, une méthode de congélation ultra-rapide mise au point à la fin des années 1990 qui permet d’éviter la formation de cristaux. Considérée comme expérimentale jusqu’au début des années 2010, elle s’est depuis imposée dans les laboratoires. «Le taux de survie des ovocytes oscille désormais entre 85% et 95%, contre 40% à 60% avec les techniques précédentes de congélation lente», indique Laura Rienzi Senior Clinical Embryologist pour les centres italiens de médecine de la reproduction Genera et professeure de biotechnologie de la reproduction assistée à l’Université d’Urbino.

Aux Etats-Unis, les cliniques spécialisées se sont multipliées. Des «egg freezing parties», des réunions d’information avec champagne et petits fours, ont fait leur apparition dans les salons huppés de Manhattan et de la Silicon Valley. A partir de 2014, plusieurs géants américains des nouvelles technologies, notamment Facebook et Apple, ont fait grand bruit en annonçant la prise en charge de la congélation d’ovocytes pour leurs employées.

Pas de boom en Europe

En Europe toutefois, la cryoconservation d’ovocytes dite «de convenance» reste marginale. La majorité des procédures d’autoconservation ont lieu pour des raisons médicales, par exemple avant un traitement qui risque d’affecter la fertilité comme une chimiothérapie. Les dernières statistiques de l’European Society of Human Reproduction and Embryology font état de 9126 cycles de congélation d’ovocytes dans 16 pays pour l’année 2013, dont seulement 13,1% de procédures «de convenance». L’année dernière, les centres italiens Genera ont réalisé moins de 100 congélations d’ovocytes, quasiment toutes pour des raisons médicales.

«Beaucoup de femmes et de couples aimeraient pouvoir remettre leur projet d’enfant à plus tard, note Laura Rienzi. Mais la préservation d’ovocyte n’offre aucune garantie. Pour des ovocytes prélevés avant l’âge de 35 ans dans des conditions optimales (plus de 14 ovocytes de bonne qualité), la probabilité qu’une grossesse aboutisse atteint 80%, mais pas 100%.» De plus, les femmes qui viennent consulter ont souvent déjà 38 ou 40 ans, ce qui réduit fortement les chances de réussite. «Nous devons être très transparents, d’autant plus que le parcours médical nécessaire est assez lourd, surtout d’un point de vue psychologique.» Sans compter un investissement financier important, avec des prix pour un ou plusieurs cycles de vitrification qui varient en général de 2000 et 5000 euros en fonction des pays et des prestations proposées.

La congélation d’ovocyte ne constitue donc pas la panacée vantée par certains. Laura Rienzi estime qu’elle devrait représenter un outil parmi d’autres dans un système global qui soutient mieux les familles. «Finalement à l’image de ce que proposent Facebook ou Google. Tout le monde leur est tombé dessus. Mais on a oublié de dire qu’ils offrent de généreux congés maternité et paternité et affichent une véritable politique d’accompagnement des parents, notamment pour la garde des enfants.»

Dérives commerciales?

Sur le plan éthique, la congélation d’ovocytes «de convenance» ne rencontre que peu d’opposants, indique par ailleurs Valérie Depadt, maîtresse de conférences en droit privé à l’université Paris 13 et conseillère de l’Espace éthique Ile-de-France. «Aucun grand principe relatif au corps humain n’empêche l’autoconservation pour toutes, estime la spécialiste. Le principal inconvénient à mes yeux réside dans l’espoir que cela peut susciter. Il faut être très clair sur le fait qu’il s’agit d’une chance en plus et non d’une garantie.»

Et le risque de mercantilisation redouté par certains? «On est loin de tout cela, analyse Valérie Depadt. Ce que l’on observe aux Etats-Unis a peu de chances d’arriver en Europe. Outre-Atlantique, la biomédecine se fonde sur le principe d’autonomie. En Europe, l’approche est très différente: c’est le principe de dignité qui prime.» A l’heure actuelle, seuls quelques pays européens interdisent encore explicitement la congélation d’ovocytes «de convenance», notamment la France.

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Une version de cet article est parue dans le magazine en ligne Technologist, qui traite l’actualité de la recherche et de l’innovation en Europe.