Licornes françaises: à quand le troupeau?

A la traîne par rapport au Royaume-Uni ou à l’Allemagne, la France n’a vu grandir que trois start-ups valorisées à plus d’un milliard de dollars. Mais le pays rattrape son retard.

Par Blandine Guignier

Grâce au succès de ses trois licornes, BlaBlaCar, OVH et Criteo, la France est désormais internationalement reconnue dans des domaines aussi variés que le covoiturage, le stockage de données ou encore le reciblage publicitaire sur internet. Avec son trio de start-ups valorisées à plus d’un milliard de dollars, le pays reste néanmoins loin derrière ses voisins européens: le Royaume-Uni en a vu naître vingt depuis 2009 et l’Allemagne neuf.

Comment expliquer cette différence? Pour Hervé Lebret, fin connaisseur de l’écosystème français et responsable du programme de soutien aux start-ups Innogrants à l’EPFL, le Royaume-Uni occupe une place particulière en Europe. «C’est un lieu d’attraction naturel pour les investisseurs en raison de la langue et de la proximité culturelle avec les Etats-Unis. Jusqu’au Brexit, il s’agissait du centre idéal pour les firmes de capital-risque qui demandaient même souvent aux start-ups de déménager à Londres.»

La France a par ailleurs longtemps été freinée par une image de pays peu entrepreneurial, souligne Hervé Lebret. «Les Français ont souffert du ‘French Bashing’. Les médias internationaux ont longtemps insisté sur la faible liberté d’entreprise, un code du travail restrictif ou encore  la semaine de 35 heures.»

«Effet Macron»

La tendance pourrait néanmoins s’inverser dans les prochaines années. Au Consumer Electric Show de Las Vegas 2018, premier salon technologique à destination du grand public, les jeunes pousses françaises étaient 274, presque aussi nombreuses que les 280 sociétés américaines. «Le Brexit qui encourage le déménagement d’entreprises vers Paris et l’«effet Macron» explique en partie cette croissance, mentionne Hervé Lebret. Les initiatives d’entrepreneurs, comme l’incubateur géant Station F de Xavier Niel, montrent également la France comme un pays attractif pour les start-ups et les investisseurs.» L’organisme semi-public de financement et de développement des entreprises BPI a par exemple investi dans l’innovation française pour un montant de 1,3 milliards d’euros en 2017.

Parmi les start-ups qui profitent de cette embellie, figure Sensome. Son fondateur, allemand d’origine, Franz Bozsak a jugé la France idéale pour créer sa société. «Les financements early-stage par l’Etat, sans contreparties, y sont très importants. Nous avons par exemple, dès le début, reçu 200‘000 euros dans le cadre du concours mondial de l’innovation.» L’entrepreneur cite aussi le soutien d’incubateurs et de mentors. Et évoque la situation privilégiée de l’entreprise au sein de l’École Polytechnique à Paris, où il a réalisé sa thèse. «Nous y trouvons toutes les compétences pour développer notre produit à la croisée de diverses disciplines: biologie, data sciences, micro-électronique.» Il souligne enfin l’attractivité de Paris, utile pour recruter des ingénieurs étrangers.

Sensome pourrait peut-être figurer un jour parmi les licornes françaises. L’entreprise est en effet active dans le traitement des accidents vasculaires cérébraux ischémiques (AVC), un marché estimé à plusieurs milliards de dollars. La sonde qu’elle développe a pour but d’aider le médecin à choisir l’outil le plus efficace pour retirer le caillot de sang qui se forme lors d’un AVC. Le praticien peut ainsi gagner du temps et diminuer le risque de séquelles au cerveau. La société de 17 collaborateurs a déjà levé 4,7 millions d’euros depuis sa création en 2014 et vient de clore un nouveau tour de financement de 4,6 millions. «Les essais cliniques sur l’homme sont prévus fin 2018 et nous espérons avoir une homologation en Europe fin 2019.»

Medtech et digital

A l’image de la spin-off de l’Ecole polytechnique, les secteurs les plus prometteurs restent les sciences de la vie et le numérique. Ils représentaient respectivement un tiers et deux tiers des 2,56 milliards d’euros (+185% depuis 2014) levés par les start-ups françaises en 2017 Les «Trophées des futures licornes», remis par le magazine économique français Challenges et ses partenaires, ont ainsi couronné des entreprises de ce domaine: l’application de prise de rendez-vous chez le médecin Doctolib, MedDay et son traitement de la sclérose en plaques progressive, ou encore de Believe, une plateforme de distribution musicale numérique et de services aux artistes et labels indépendants.

Une version de cet article est parue dans le magazine en ligne Technologist, qui traite l’actualité de la recherche et de l’innovation en Europe.