Je crois que de toutes les histoires qui m’ont été confiées au salon, celle-ci est la plus aberrante.
Après vingt ans de mariage, Antoine ne supportait plus sa femme, Corinne. C’était physique. Tout en elle lui était insupportable. Sa taille trop haute, ses cheveux trop roux, ses mains trop grandes.
La liste des défauts qu’il lui imputait était si longue qu’il lui arrivait, comme d’autres comptent les moutons, d’en faire l’énumération complète avant de s’endormir.
Au lieu de le calmer, cet inventaire évidemment le tenait éveillé, ce qui lui donnait une raison supplémentaire d’en vouloir à la femme qui partageait son lit. Parce qu’aussi dégoûté fut-il, Antoine n’avait jamais osé rompre avec Corinne, ni même suggérer de faire chambre séparée. Antoine était lâche. Lâche et puéril, comme cette histoire inouïe le révélera.
Pour en revenir à la fameuse liste des défauts, Antoine, fonctionnaire d’Etat méticuleux, les avait classé par ordre alphabétique. Il se disait probablement que cet exercice l’aiderait à conserver une bonne mémoire ou à mieux canaliser sa haine.
Je ne reproduirai ici qu’une partie de cet abécédaire délirant, dont j’ai eu connaissance de la manière la plus incongrue qui soit: Antoine qui était mon client – Corinne aussi d’ailleurs – en avait oublié un soir une copie dans mon salon. Il paraît, mais je l’ai appris par la suite, qu’il en avait toujours plusieurs exemplaires sur lui.
A comme armoire: Corinne les remplit jusqu’à les faire craquer. Toutes mes chemises sont froissées.
B comme bouche: la sienne est trop maquillée. Elle laisse des marques de rouge à lèvre sur tous les verres en cristal. C’est dégoûtant.
C comme cors aux pieds: elle en a sur tous les orteils ou presque. Elle les appelle des «oignons», ça me coupe l’appétit.
D comme dimanche: j’ai horreur de ce jour férié parce que je l’ai tout le temps sur le dos.
E comme électroménager: Corinne ne sait toujours pas faire fonctionner sa machine à laver la vaisselle. Elle se trompe de poudre à lessive. Elle est bête.
F comme fenêtre: elle les laisse toujours ouvertes comme si le chauffage était gratuit!
G comme girafe: elle en a le cou et puis aussi les taches de vieillesse.
H comme hypocondriaque: si elle n’a pas mal à la gorge, elle a mal au ventre. Il faut toujours qu’elle se fasse remarquer. Elle m’énerve. etc, etc, etc.
Antoine ne supportait plus Corinne mais il était bien content de mettre les pieds sous la table tous les soirs à 17 heures – l’administration finit tôt et sa mère lui a toujours dit que manger de bonne heure améliorait la digestion.
C’est Corinne qui s’occupait de toutes les tâches domestiques – cuisine, lessive, ménage, repassage, bricolage – après ses nuits de veilles passées à l’hôpital. Elle n’a jamais rechigné devant la tâche; il ne lui a jamais dit merci. Il trouvait cela normal.
Un soir pourtant Antoine trouva la maison vide. Rien dans le frigo, rien dans le four. Pas de lumière, pas de fenêtre ouverte. Il eut un sentiment mélangé de panique et de détestation. Comment pouvait-elle lui faire ça? Sur la table de la cuisine, une lettre était posée à son attention. Il en décolla le timbre, dont il faisait collection, puis l’ouvrit:
A comme andouille.
B comme bourrique.
C comme crétin.
D comme débile.
E comme emmerdeur.
F comme fumier.
G comme gredin.
H comme helvète coincé
I comme idiot et
J comme JE TE QUITTE.
Je n’ai plus jamais revu Antoine au salon. En revanche, je coiffe chaque semaine Corinne. Elle vit aujourd’hui avec une femme plus jeune qu’elle. Je sais à ses cheveux qu’elle est heureuse et épanouie.