KAPITAL

Ces entreprises chinoises trop belles pour être vraies

De nombreuses sociétés chinoises présentes sur les marchés américains se sont révélées frauduleuses, et ont vu leur action en Bourse s’effondrer. Retour sur quelques chutes emblématiques.

China MediaExpress, China Biotics, RINO International Corporation, autant de noms désormais responsables de sueurs froides pour les détenteurs de titres de sociétés chinoises cotées sur les marchés américains. Pour avoir triché sur leur valeur réelle, ces trois entreprises ont subi l’an dernier un effondrement brutal de leur cours en Bourse.

Ainsi, après avoir été accusée de produire des rapports faussement positifs visant à attirer un maximum de capitaux, China MediaExpress, spécialiste de l’affichage publicitaire électronique, a vu son action passer d’une valeur de plus de 20 dollars au début 2011 à moins de 50 cents à la fin de l’été.

Scénario et chute vertigineuse quasi identiques pour China Biotics, soi-disant leader sur le marché des probiotiques et suspectée d’avoir falsifié les informations fournies aux régulateurs américains lors de sa mise sur le marché entre 2005 et 2006. Active dans les solutions de traitements de l’eau, RINO International aurait quant à elle, gonflé à peu près tous ses chiffres: du nombre de ses clients à celui de ses employés, tout en maintenant deux livres de comptes distincts.

Les reverses takeovers au centre des fraudes

Ces sociétés partagent un point commun: une introduction en Bourse express à l’aide d’une prise de contrôle «inversée», connue sous le nom de reverse takeover (RTO) en anglais. La technique consiste à injecter les actifs d’une entreprise privée – dans ce cas chinoise – dans une société abandonnée, mais toujours cotée, une «coquille» dont seule la structure sera conservée.

Les avantages de cette pratique? Le titre de la société chinoise se retrouve désormais échangé à travers une procédure à moindres coûts et raccourcie. Surtout, la paperasse administrative grandement simplifiée n’est pas comparable à celle exigée par les autorités lors d’une introduction en Bourse classique. En somme, les RTO représentent un véritable raccourci menant aux capitaux disponibles sur les Bourses nord-américaines.

En soi, la pratique ne comporte rien de scandaleux et reste parfaitement légale. «Les reverse takeovers ne sont pas problématiques en eux-mêmes, explique Jacques Iffland, avocat spécialisé en fusions et acquisitions chez Lenz & Staehelin à Genève. Par contre, la réglementation et les contrôles qui entourent cette pratique ont pu se révéler inadéquats par le passé.» Ce vide réglementaire a ainsi été exploité et a permis la multiplication de mauvaises surprises pour les investisseurs.

Inquiétudes à la SEC

Dans les bureaux de la Security Exchange and Comission (SEC), la pile des dossiers des Chinese RTO frauds s’est élevée si dangereusement que le gendarme boursier américain s’est vu obligé de publier un bulletin d’alerte au mois de juin dernier, mettant en garde les investisseurs à ce sujet.

Pour Yves Byrde, directeur d’Optifin SA à Genève et spécialiste du marché chinois, pointer uniquement les entrepreneurs asiatiques du doigt est cependant trop facile. Il explique le recours aux RTO par un désir de reconnaissance et non pas uniquement une volonté de tromper. «Un entrepreneur chinois, dans sa réussite sociale, rêve de voir sa société devenir publique et il ne pourra pas le faire rapidement en Asie car les délais pour un listing sont longs, alors qu’aux Etats-Unis, un RTO permet un accès rapide.»

De plus, les profiteurs de ces montages ne sont pas forcément toujours ceux que l’on imagine. «Je ne crois pas qu’il existe un syndrome particulier chinois. Il ne faut pas oublier que ces lois et stratégies ont été inventées à la base aux Etats-Unis. Maintenant, elles sont détournées par des acteurs offrant leurs services à des entrepreneurs, contre de substantielles commissions.»

Les vendeurs à découvert se régalent

Hormis les classiques intermédiaires, d’autres acteurs ont développé des techniques permettant de capitaliser sur ces fraudes, tout en endossant un costume de justiciers des marchés.

Ainsi, des sociétés d’analyse telles que Muddy Waters ou Citron Research se sont spécialisées dans la traque d’entreprises aux bilans douteux. Une fois la cible déterminée, ils parient sur la chute du titre en vendant les actions de la société suspectée à découvert, puis attaquent en publiant le résultat de leurs recherches.

Leurs positions à la baisse leur permettent ainsi d’encaisser des gains substantiels lors de l’effondrement des cours, précipité par la divulgation de leurs recherches. Muddy Waters s’est ainsi fait un nom en accrochant à son tableau de chasse China MediaExpress et RINO International. Toutefois, son plus gros coup reste les accusations de fraudes portées contre Sino-Forest, une société forestière cotée au Canada suspectée d’avoir surévalué ses actifs et dont la capitalisation boursière dépassait les 5 milliards de dollars fin 2010.

Rares sont les investisseurs prêts à faire part de leurs déconvenues boursières. Un sujet «trop polémique» et mauvais pour leur image. Pourtant, les victimes ne se trouvent pas uniquement chez les plus petits joueurs. Pour preuve, un des principaux perdants de l’affaire Sino-Forest n’est autre que le milliardaire et gérant vedette de hedge funds John Paulson. La 17e fortune américaine détenait environ 15% du capital de la société au moment de son effondrement boursier.

Et ce n’est pas la seule star de la finance à avoir connu des déboires. Selon le «Telegraph», le vétéran Anthony Bolton aurait confessé d’importantes pertes relatives à la découverte de fraudes dans deux sociétés dans lesquelles son fonds Fidelity China Special Situations avait placé de l’argent.

Ces pertes représentent peutêtre l’occasion de mieux suivre le conseil prodigué par la SEC dans son bulletin publié au mois de juin 2011: «Les investisseurs devraient faire attention lorsqu’ils envisagent d’investir dans des titres de sociétés ayant procédé à un reverse takeover et être sûrs de détenir toutes les informations précises et à jour sur la société concernée.» Une recommandation basique dont l’oubli aura toutefois coûté très cher à certains, obnubilés par les impressionnants chiffres de la croissance chinoise.

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Une version de cet article est parue dans Swissquote Magazine.