Vous entendez la rumeur? Elle bruisse en proportion croissante d’un très précieux souci, qui s’appelle «le contenu». Le contenu? Eh bien oui, le contenu. La substance. La teneur. Celle des sites Internet, donc.
C’est à croire que jusqu’ici, les centaines de millions d’adresses existant sur le réseau des réseaux planétaire, avec leurs charretées respectives d’hyperliens et de sous-destinations, n’avaient été que des vitrines creuses. Et les fabricants d’ordinateurs et de logiciels en navigation, des exploitants du rien. Et les surfeurs domestiques ou professionnels pareils à vous à moi, des cliqueurs dans le néant.
Or la question du contenu ou du non contenu, autrement dit celle du vide et du plein qu’il faudrait soigneusement distinguer, est absurde. Les deux notions sont en effet parfaitement conjointes dans notre imaginaire. Sans notre perception liée du vide et du plein, nous serions incapables d’investir la réalité selon les trois plans de la connaissance – celui de l’esprit, celui de la matière et celui de la vie.
Qu’un site Internet soit totalement vide, c’est-à-dire dénué de tout contenu, on pourrait donc en rêver. Comme d’une maison dans laquelle habiter, d’une cathédrale favorable au recueillement, ou d’une clairière propice aux communions telluriques. Lao-Tseu, haut dialecticien des contraires, le formulait à sa façon: «Si les vases sont faits d’argile, c’est grâce à leur vide qu’on peut s’en servir.»
Le vrai problème est donc ailleurs, ou différent. C’est celui du rapport existant entre l’intelligence et la connerie. Voilà ce qu’il s’agirait d’examiner.
Sur le Web, aujourd’hui, on tombe parfois sur des absences de contenu nettement plus intelligentes que certains contenus denses à l’extrême. On tombe sur des espaces publicitaires qui sont tout sauf de l’espace, par exemple, mais plutôt de l’occupation de terrain, au sens militaire de ce terme. Et sur des pages pétries d’un volontarisme didactique à pleurer.
Je veux dire que l’interrogation de fond serait plutôt celle-ci: qu’est-ce qui peut déplier les internautes, et qu’est-ce qui les abrutit? Qu’est-ce qui peut les remettre au monde réel, et qu’est-ce qui les en éloigne?
C’est une vieille mélodie. Vous vous rappelez? Qu’est-ce qui peut rendre le peuple à lui-même, et qu’est-ce qui l’aliène?