LATITUDES

Maladie de Crohn et alimentation: ce qu’il faut savoir

Les patients souffrant de maladies inflammatoires de l’intestin en situation de crise aiguë doivent s’abstenir de certains aliments. Des restrictions qui n’ont souvent pas lieu d’être en période de rémission, même si certains plats peuvent être moins bien tolérés.

Depuis la petite enfance jusqu’à l’âge adulte, nous avons le réflexe d’incriminer un aliment lorsque nous souffrons de douleurs abdominales. Qui, alors qu’il souffre de crampes abdominales et diarrhées, ne s’est pas exclamé: j’ai dû manger quelque chose qui ne me convient pas? Lors de maladies inflammatoires chroniques intestinales (MICI), les symptômes abdominaux sont similaires, avec la différence… qu’ils sont chroniques. Ainsi, bon nombre de patients atteints de ces maladies vont tenter d’identifier des aliments qui seraient à l’origine de leurs problèmes. Les explications de Michel Maillard, médecin adjoint au Service de gastro-entérologie et d’hépatologie du CHUV.

Michel Maillard, quelles sont les conclusions des dernières études?

Depuis quelques années, le microbiote intestinal a été identifié comme un élément-clé dans la pathogenèse des MICI. Tous les efforts actuels dans ce domaine consistent à identifier un profil de flore qui permette de prédire des éléments cliniques clés tels que les poussées inflammatoires ou la réponse aux traitements. Ainsi, les chercheurs sont intéressés à pouvoir modifier la flore vers un profil anti-inflammatoire. Alors que les stratégies type probiotiques, antibiotiques et transplantation fécale ont donné des résultats peu concluants à ce stade, il est bien connu qu’une modification du type d’alimentation a un impact rapide et durable sur la composition de la flore. Ainsi, l’interface entre nutrition et microbiote est actuellement en cours d’investigation par plusieurs chercheurs.

De manière intéressante, ce type d’étude a permis d’identifier les aliments contenant des substances indolées comme ayant un pouvoir bénéfique. Ces aliments (comme par exemple le broccoli et le chou) contiennent des substances chimiques (indolocarbazoles, flavonoïdes, polyphénols) qui ont un effet direct sur les cellules épithéliales et activent un récepteur intracellulaire appelé arylhydrocarbon receptor (Ahr). Cette activation induit la production de mucines, de peptides antimicrobiens et de cytokines protectrices. Bien que ces éléments de recherche soient encourageants, ces aliments ont malheureusement aussi le désavantage de contenir des FODMAPS (Fermentable Oligosaccharides Disaccharides Monosaccharides and polyols) qui sont à l’origine de beaucoup d’inconfort abdominal. Il sera donc difficile en pratique clinique de recommander une alimentation de ce type aux patients.

Quels sont les autres axes de recherche?

Un autre axe de recherche concerne le rôle des acides gras polyinsaturés dans l’inflammation digestive. De manière plus spécifique, un groupe de chercheurs a pu démontrer que la consommation de produits contenant de l’acide myristique (huile de palme, huile de coco) était associée à une augmentation du risque de poussées inflammatoires en cas de colite ulcéreuse.

Finalement, nous sommes devenus de plus en plus conscients du rôle des émulsifiants dans l’inflammation digestive. En effet, ceux-ci sont utilisés largement dans l’industrie alimentaire pour rendre certains produits gras plus appétissants et esthétiquement attrayants. Des produits tels que le beurre de cacahuète ou les pâtes à tartiner au chocolat ont une teneur riche en émulsifiants pour éviter que la pâte ne se dissocie en deux phases. La consommation de ce type de produits n’est néanmoins pas anodine puisqu’un groupe de chercheurs a pu montrer que ces émulsifiants détruisent le mucus à la surface des cellules épithéliales et favorisent le développement d’une colite autoimmune chez la souris. Ceci avait également un effet marqué sur la composition de la flore intestinale et rendait les individus plus à risque de syndrome métabolique.

En conclusion, plusieurs pistes actuelles laissent penser qu’une alimentation riche en graisses animales, incluant des émulsifiants et peu variée est un facteur de risque pour les poussées inflammatoires.

Comment adapter son alimentation quand tout va bien, moins bien ou très mal?

Quand tout va bien, les données actuelles tendent à favoriser une alimentation variée, équilibrée, riche en fibres végétales et fruits, ainsi que pauvre en graisses animales. La consommation d’émulsifiants devrait être évitée. La consommation de produits laitiers devrait être maintenue tant que faire se peut pour maintenir un apport calcique suffisant. L’éviction des produits contenant du lactose devrait donc être limitée aux cas d’intolérance au lactose documentée. Il en va de même pour la consommation de produits contenant du gluten qui est possible et qui ne devrait être évitée qu’en cas de coeliaquie documentée médicalement.

Lors de poussées inflammatoires aiguës, il est très important de maintenir un apport calorique suffisant pour éviter un état de malnutrition qui serait délétère dans la prise en charge. Ainsi, la composition de l’alimentation devrait être ajustée à la tolérance du patient. Dans la majorité des cas, les fibres alimentaires sont mal tolérées durant une poussée et doivent ainsi être éliminées temporairement. En cas d’apport calorique insuffisant, le recours à une alimentation entérale par sonde naso-gastrique précoce est souvent nécessaire. Enfin, on peut encore mentionner les complications sténosantes et fistulisantes de la maladie de Crohn qui sont en soit une indication formelle à un régime sans résidus alimentaires au vu d’un risque d’occlusion intestinale.

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Une version de cet article est parue dans SwissIBD Insight (no 2 / 2017)