«Je vois la musique»

Le Français Vincent Mignerot est un synesthète: son cerveau associe spontanément plusieurs perceptions sensorielles. L’étude de ce mystérieux mécanisme neurologique vise à mieux comprendre la gestion de l’information par le cerveau.

Par Melinda Marchese

Enfant, Vincent Mignerot ressentait un délicieux goût de prune à chaque fois qu’il prononçait ou entendait le mot «immeuble». Lorsqu’il était malade, il visualisait ses symptômes: la fièvre s’apparentait par exemple à une boule blanche et chaude. Autrement dit, il associait spontanément et inconsciemment plusieurs perceptions sensorielles – le goût à un son ou une douleur à une forme et une couleur.

Ce n’est qu’à 20 ans que ce Lyonnais, aujourd’hui âgé de 40 ans, comprend par hasard que ces associations mentales ne sont pas présentes chez chaque être humain. «Au cours de mes études de psychologie, j’ai lu un article qui décrivait un phénomène dont j’ignorais l’existence, que je vivais pourtant moi-même depuis toujours: la synesthésie.» Reconnue scientifiquement depuis le début du XVIIIe siècle, cette faculté neurologique touche 4 à 5% de la population mondiale.

Elle se manifeste sous de nombreuses formes: certains synesthètes voient la musique, d’autres associent des chiffres à des couleurs ou encore perçoivent des sons lorsqu’ils sentent une odeur. Vincent Mignerot vit six d’entre elles: «Aujourd’hui, j’ai perdu la «lexicale-gustative» (association du mot à un goût), mais j’ai gardé la nociception (association d’une couleur à une douleur). Je vis aussi intensément la synesthésie cognitive: toutes mes pensées se génèrent sous forme de couleurs et de formes, qui se meuvent dans l’espace, en 3D.»

Désormais passionné par ce phénomène, Vincent Mignerot lui consacre un site web, qui réunit les dernières études scientifiques sur le sujet. Avec l’aide d’un graphiste, il crée des animations permettant à chaque internaute de «tester» ce que lui-même perçoit au quotidien. «Il ne s’agit absolument pas d’un super pouvoir, ni même d’un handicap, précise le synesthète. Je peux tout à fait ne pas y prêter attention, cela n’a jamais été gênant.»

Au-delà du caractère philosophique et artistique de son projet, Vincent Mignerot espère aussi que les recherches sur la synesthésie aboutiront à des avancées scientifiques: «L’imagerie par résonance magnétique (IRM) a déjà pu démontrer que des connexions neuronales spécifiques se produisent chez les synesthètes et que le cerveau humain est capable de multimodalité sensorielle. Tout cela contribue à la compréhension générale et du fonctionnement du cerveau humain.»

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Une version de cet article est parue dans In Vivo magazine (no 3).

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