Un «returnee program» spécifiquement dédié aux entrepreneurs

La Suisse possède un réservoir important de talents, notamment grâce à la présence de nombreuses multinationales. Mais il faut attirer plus d’entrepreneurs aguerris pour développer les start-ups.

Par Patrick Aebischer

Les rapides progrès technologiques, en particulier ceux liés à la robotique, au «big data» et à l’intelligence artificielle, sans oublier la biotechnologie, induisent une profonde restructuration de l’économie mondiale. Le remaniement des grandes capitalisations boursières mondiales a ainsi vu les compagnies pétrolières et pharmaceutiques être progressivement remplacées par les GAFAMs. La Suisse n’échappe pas à ce grand chambardement. Nos fleurons industriels de la finance, de la pharma ou du domaine de la nutrition sont sous pression. Ils sont challengés par la digitalisation de l’économie et n’ont pas en interne les capacités d’implémenter rapidement les changements requis.

Le salut pourrait venir des start-ups qui, progressivement, deviennent le bras de recherche et développement des grandes compagnies. Cette évolution est très perceptible dans la pharma: les dépenses R&D y sont de plus en plus externalisées dans des start-ups avec pour conséquence que la majorité des nouveaux médicaments proviennent de ces dernières, les compagnies pharmaceutiques s’occupant des phases cliniques tardives menant à l’homologation et à la vente du médicament.

Les hautes écoles suisses, et en particulier les deux écoles polytechniques, sont très compétitives au niveau international. Elles génèrent de nombreuses découvertes de pointe, en particulier dans le «deep tech». Ces dernières sont de plus en plus souvent développées commercialement par des start-ups. Une multitude d’incubateurs et d’accélérateurs se mettent en place pour les accueillir. L’accès au capital risque de démarrage s’améliore progressivement, même s’il gagnerait à se développer plus rapidement. Le développement de fonds de croissance dans lesquels les caisses de pension pourraient jouer un rôle clé demeure une nécessité.

L’accès aux talents, si important pour la croissance des start-ups, est rendu possible par la présence en Suisse de grandes compagnies aussi bien dans les domaines de la pharma, de la nutrition, de la finance ou de l’engineering que des hautes écoles de rang mondial. Il reste à trouver les entrepreneurs capables de développer des start-ups à fort potentiel de croissance. Nous en manquons, plus particulièrement dans le domaine des technologies de l’information.

Etonnamment, un nombre élevé de Suisses travaille dans la Silicon Valley. A titre d’exemple le «chief data officer» de LinkedIn, le responsable «messenger» de Facebook ou le vice-président des infrastructures de Google ont des racines suisses. Ces entrepreneurs ont l’avantage de comprendre les rouages de la Silicon Valley ainsi que la culture européenne et plus particulièrement suisse. Ils ont le réseau, la mentalité et l’expérience pour faire croître nos start-ups.

Les écoles polytechniques fédérales doivent une bonne partie de leur succès récent à leur capacité de rapatrier des Suisses et des Européens enseignant dans les grandes écoles américaines. On devrait s’inspirer de ce «returnee program» académique pour en développer un spécifiquement ciblé aux entrepreneurs de la Silicon Valley. Le contexte politique actuel aux Etats-Unis constitue une excellente opportunité pour aller de l’avant, sachant que beaucoup d’entre eux n’adhèrent pas forcément aux visions de l’actuel résident de la Maison Blanche.

Soyons entreprenants et essayons d’attirer les potentiels «returnees» suisses et européens en leur présentant les atouts d’une Suisse dynamique qui innove. La Suisse en a besoin, elle est mûre pour les accueillir.

_______

Patrick Aebischer, chercheur en neurosciences, a dirigé l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) de 2000 à 2016.

Ce texte a été publié initialement dans la NZZ am Sonntag. Patrick Aebischer s’y prononce régulièrement sur des questions en lien avec la digitalisation et l’innovation.