Petite histoire et grands modèles de l’horlogerie féminine

Elle existe depuis près d’un siècle et n’a pas encore livré le quart de ses secrets. L’horlogerie 100% féminine reste un vaste champ des possibles. Visite guidée d’un univers discret.

Par Olivier Müller

«Ce que veulent les femmes.» Mel Gibson, qui se posait la question en 2001, a-t-il trouvé la réponse dans cette comédie à succès? Les horlogers, eux, ont un début de réponse. Elle est si simple que, pendant longtemps, la plupart des marques sont passées à côté: pour plaire aux dames, il faut des garde-temps spécialement conçus pour elles! Aujourd’hui, cette affirmation se voit vérifiée avec l’émergence de nombreux modèles destinés à cette clientèle spéci­fique. Cartier a précédé cette vague avec le retour au sommet des Crash, Hypnose et, plus récemment, le triomphe des Panthère.

Ici comme ailleurs, la montre féminine contemporaine a trouvé ses complications propres (phase de Lune, date), ses matériaux nobles (nacre, or et diamant). Mais cela n’a pas toujours été le cas. Des décennies durant, les marques horlogères ont calqué leurs modèles féminins sur leurs homolo­gues masculins. Un diamètre rétréci, un vague changement de cadran, quelques diamants… le tour était joué.

Fronde créative

Là encore, Cartier a toujours fait excep­tion, avec des modèles aux dessins ori­ginaux pour chaque pièce féminine. Des modèles cités plus haut aux Tank et Baignoire, Cartier a toujours endossé à la perfection son rôle de sculpteur de formes.

Pour le reste, «la conception d’une montre féminine est plus compli­quée que celle d’une montre masculine, explique Philippe Delhotal, directeur Création et Développement de La Montre Hermès SA. Un tel objet constitue un défi et ne doit pas être l’homothétie d’une version pour homme. La femme aime changer de montre en fonction de ses envies du moment, de ses acti­vités, de ses tenues. Elle adopte une autre façon de porter cet objet: il doit être élégant et adapté à toutes les occa­sions. J’ai le sentiment que les lignes féminines nous permettent une plus grande diversité créative.»

Ce sont fina­lement les marques les plus audacieuses  qui ont réussi à faire bouger les lignes. Blancpain fut l’une des premières à bousculer cet ordre établi et passablement conservateur. Très tôt, en 1930, la maison dévoilait un modèle original, la «Rolls» de Léon Hatot, qui devint la première montre automatique pour dames. Jusqu’à cette date, les montres féminines restaient des pièces uniques de joaillerie, telles que Chaumet les avaient conçues dès la fin du siècle précédent.

Plus petit, plus féminin

Jaeger-LeCoultre a par la suite bouleversé la situation avec son Calibre 101, pour «10 mm, version 1». Avec ses dimensions très réduites (98 composants dans un boîtier de 14 mm de longueur, 4,8 mm de large et 3,4 mm d’épaisseur), la manufacture a ouvert la voie de la miniaturisation, permettant de concevoir des modèles pour poignets plus fins.

Avec un tel calibre, il est également devenu possible de travailler sur des objets sertis sans que la boîte ne devienne trop importante. L’horloger a également favorisé l’émergence de la montre rectangulaire, un format qui a particulièrement séduit les femmes, notamment avec le modèle Reverso. Enfin, le Calibre 101 a permis d’élaborer un très grand nombre de montres à secrets, segment de haute joaillerie très prisé dans les années 1940 où le garde-temps se nichait dans de véritables rivières de diamants, d’émeraudes ou de rubis.

Le temps des précurseurs

Évidemment, les choses se révéleraient trop simples si le cours de l’Histoire était linéaire. Des décennies avant leur heure, certaines maisons avaient déjà cassé les codes. On retrouve ainsi dans les archives d’Hermès des photos de la famille fonda­trice dont les petites filles arborent une montre de poche adaptée au poignet par un puissant bracelet de cuir, la tannerie constituant le premier métier d’Hermès. Nous sommes au début du siècle. Cartier a pour sa part toujours innové avec des montres aux noms révélateurs de leurs formes disruptives, comme la Baignoire ou la Crash. Sans même parler de Breguet qui, dès 1812, posait les fondations du style « Reine de Naples » et de son célèbre ovale.

Encore aujourd’hui, on observe que les codes sont faits pour être cassés. Aude­mars Piguet l’a prouvé deux fois de suite, avec la Diamond Punk en 2015 puis la Outrage en 2017. Ces deux pièces hors norme satellisent la montre féminine en un univers de Haute Joaillerie, repous­sant toutes les limites techniques et créatives. Jaquet Droz a également révélé il y a quatre ans une forme féminine inédite en horlogerie, la Lady 8. Taillée autour d’un huit, la pièce extrapole un motif cher à l’horloger, que l’on retrouve dans son historique Grande Seconde.

Quand les choses se compliquent

La technique reste l’un des derniers grands volets peu explorés de la montre pour dames. Un adage répandu dit que les femmes ne goûtent que peu au chrono­graphe. Trop précis, mécanique, pointu, il renvoie au temps qui passe, aux années qui s’écoulent, à un bel âge qui s’étiole. Même les plus férus de cette complica­tion, comme Breitling ou Bell & Ross, s’y mesurent peu pour la clientèle féminine.

Il a alors fallu explorer d’autres com­plications pour charmer les poignets des femmes. La phase de Lune en est sans conteste la grande victorieuse: un rythme lent, poétique, une esthétique propice au rêve et à de multiples inter­prétations nacrées ou diamantées.

Les Quantièmes Complets de Blancpain en font également un large usage. Breitling optera simplement pour la date (Colt 36), A. Lange & Söhne pour la Grande Date (Saxonia Moon Phase), deux variations d’une même complication qui montre son utilité auprès des femmes actives pour son côté fonctionnel au quoti­dien. Hublot a tenté le chronographe (Big Bang), Jaquet Droz le Tourbillon (Grande Seconde Tourbillon Nacre). Il y a donc encore beaucoup à inventer. Et pourquoi pas une complication dédiée aux femmes ?

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Une version de cet article est parue dans le L.A. Magazine (no 18).