LATITUDES

«Les personnes issues de l’immigration nord-africaine dérangent»

Les stéréotypes à l’égard des migrants de deuxième génération originaires des pays du Maghreb sont tellement ancrés qu’ils finissent par être intériorisés, montre une recherche réalisée en milieu carcéral dans le cadre d’un Master HES-SO en travail social.

Violents, fanatiques: la perception des migrants maghrébins est souvent très négative. Ils cumu­lent la double tare d’être à la fois d’origine étrangère et de pays musulmans. Intervenante socio-éducative au sein des établissements pénitentiaires de la plaine de l’Orbe (EPO), dans le canton de Vaud, Prisca Herzog a voulu savoir comment des jeunes détenus issus de l’immigration nord-africaine – sur qui pèse une tare supplémentaire, celle de la délinquance – ressentent les propos tenus à leur égard en Suisse, qu’il s’agisse de discours d’origine publique, politique ou médiatique. Elle a mené une recherche dans le cadre de son mémoire de Master en travail social à la HES-SO Lausanne, accompli en emploi l’an dernier. Interview.

Pourquoi cette recherche?

J’ai toujours été sensible aux problématiques liées aux différences culturelles. J’essaie le plus possible de prendre de la distance par rapport à ces questions. L’autre, peut-être que c’est nous. Dans le cadre de ma pratique professionnelle, j’ai remarqué que les ressortissants d’origine nord-africaine dérangeaient, questionnaient et faisaient davantage l’objet de débats que les autres, en raison notamment de leur religion. L’incompréhension à leur égard et la peur de l’inconnu sont nourries par l’actualité. L’empreinte du colonialisme joue également  un rôle.

Comment avez-vous travaillé?

J’ai mené des entretiens avec cinq immigrés de deuxième génération âgés de 18 à 35 ans incarcérés aux EPO, dont les parents sont originaires de pays nord-africains. Les interviews ont été conduites au sein de la prison.

Dans votre recherche, vous expliquez que les détenus interrogés ont intériorisé les préjugés dont ils font l’objet. De quelle manière cela se traduit-il?

Plusieurs d’entre eux m’ont par exemple parlé très spontanément du délit de faciès. Et ce qui est intéressant, c’est qu’ils le mettent d’abord sur le compte de leur couleur de peau, avant de l’attribuer plutôt au fait qu’ils étaient déjà délinquants récidivistes. Quelqu’un qui a reçu  des coups de la part d’un policier m’a aussi dit que peut-être que c’était normal, parce qu’il lui avait manqué de respect. Un autre a fini par s’habituer au fait d’être traité de «bougnoule» à l’école. Ces comportements font tellement partie de leur quotidien qu’ils finissent par ne plus y prêter attention.

Donc non seulement les stéréotypes sont intériorisés, mais la discrimination est excusée?

Tout à fait. A chaque fois que les détenus décrivent un événement vécu comme étant stigmatisant, ils se reprennent derrière et tentent de le justifier. Je pense qu’essayer de trouver des excuses aux autres est une façon de mieux vivre avec. Cela permet d’y donner un sens et de relativiser un petit peu.

Le fait d’avoir interrogé des détenus, donc des personnes qui ont commis des délits, n’engendre-t-il pas un biais de départ pour la recherche?

Ce n’est pas parce que l’on a un parcours de délinquant que l’on doit être maltraité ou subir des stéréotypes. De toute façon, les préjugés leur collent à la peau indépendamment du fait qu’ils aient commis un quelconque délit.

A-t-il été compliqué de mener les entretiens au sein de la prison, sur votre lieu de travail?

Cela a nécessité quelques acrobaties. Durant les interviews, j’ai dû convaincre les détenus de ne pas tenir compte de mon statut d’intervenante socio-éducative, mais uniquement de mon statut de chercheuse. De mon côté, j’ai dû leur garantir que les informations échangées ne seraient pas relayées aux autorités. Pour assurer cette confidentialité, il a fallu signer des autorisations.

Avez-vous été confrontée à des cas de conscience?

L’un des détenus avait été condamné pour une affaire et était en attente de jugement pour une autre. Dans le cadre des entretiens, il a dévoilé énormément d’informations en lien avec l’affaire en instruction. Or en tant qu’employés du service pénitentiaire, nous n’avons pas le droit de parler des affaires en cours. Il a été difficile de continuer le suivi avec cette personne en gardant tout pour moi. Concrètement, je faisais comme si je ne savais rien.

Cette recherche a-t-elle changé votre manière de travailler?

Pas directement. En revanche, je me suis rendu compte de tout ce que les détenus ne disent pas lorsqu’ils s’adressent uniquement à l’intervenante socio-éducative. On a beau construire une relation avec eux sur la durée, tenter d’établir des liens de confiance, au final ce n’est jamais complètement authentique. La recherche m’a permis de voir mon travail sous une nouvelle perspective.

Comment cette étude a-t-elle été reçue au sein de la prison?

Peu de mes collègues étaient au courant, mis à part les assistants sociaux. Et je pense que peu l’ont réellement lue. Une partie de la direction des EPO l’a toutefois consultée en intégralité. Entre assistants sociaux, les résultats ont suscité un petit débat. Nous avons discuté du fait que les stigmates des détenus issus de l’immigration nord-africaine ont peut-être teinté tel ou tel choix de vie et qu’il fallait en tenir compte dans les projets que l’on conduit avec eux. Mais ce n’est pas allé beaucoup plus loin. J’ai surtout fait ce travail pour moi. Il m’a fait réaliser que le travail social peut s’effectuer différemment qu’uniquement sur le terrain et que mêler théorie et pratique constitue une approche intéressante.

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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 13).

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