L’Europe fait de la résistance

Les fleurons européens de la robotique Kuka et Aldebaran se trouvent désormais en mains asiatiques. Pour faire face à la concurrence internationale, le secteur doit innover et développer des partenariats publics-privés.

Par Julien Calligaro

LʼEurope est le deuxième producteur mondial dans le secteur de la robotique, après l’Asie, mais devant l’Amérique du Nord. En 2015, les pays européens ont vendu plus de 50’000 robots industriels, soit une augmentation de 10% si l’on compare à l’année précédente. Il faut dire que le continent bénéficie d’une longue tradition dans la fabrication de systèmes automatisés: des entreprises telles que l’allemande Kuka, ou les suisses ABB et Stäubli y sont implantées depuis plusieurs dizaines d’années.

Ce savoir-faire est cependant de plus en plus convoité par des sociétés étrangères, à en croire plusieurs rachats récents. En 2015, le groupe japonais SoftBank a annoncé posséder 95% des parts de l’entreprise française Aldebaran. En 2016, c’est le chinois Midea, spécialisé dans la fabrication d’électroménager et de climatiseurs, qui a pris le contrôle de Kuka. «Le rachat de Kuka modifie considérablement la structure du marché de la robotique et donne la part belle à l’Asie aux dépens de l’Europe, remarque Morten Paulsen, analyste financier pour la société de courtage et d’investissement CLSA Japan. Depuis la création des premiers robots dans les années 1960, le marché était pourtant majoritairement détenu par deux européens (ABB et Kuka) et deux japonais (Fanuc et Yaskawa).»

«Pour défier la concurrence internationale, l’Europe doit miser sur son potentiel d’innovation», lance Nils Axel Andersen. Selon le chercheur à l’Université technique du Danemark (DTU), la «révolution» qui attend la robotique ne passera pourtant pas par les entreprises traditionnelles: «Leurs affaires sont prospères, mais elles ne veulent pas se risquer à baisser le prix de leurs appareils.» Le chercheur cite en contre-exemple Universal Robots, une société danoise qui produit des robots collaboratifs, appelés aussi «cobots». «Ces machines sont moins imposantes, beaucoup moins chères et plus flexibles. Elles travaillent avec les humains et non pas pour eux. Leur installation est également moins complexe.» Universal Robots estime qu’elle possède 60% de parts de marché des robots collaboratifs.

Un marché chinois hermétique

Pour Nils Axel Andersen, les robots du futur ne ressembleront en rien à ceux que l’on connaît aujourd’hui: «Il faut dépasser le stade des machines prévues pour effectuer sans cesse le même mouvement. Nous pouvons maintenant créer des robots qui s’adaptent à leur environnement.» Une équipe de la DTU a d’ailleurs récemment présenté, lors d’une compétition internationale à Abou Dabi, un robot codé pour évoluer avec son milieu et capable de communiquer ainsi que de coordonner son travail avec d’autres appareils.

Autre piste pour faire face à la concurrence: accroître les collaborations entre différents organismes. «Les échanges entre les universités, les entreprises et les institutions financières sont très développés en Europe, note Morten Paulsen. Le continent possède là un réel avantage, notamment face au Japon.» Le Partenariat pour la robotique en Europe, lancé en 2014 par la Commission européenne, le secteur privé et celui de la recherche, en est un exemple. Son but est d’aider les sociétés européennes à augmenter leur part du marché mondial de la robotique, notamment grâce à des investissements communs de 2,8 milliards d’euros en sept ans. En 2016, 17 nouveaux projets ont reçu des fonds dans ce cadre-là.

Malgré les rachats de Kuka et Aldebaran, Nils Axel Andersen reste optimiste: «L’Europe possède une grande tradition dans le développement de la mécanique de précision. Les perspectives sont bonnes.» Même son de cloche du côté de l’industrie. «Il n’y a aucune indication d’un ‘drainage de savoir-faire technologique’, déclare dans un communiqué l’association allemande de l’industrie mécanique (VDMA), soutenue par la faîtière européenne. Les investissements étrangers sont bénéfiques: ils assurent de nouvelles opportunités de croissance et peuvent faciliter l’accès au marché chinois.» La VDMA réclame la conclusion d’un accord «robuste» sur les investissements entre la Chine et l’Europe, car «l’accès au marché chinois est incroyablement difficile pour les entreprises étrangères».

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EUROPE

Grandes entreprises
ABB, Kuka, Stäubli, Universal Robots, Comau

Forces
– Universités prestigieuses
– Industrie robotique bien établie
– Innovation

Faiblesses
– Manque de composants clés

Expéditions annuelles de robots industriels
50’073

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CHINE

Grandes entreprises
SIASUN, Efort, Guangzhou CNC Equipment, Eston, ST Sail, Midea

Forces
– Fort appui gouvernemental
– Gros marché local

Faiblesses
– Forte dépendance vis-à-vis des composants clés
– Secteur robotique ultrafragmenté

Expéditions annuelles de robots industriels
68’556

 

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ETATS-UNIS

Grandes entreprises
Adept, Rockwell Automation

Forces
– Prépondérance de la technologie
– Compétences en IT
– Innovation

Faiblesses
– Industrie robotique pas bien établie

Expéditions annuelles de robots industriels
36’444

 

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JAPON

Grandes entreprises
Fanuc, Yaskawa, Kawasaki, Nachi-Fujikoshi, OTC Daihen, Denso Robotics, Epson

Forces
– Industrie robotique bien établie
– Chaîne de valeur des composants mécaniques

Faiblesses
– Digitalisation insuffisante

Expéditions annuelles de robots industriels
35’023

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Une version de cet article est parue dans le magazine Technologist (no 13).

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