Jeux de hasard: quand rien ne va plus

80’000 personnes souffrent en Suisse d’une addiction pathologique aux jeux d’argent. Des fausses croyances liées aux chiffres peuvent en être la cause.

Par Melinda Marchese


L’histoire de Stefan Mandel a fait le tour du monde: en 1992, ce mathématicien roumain a remporté près de 28 millions de dollars en jouant un maximum de combinaisons possibles au loto (7,1 millions au total). Après la création d’un algorithme lui permettant de n’oublier aucune association de chiffres, il s’attelle à trouver des financements pour acheter tous les tickets. Il s’entoure d’une équipe de 35 personnes et finit par valider dans les temps 5 millions de combinaisons – il avait donc 70% de chances de gagner le gros lot, mais 30% d’être ruiné. Si ce fait divers s’est terminé de manière positive pour l’ambitieux passionné de probabilités, il reste un cas isolé, tant le défi est complexe, coûteux et, selon les pays, illégal à entreprendre.

En misant sur les statistiques, de nombreux joueurs espèrent pourtant, eux aussi, gagner le gros lot à la roulette, aux machines à sous et autre black jack. Certains finissent par développer une dépendance pathologique à ces jeux d’argent. «Les calculs faits par la plupart des joueurs excessifs ne sont pas basés sur des réflexions très sophistiquées, mais sur de fausses croyances ou une précédente expérience gagnante qu’ils tentent de reproduire, constate Niels Weber, chargé de prévention au sein du centre de prévention du jeu excessif «Rien ne va plus» à Genève. Ils peuvent être persuadés que l’heure («jouer entre 13h02 et 13h04 augmentent mes chances de gagner») ou que le nombre de fois qu’ils appuient sur un bouton va les mener à la victoire.»

D’autres s’obstinent à miser sur des combinaisons fétiches (dates de naissance par exemple) ou des chiffres qui ont, une fois, engendré un gain. «Les joueurs communiquent beaucoup entre eux, constate Niels Weber. Ils échangent ce qu’ils pensent être de bonnes stratégies.»

Un coût social élevé

Avec la plus forte densité en casinos de toute l’Europe, la Suisse est particulièrement concernée par la problématique du jeu excessif. 2,75 milliards de francs ont été déboursés dans les jeux de loterie et de paris en 2015 sur le territoire helvétique. Parmi les milliers d’adeptes, 80’000 souffrent d’une addiction qui nécessite une prise en charge médicale. Leur pratique du jeu, récurrente et incontrôlable, les expose à de multiples risques en matière de santé psychique et physique (agitation, transpiration excessive, maux d’estomac), ainsi qu’à des difficultés sociales et financières (isolement, endettement). Le coût social lié à cette dépendance est estimé à plus de 600 millions de francs par an, selon une étude menée par l’Institut de recherches économiques (Université de Neuchâtel) et le Centre du jeu excessif.

Pourquoi la plupart des adeptes persistent-ils à miser sur les mêmes chiffres? «Les concepteurs de ces jeux s’appuient sur des mécanismes psychologiques pour alimenter, voire renforcer, une dépendance, assure Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions. Par exemple, la machine va régulièrement faire croire au joueur qu’il est très proche de la victoire, ce qui va le pousser à s’accrocher à ses convictions; il va donc continuer à jouer. Ce type de manipulation est d’autant plus efficace chez les personnes fragiles psychologiquement.»

Toujours plus en vogue, les jeux d’argent en ligne – outre le fait d’être disponibles 24 heures sur 24 depuis son domicile – disposent d’armes supplémentaires pour encourager une personne à jouer. «L’internaute doit créer un profil lors de son inscription, puis tous ses faits et gestes sont enregistrés, poursuit Jean-Félix Savary. Le concepteur connaît donc par cœur les habitudes du joueur. Il va lui envoyer des publicités ciblées selon ses goûts et des offres valables aux heures où il le sait prêt à miser.»

Les maths pour prévenir l’addiction

Pour soigner une telle addiction, les spécialistes interrogés sont unanimes: il faut aider le patient à démanteler les fausses croyances qu’il s’est forgées. «Dire à un patient qu’une théorie est absurde ou infondée ne mène à rien, précise le psychologue Niels Weber. Nous faisons avec lui le chemin inverse pour que lui-même parvienne à comprendre pourquoi et comment il s’est réfugié dans le jeu.»

C’est d’ailleurs en donnant des cours de probabilités qu’une équipe de l’école polytechnique de Milan vise à prévenir l’addiction chez les jeunes. «Les jeux dits ‹de hasard› sont populaires parce que les gens ont des lacunes en mathématiques, constate Nicola Parolini, l’un des fondateurs du projet ‹BetonMath›. En expliquant certaines bases à travers des exercices fournis aux enseignants dans les écoles, et un MOOC disponible à tous, nous voulons faire comprendre par A+B que gagner une grosse somme est extrêmement improbable, d’une part, et que jouer sur le long terme mène forcément à la perte de son argent, d’autre part.»

Enrico Staderini, professeur en technologies biomédicales à la Haute Ecole d’ingénierie et de gestion du Canton de Vaud, estime aussi que la notion de «hasard» doit être redéfinie. «Toutes les machines régies par un système électronique ne proposent absolument pas des jeux basés sur le hasard, il ne s’agit pas d’un ‹duel› d’égal à égal! Tous ces appareils trichent puisqu’ils sont programmés de manière bien spécifique par les fabricants: ils redistribueront toujours moins que ce qu’ils encaissent.» Comme dans tout type de business, les propriétaires veulent forcément en retirer un bénéfice. «Un casino, un bistrot ou autre salle de jeux n’a aucun intérêt à proposer un service qui lui fait perdre de l’argent.»

Cercle vicieux politique

En Suisse, une loi stipule que toute machine doit obligatoirement redistribuer une partie de l’argent encaissé. «A priori cette condition semble favorable aux joueurs, puisqu’elle empêche le propriétaire de garder la totalité de l’argent, souligne Enrico Staderini. En réalité, elle alimente la dépendance au jeu de nombreuses personnes, qui surveillent de très près une machine, parfois pendant des jours, en sachant qu’à un moment ou à un autre elle doit faire gagner le joueur.»

Un cercle vicieux psychologique, mais également politique, puisque les sommes perdues par les joueurs financent d’autres projets d’utilité publique: la Loterie romande reverse son bénéfice (près de 400 millions de francs par année) à des associations, et en investit une partie dans la prévention du jeu excessif. Quant à la Confédération, elle reverse les recettes annuelles de l’impôt sur les maisons de jeux (également quelques 400 millions) à l’AVS. La roulette n’a pas fini de tourner.

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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 13).

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