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Que faire face à un tigre de l’Amour? Le regarder dans les yeux

Le papa s’appelle Koutcher, c’est-à-dire le cocher, et la maman Nioura. Ils forment une de ces familles que les démographes aiment qualifier d’idéale – pour la perpétuation de l’espèce s’entend: Nioura et son cocher ont trois enfants, deux garçons et une fille.

Bon d’accord, Koutcher et Nioura ne sont que des tigres, mais attention, pas de n’importe quelle espèce: la plus grande, la plus forte des huit sous-espèces de tigre, et même de tous les félins – jusqu’à quatre mètres de long en comptant la queue, et un mètre de haut à l’épaule, donc sans compter les oreilles.

Bref Nioura, Koutcher et leurs trois enfants sont des tigres des Sibérie, appelés aussi tigres des neiges ou encore tigres de l’Amour, du nom du fleuve qui fait frontière entre la Chine et la Russie et autour duquel se répartissent les rares individus de cette prodigieuse tribu.

Car ils l’ont échappé belle, les tigres de l’amour. Il n’y pas si longtemps, au début des années 70, ils n’étaient plus que vingt-cinq, oui, vingt-cinq. Aujourd’hui, on estime qu’il en batifole encore 400 grâce à divers programmes d’études et de protection péniblement mis en place.

La famille de Koutcher, par exemple, vit du côté de Gaiforon en extrême-orient russe, dans la région de Vladivostok, dans deux hectares de taïga naturelle grillagés (sous haute tension, le grillage) qui appartiennent à l’Institut de biologie de l’académie des sciences.

En russe, on appelle cela une «volière», et celle-ci est dirigée par Victor Ioudine, un biologiste apparu récemment dans un grand hebdomadaire russe en chemise de bûcheron et un crâne de tigre à la main pour tordre l’échine à la mauvaise réputation du maître de la taïga.

Ioudine, qui se surnomme lui même «le tigre aîné», est payé 500 roubles par mois (soit 18 dollars) pour élever des animaux qui valent, sur le marché de la braconne, le prix d’une Mercedes neuve.

Il passe ses journées à essayer de dénicher, «jusqu’en enfer s’il le faut», les doses de viande fraîche réclamées par ses protégés: cinq kilos quotidiens par tête de pipe. Et pas question d’imaginer des succédanés. «Du bortch, les tigres n’en mangeront jamais, ils préféreraient encore crever de faim.»

En gros, Victor Ioudine pense que tout ce qui s’est écrit sur le tigre de Sibérie «est à peu près faux». Le mensonge le plus énorme consiste selon lui à prétendre qu’il ne craint personne. «Le tigre a peur, et pas qu’un peu, même s’il ne redoute qu’une seule créature: l’homme. Le tigre est même incapable de soutenir un regard humain appuyé.»

D’où ce conseil précieux pour le cas, quand même assez improbable, où vous vous retrouveriez nez à museau avec une de ces créatures: «Le tigre tournera la tête et repartira respectueusement dans la taïga, il ne remarquera même pas vos genoux tremblants ni votre pantalon souillé si vous parvenez à lui lancer un regard du genre de celui que jette une épouse à son mari qui vient de boire tout son salaire avec les copains.»

Pour autant, le tigre de l’Amour n’est pas ce tueur acharné, ce mangeur d’homme insatiable qu’on présente souvent. «Contrairement au loup, il ne tue que ce qu’il a besoin de manger, pas plus, pas moins». Et il le fait avec élégance: «C’est le plus intelligent des prédateurs, il ne se jette pas sur sa proie, il s’approche silencieusement, la fait trébucher d’un coup de patte et tandis que celle-ci, sur le dos, continue de courir par réflexe dans le vide, il lui casse le cou en l’étirant.»

Tout malin qu’il soit, le tigre des neiges doit quand même faire face à deux dangers: la disparition de son habitat naturel et la cupidité des braconniers qui, comme chacun sait, adorent les Mercedes neuves. C’est pourquoi Vicor Ioudine ne pénètre jamais dans la volière: «Si mes tigres s’habituent à mon contact, ils vont perdre la crainte de l’homme.»

Sachez encore que Koutcher est un père très attentif et doux. «Là encore, s’énerve Victor, on raconte des bobards à propos des mâles qui dévoreraient les nouveaux-nés quand la mère oublie de les cacher.» Nouria, elle, comme toutes les mères tigres, fait preuve d’une patience infinie: «Les petits, par jeu, aiment la tripoter et la mordre, souvent jusqu’au sang, elle pleure, mais n’en continue pas moins de les lécher avec amour.»

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Boris Ivanov, journaliste, a 40 ans. Il écrit en russe et en français. Il travaille à Moscou.