Il est permis de rêver. Selon un sondage de la fin de la semaine dernière, Vojislav Kostunica, candidat d’un vaste rassemblement de partis et de groupes d’opposition serbes à l’élection présidentielle de dimanche prochain en Yougoslavie, recueillerait 40% des intentions de vote contre 22% au président sortant Slobodan Milosevic*.
Cela fait maintenant quelques semaines que les médias occidentaux bruissent de ces nouvelles plus ou moins rassurantes, très déconcertantes sur les élections fédérales yougoslaves. Je rappellerai juste que ce scrutin a été voulu par un Slobodan Milosevic contraint de faire preuve d’inventivité constitutionnelle pour se maintenir au pouvoir. Il arrivait en effet au bout du rouleau des diverses possibilités que le système serbo-yougoslave lui offrait.
Ce mercredi 20 septembre, pour bien montrer qu’il est le maître du pays, il risque d’ailleurs une incursion dans le Monténégro, élément constitutif de la Fédération yougoslave dont le contrôle lui a bêtement échappé en raison de l’opportunisme occidentalo-mafieux du jeune président Djukanovic.
En réalité le problème posé par l’élection présidentielle yougoslave tient de la quadrature du cercle: est-il possible dans une dictature dont le dictateur s’arrange depuis dix ans pour manipuler les élections – ou les institutions ou la constitution – d’assister à une élection libre?
Ma réponse est non. Celle des partisans de Milosevic aussi: «Nous n’avons pas besoin de gens de l’OSCE ou de la Commission européenne dans ce pays pour dire que le scrutin est truqué, que les élections ne sont ni justes ni équitables, que Kostunica ne peut évidemment pas gagner», estimait il y a quelques jours le vice-ministre de l’information, Miodrag Popovic.
Que Vojislav Kostunica, le candidat du rassemblement d’opposition, pense le contraire est tout à fait normal. Mais il le tempère d’une forte touche de réalisme en précisant que les partis actuellement au pouvoir s’arrangeraient pour y rester à la faveur des législatives et municipales qui se déroulent simultanément. C’est ce que l’on appelle la logique du baroud d’honneur.
Le plus curieux dans toute l’affaire est la volonté des Occidentaux, de leur presse et de leurs institutions de faire semblant de croire que Milosevic pourrait perdre son pouvoir dimanche prochain.
Ainsi, le groupe de contact des Nations unies sur les Balkans qui, pour la première fois depuis la guerre du Kosovo, s’est réuni jeudi 14 septembre à New York n’a pas manqué d’appeler de ses vœux «l’avènement d’une République fédérale de Yougoslavie démocratique, afin qu’elle puisse réintégrer la communauté internationale et jouer son rôle légitime».
Pour sa part, l’Union européenne a adressé un «message au peuple serbe» dans lequel elle l’engage à évincer le président Slobodan Milosevic lors des élections de dimanche s’il veut retrouver sa place en Europe.
Les ministres des Affaires étrangères des Quinze, après avoir approuvé une série de mesures en faveur des voisins de la Serbie pour mieux démontrer l’isolement du régime de Belgrade, ont rompu avec toute prudence diplomatique: «Le 24 septembre, le peuple serbe se trouvera devant un choix politique crucial. Les élections, quelles que soient les conditions dans lesquelles elles ont été décidées et organisées, donnent au peuple serbe la possibilité de récuser clairement et pacifiquement la politique de Milosevic, faite de manipulation politique, de privation de libertés et d’appauvrissement de la population. C’est cette politique qui a conduit la République fédérale de Yougoslavie à la guerre, à l’isolement et à l’impasse. Ces élections donnent ainsi au peuple serbe une chance pour un changement démocratique. Il lui appartient de la saisir en se mobilisant pour voter.»
Et les Quinze de promettre, en cas de changement démocratique, de lever les sanctions contre la Yougoslavie (embargo pétrolier et financier et interdiction de visas pour les personnalités proches du pouvoir). Merci beaucoup!
Si j’ai vu de nombreux dictateurs élus au suffrage universel avec des scores défiant toute concurrence, je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un dictateur chassé du pouvoir par le suffrage universel. Tout simplement parce que Staline, le maître dictateur du XXe siècle par sa longévité politique, avait résumé la question en une formule toute simple: «Dans un élection, l’important n’est pas celui qui vote mais celui qui compte les voix.»
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*Ce sondage, réalisé par l’Institut pour les sciences sociales de Belgrade entre le 7 et le 11 septembre auprès d’un échantillon représentatif de 2’098 personnes, a été publié par le journal indépendant Blic.