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La construction européenne en panne sèche

Le pétrole au plafond, l’euro au plancher: l’avenir immédiat se présente sous de forts mauvais auspices pour l’Union européenne. Je n’aimerais pas me trouver à la place des détenteurs du pouvoir. Notamment à celle de Tony Blair que l’on sent prêt à vouloir jouer les hommes de fer à la manière d’une certaine dame qui le précéda au 10 Downing Street.

Sa manière de dire devant les caméras de télévision qu’il ne cédera pas est déjà annonciatrice (je ne sais pourquoi, mais cela me semble inexorable) de la défaite à venir. Peut-être parce que l’on pourrait y voir le juste salaire des bombardements incessants que l’aviation anglo-américaine pratiquent sur un Irak dont le pétrole, s’il pouvait jaillir librement, permettrait justement de faire baisser et les cours du brut et la colère du peuple.

Puisque nous parlons de détenteurs du pouvoir, il faut bien admettre que l’Europe traverse une période plutôt morne. Essayez au cours d’un repas entre amis de demander quelle est la personnalité européenne dont le poids, le charisme, l’envergure permettra de faire entrer la fameuse ouverture à l’Est dans les faits. Vous verrez vos convives piquer du nez dans la salade de crabe où dévier prudemment sur les vendanges qu’on annonce excellentes pour ne pas répondre à la question. Car il n’y a personne, rigoureusement personne. Nous sommes (pour nous Suisses c’est une vocation, mais pour nos amis Européens cela ne va pas de soi) nous sommes, disais-je, gouvernés par une médiocratie d’une insipidité rarement atteinte dans l’histoire.

Et cela se remarque. Voyez la construction européenne. Elle est en panne. Pas en panne d’idées, mais en panne de volonté. Tout le monde (en tout cas dans les ministères!) sait qu’avant la fin de l’année, la présidence européenne devrait présenter un projet d’élargissement à des pays aussi différents que la Pologne, la Tchéquie ou Chypre.

Or comment intégrer Chypre sans que les Grecs chypriotes ne fassent préalablement la paix avec les Turcs chypriotes ou réciproquement? Comment faire de Chypre un membre à part entière de l’Union européenne tant que Nicosie, sa capitale, est partagée par un mur encore plus honteux que celui de Berlin dans la mesure où il est ethnique, purement ethnique et raciste?

Cela fait 26 ans que cela dure et aucune puissance ne veut se donner les moyens de faire cesser ce scandale. Deux armées de l’OTAN se font agressivement face et ni les Américains qui utilisent militairement la Turquie, ni les Anglais qui ont de grandes bases militaires exterritorialisées à Chypre (côté grec) ne lèvent le petit doigt pour imposer la paix.

Ce que je résume en quelques lignes de manière outrageusement sommaire a coûté et coûte encore des vies humaines, déchaîne des passions, provoque des débats enflammés. L’histoire nous enseigne qu’en général il n’y a qu’une forte personnalité politique, un homme providentiel, qui peut permettre de dépasser des conflits aussi profonds. Depuis un quart de siècle, ni la Turquie, ni la Grèce et encore moins l’Europe ne l’ont produit. C’est dire que si l’on arrive pas à régler un problème limité à une petite île dont la position n’a plus d’intérêt stratégique, il y a peu de chance que l’on s’en sorte avec l’Europe centrale, le cœur du continent.

Or c’est bien le sort du continent tout entier qui est en jeu avec l’intégration de la Pologne, de la République tchèque et de la Hongrie à l’Union européenne. En ce mardi 12 septembre 2000, au moment où j’écris ces lignes, il est évident que cette ouverture ne se fera pas comme prévu. Blair n’a plus de souffle, Chirac et Jospin pensent hexagone, Schroeder arrive à peine à gouverner une Allemagne qui a encore très mal à sa réunification, l’Italie se vautre dans des combinazzioni qui finissent quand même toujours par lui rapporter quelques bénéfices…

Où sont les grandes résolutions des Delors, Kohl et Mitterrand sur la monnaie et les politiques communes? Poser la question, c’est y répondre. Mais cela n’est pas tout à fait correct: il y a des moments pour tout. Certaines avancées doivent nécessairement être digérées. Et cela prend du temps.

En réalité, l’Europe va son bonhomme de chemin, mais avec la lenteur souvent irritante des gros paquebots. En cet automne surprenant, les avancées se font ailleurs qu’au niveau institutionnel. Je trouve fort réjouissant le mouvement de protestation pétrolier qui fait tache d’huile. La manière dont le mouvement se développe en touchant les Etats les uns après les autres indique une nouvelle façon de penser à l’échelle du continent. Cela représente une réponse cinglante à ces gauches qui n’en finissent pas d’être contre l’Europe sous prétexte qu’elle n’est pas sociale, alors que c’est dans l’Europe que l’on peut faire du social. Certes, le mouvement n’est pas très bien emmanché dans la mesure où il s’en prend aux taxes nationales à la place de mettre en cause les politiques énergétiques (et les rentes de situation exorbitantes faites à des Etats-gangsters comme les pays du Golfe).

Mais qu’à cela ne tienne, cela bouge. Enfin!