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Les architectes créent la nuit urbaine

La nuit venue, rues et bâtiments changent de volumes et de couleurs. L’architecture repense l’usage de la ville nocturne, grâce à la modélisation, aux nouvelles technologies et à l’éclairage.

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«La nuit, le bâtiment a le droit d’être autre chose, estime Matthias Armengaud, professeur à la Haute Ecole d’ingénierie et d’architecture de Fribourg — HEIA-FR. Il a le droit de n’être rien du tout, de dormir. Il n’y a aucune raison que tous les bâtiments soient complètement ‹crazy›. Ils peuvent aussi accueillir de nouveaux programmes: une école peut devenir un centre social, une crèche ou un lieu de discussion politique par exemple.» L’enseignant, qui est aussi architecte au sein d’une agence de reconfiguration territoriale, s’aperçoit que «parfois, il n’y a pas besoin de construire, il suffit de partager un bâtiment entre la semaine et le week-end», entre le jour et la nuit. Il ne faut pas selon lui «cantonner la nuit à une décoration, à un peu d’habillage. Il s’agit d’un temps gigantesque, une économie, un moment social, auquel il faut prêter attention. Car ce temps est de plus en plus colonisé dans beaucoup d’endroits. Veut-on qu’il le soit? Dans un pays comme la Suisse, comme beaucoup de pays et de villes, pour l’instant, la nuit, on dort.»

Reste que pour les architectes, la nuit peut devenir un terrain de jeu créatif. L’architecte espagnol Enric Ruiz-Geli, passionné par la question nocturne, avait par exemple modelé le comportement de nuit d’une façade en éthylène tétrafluoroéthylène, un assemblage de polymères aux propriétés étonnantes, pour l’immeuble Média-TIC livré à Barcelone en 2010. Ces effets rendent le bâtiment quasi mystique, à l’image du Water Cube des J.O. de Pékin en 2008. Ce principe a d’ailleurs été repris pour le nouveau Bank Stadium à Minneapolis (USA), un équipement multi-usages géant de 65000 places signé par le cabinet d’architectes américain HKS, tout de lumière et de transparence.

Les modélisations d’architecte, les fameuses perspectives 3D, incluent souvent des vues nocturnes. «Le jour, la lumière extérieure écrase tout. En fin de journée, entre chiens et loups, la lumière déclinante donne de la profondeur, dilate les espaces, et on comprend mieux la différenciation des espaces, explique l’architecte français Jean-Marc Lalo. Idem pour les photos.» A cet instant, «les couleurs et les contrastes changent, confirme le photographe et architecte Sergio Grazia. Dans la photo de nuit, il existe un moment magique où le ciel baisse d’intensité lumineuse, et où la luminosité du bâtiment devient presque égale à celle du ciel. Tout devient plus doux, c’est l’idéal pour un rendu riche d’information et de poésie.»

De l’importance de l’éclairage

Les usages de la ville ont évolué ces dernières années. Davantage de personnes travaillent et se déplacent la nuit. Sans oublier celles qui l’investissent pour se divertir voire s’y exprimer, d’un point de vue artistique ou encore politique. Il faut donc penser l’urbanisme en fonction de cela. L’adaptation de l’éclairage, en lien avec la sécurité des citoyens, constitue un enjeu important. Et il concerne aussi l’architecture. «L’architecture n’existe pas en soi, c’est la lumière qui la provoque, c’est elle qui révèle ses formes, ses matériaux, ses couleurs, et qui donne de la profondeur aux espaces», explique Caroline Mazel, architecte, fondatrice et directrice de Médiarchi, une agence française de sensibilisation à l’architecture contemporaine. On comprend mieux dès lors pourquoi quand on leur évoque la nuit, les architectes nous parlent d’éclairage artificiel. En effet, «dans le noir il n’y a plus d’espace, donc plus d’architecture», poursuit la conférencière, qui cite le mouvement moderne et Le Corbusier, connu pour sa dévotion à la lumière naturelle.

De nombreuses villes possèdent ainsi un Plan lumière. C’est le cas de Toulouse, qui repense la mise en lumière de plusieurs de ses monuments, places et ouvrages d’art, et teste l’éclairage intelligent sur certaines zones très ciblées. «Il y a beaucoup de détails à faire apparaître la nuit, explique Émilion Esnault, chargé du sujet. On travaille sur un parcours, une déambulation entre sites remarquables, ainsi que sur la perspective. On fait en sorte qu’en allant d’un point à un autre, on voit des rues avec une atmosphère chaleureuse. On adhère à l’idée de consommer le moins possible, de rationaliser la consommation d’énergie, de lutter contre la pollution lumineuse, d’avoir des flux directifs vers le bas. Mais on essaie tout de même d’avoir un léger éclairage des façades et d’éviter l’effet tunnel.» Dans des zones d’activités peu fréquentées la nuit, la ville teste le lampadaire intelligent de la société Kawantech. Celui-ci ne s’éclaire qu’au passage des piétons et des cyclistes, qu’il sait différencier des chats, des papillons et des automobiles.

Nouveaux métiers

La Suisse n’est pas en reste sur la question. A Lausanne, la Municipalité a décidé d’augmenter le nombre de points lumineux, tout en les abaissant et en les orientant de manière différente. L’objectif est d’améliorer le confort visuel, de réduire la pollution lumineuse, d’augmenter le sentiment de sécurité des usagers et de réaliser des économies d’énergie. Ici, le Plan lumière n’impose pas une technologie mais des couleurs, des ambiances lumineuses. L’objectif est d’obtenir un éclairage blanc en deux teintes, l’une plutôt «froide» et l’autre plutôt «chaude». La Ville répond en cela aux préconisations de l’Unesco pour plus de sobriété et moins de couleurs, sauf à l’occasion de fêtes. A Genève, la lumière artificielle est canalisée pour une utilisation à bon escient, dans les sites sensibles par exemple, et laisse d’autres espaces respirer selon les rythmes naturels. La Ville travaille ainsi sur des «attitudes» lumière particulières.

À travers des événements comme la Fête des lumières, les Nuits blanches, ou les concerts nocturnes de Jean-Michel Jarre, l’éclairage nocturne a fait des bons en avant. Impulsés par le déploiement de technologies comme la LED, de nouveaux métiers sont apparus. Parmi lesquels les DJ d’images animant des façades, les programmateurs utilisant celles-ci comme «billboards» de communication ou les éclairagistes, dont le métier s’est institutionnalisé, au point que ce sont parfois eux qui remportent les concours pour les architectes, explique Matthias Armengaud. «La technologie change l’architecture. Ces innovations peuvent être très utiles, à la fois poétiques et inquiétantes. On remarque qu’elles se développent beaucoup dans les pays peu démocratiques. Ce sont des endroits qui ont beaucoup construit ces dix dernières années, comme la Chine et le Brésil.»
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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 12).

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