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Pôlemania

S’ils fondent aux extrémités de la planète, les pôles abondent dans le vocabulaire. Florilège.

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Jamais il n’y a eu aussi peu de glace sur les deux pôles. Ils fondent. Faut-il y voir un phénomène de compensation? Jamais le vocabulaire n’a contenu autant de pôles. De petits icebergs à la dérive?

Réservés jusqu’ici à la géographie, les pôles abondent aujourd’hui dans notre vocabulaire. Au détriment d’anciens termes — «trendy» eux aussi — déjà tombés dans l’oubli ou en voie de l’être: les espaces, observatoires, think tanks ou plateformes. Des appellations qui ont été tendance, comme les pôles en ce moment.

Certes, les différentes acceptions de ces termes ne se recoupent pas vraiment, mais elles ont la particularité de renvoyer à des domaines en vogue à leur apogée. Ainsi, avec l’entrée dans l’ère informatique, les «plateformes» sont venues ravir la vedette à d’autres référents datés. Il y a une petite dizaine d’année elles pullulaient: la plateforme de l’égalité des chances HES-SO, la plateforme d’emploi suisse, la plateforme famille-emploi, la plateforme interreligieuse, la plateforme santé et travail, etc.

Les voici détrônées, à l’ère du réchauffement climatique, par les «pôles» dont le magnétisme attire, à l’heure du choix d’une appellation, collectifs, institutions ou regroupements les plus divers. Une petite liste: pôle de développement économique, d’urbanisation, touristique, de rééducation, d’innovation, horloger, antiterroriste, femmes-enfants, santé, cinéma, culturel, muséal, universitaire, judiciaire sans compter les innombrables technopôles. Le monde politique est multipolaire: à gauche comme à droite, héberger ces antagonismes dans un parti homogène est un exercice compliqué. Quant à Donald Trump, il ne se prive pas de ce terme tendance dans ses tweets: «Au lieu de faire fuir les emplois et la richesse, l’Amérique deviendra le plus grand pôle d’attraction au monde pour l’emploi et l’innovation.»

Est-ce l’actuel questionnement autour de leur fonte qui génère un tel engouement pour les pôles? Ces lieux suscitent l’inquiétude et endossent le triste rôle de preuve du réchauffement climatique. Fini la fascination, place à la déploration! Les aventuriers qui faisaient rêver dans les chaumières, tel Mike Horn (il a atteint, le 9 janvier, le pôle Sud en autonomie totale), seront-ils, demain, touchés par une forme de chômage climatique?

Sous nos latitudes, les météorologues n’ont pas hésité à qualifier de «polaire» cette semaine-ci. Ce week-end, chacun s’est d’ailleurs empressé d’enfiler sous-vêtements polaires et doudounes pour se la jouer «explorateur polaire» non seulement en station, mais sur les quais de Genève ou d’Ouchy. Certains ressortiront cet accoutrement lors de leurs vacances estivales avec une croisière polaire au programme. «Voir Venise et mourir» laisse place à «Voir la banquise mourir», une formule de tourisme voyeuriste en plein boom.

Une parade pour éviter de contribuer à ce que l’on déplore? Un voyage à Zurich (soit une empreinte écolo nettement moindre), avec une escale à son zoo. Avec un peu d’imagination, on peut se mettre dans la peau d’un explorateur polaire en côtoyant les manchots royaux, ces oiseaux aquatiques emblématiques des contrées glaciales qui y paradent lorsque le thermomètre descend sous les 10 degrés. On en profitera aussi pour admirer les magnifiques ours polaires. Enfin, la course de huskies qui se tiendra les 28 et 29 janvier prochains à Saignelégier permettra d’approcher des Amundsen, Nansen et autres Shackleton. Pour moi, c’est «lagom» (terme suédois qui devrait prendre la succession du danois «hygge», signifie «juste ce qu’il faut»)!