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Des enfants hors-sol

Après l’élevage de volailles ou la culture des tomates hors-sol, c’est le sort des enfants privés de contact avec la nature qui suscite l’inquiétude.

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Comment se déplacer dans un pâturage en pente quand on est un petit urbain? Si les Dahus, ces animaux imaginaires ont su adapter la longueur de leurs pattes pour être à l’aise dans leur environnement, rien de tel chez les humains dont seuls les pouces gagnent en agilité.

En séjour dans le Jura, Marie et Léo (3 et 5 ans) ont découvert leur difficulté à marcher sur un terrain accidenté. Stupéfaits, les parents découvrent les conséquences de la vie hors-sol de leurs enfants. «Ils jouent dans le parc du quartier et n’ont jamais été confrontés à un talus comme celui-ci», explique le père.

De moins en moins en contact avec la nature, certains enfants ressemblent déjà à ces poules élevées hors-sol qui paniquent si on les dépose sur une prairie, leurs pattes n’étant pas habituées à pareille surface. Une étude commandée par Pro Juventute vient corroborer ce constat et s’en inquiète. Six cent cinquante familles avec des enfants de 5 à 9 ans ont été sondées. Résultat: si, dans les années 1970, les enfants passaient en moyenne 45 minutes par jour dehors pour jouer, aujourd’hui ce temps s’est considérablement réduit passant à 32 minutes en Suisse allemande et 20 minutes en Suisse romande.

De grandes inégalités sont relevées entre les enfants des familles modestes qui vivent dans des quartiers souvent privés d’espaces de jeux et ceux des familles plus aisées qui ont plus facilement accès à des activités en plein air. La fondation pour la jeunesse lance un cri d’alarme et demande que les besoins en espaces de liberté des enfants soient mieux pris en compte dans le développement urbain.

En plus des places de jeux traditionnelles, les enfants ont besoin d’espaces de liberté. La multiplication des parcs ne paraît pas à même de solutionner le problème d’enfants coupés de véritables contacts avec la réalité. Une réalité moins lisse, tendre et amortissante que le sol au pied d’un toboggan, sous les balançoires ou sur leurs écrans. La suppression des risques et l’absence de nature dans ces aires de jeux font d’ailleurs actuellement débat.

Ce printemps, l’exposition «The Playground Project» organisée par la Kunsthalle de Zurich retraçait l’historique des espaces dévolus aux enfants. L’occasion d’y découvrir que la quête du «risque zéro» n’a pas toujours été de mise. Des genoux recouverts de pansements n’ont-ils pas, jusqu’il y a peu, été constitutifs de l’enfance? Ainsi, dans les «Skrammellegeplads» (terrains de jeu de rebuts, en danois), conçus par Carl Theodor Sorensen, les enfants avaient à disposition du matériel de construction, clous, marteaux, scies, vieilles boîtes de conserves. De quoi faire preuve d’imagination et pousser quelques aïe! «La fin des utopies au bout du XXe siècle coïncide avec une crise de créativité pour ces espaces récréatifs», lit-on dans le catalogue de l’exposition.

Dans la société hors-sol et sécuritaire qu’est devenu le XXIe siècle, l’enfant roi est privé — prévention des risques oblige — de la liberté d’échapper au regard des adultes durant les brèves périodes qu’il passe en plein air. Se cacher dans des buissons, traverser un ruisseau à gué, grimper aux arbres: ces activités émancipatrices sont menacées. Même en montagne, la disneylandisation entraîne l’installation d’épouvantables constructions ludiques en plastique alors que blocs de rochers et torrents sont à disposition. Quid de l’apprivoisement du danger? «Dans les cours de récré, les gamins se sont mis au jeu du foulard ou à l’asphyxie, la tête dans un sac en réponse à l’obsession de la précaution et de la quête de sécurité», relève le philosophe Yves Michaud («Narcisse et ses avatars», Grasset).

Empêcher un enfant d’éprouver le frisson du risque en sautant d’une branche, n’est-ce pas en faire un futur base jumper?