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Des domestiques pour les bobos

L’humiliation éprouvée par le personnel de maison peut parfois prendre des tournures dramatiques, comme l’illustre le dernier Prix Goncourt.

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Avant d’aborder le casting de nounous qu’il a organisé, Paul, un personnage du roman de Leïla Slimani «Chanson douce», dernier Prix Goncourt, résume: «L’important, c’est qu’elle soit vive et disponible. Qu’elle bosse pour qu’on puisse bosser.» Myriam, sa femme, a longtemps refusé d’entendre parler d’une baby-sitter. Jusqu’au jour où elle s’est dit que ses deux enfants «la dévoraient vivante».

Louise s’est imposée. Avec elle, ce couple de bobos parisiens a le sentiment d’avoir trouvé la perle rare. Rassurée, émancipée, Madame peut reprendre son activité professionnelle. Au fil des semaines, la nounou — également femme de ménage — devient invisible et indispensable. «Je ne voudrais pas qu’elle nous accuse un jour de l’exploiter», s’inquiète Paul après que sa mère ait dit que sa femme et lui «[jouaient] les grands patrons avec [leur] gouvernante».

De son côté, Louise se rappelle les reproches de son défunt mari: «Tu as une âme de carpette. (…) Il n’y a plus que les négresses pour faire un travail pareil.» Alors, «une haine monte en elle. (…) Hantée par l’impression d’avoir trop vu, trop entendu de l’intimité des autres, d’une intimité à laquelle elle n’a jamais eu droit.» Elle doit admettre qu’elle ne sait plus aimer. Elle a épuisé tout ce que son cœur contenait de tendresse. Et l’impensable survient: elle tue ses deux petits protégés.

«Chanson douce» décrit une problématique peu abordée jusqu’ici: comment se comportent les bobos qui, pour concilier famille et travail, engagent du personnel et deviennent des patrons? Si Leïla Slimani surfe sans jugement sur le phénomène, Christoph Bartmann plonge lui au cœur de ce nouveau type de rapports sociaux. Le fait divers dont s’est inspiré le roman de la lauréate figure d’ailleurs dans «Die Rückkehr der Diener. Das neue Bürgertum und sein Personal» (Le retour des domestiques. La nouvelle bourgeoisie et son personnel.), l’ouvrage de ce collaborateur de l’Institut Goethe. Le 25 octobre 2012 à New York, Leo et Lucia ont été tués par leur «nanny», Yoselyn Ortega.

Vivant à Broadway avec sa famille, Bartmann y a observé «un scandale dont personne ne se préoccupe». Ses voisins de la classe moyenne délèguent de plus en plus de tâches de leur vie quotidienne — garde des enfants, nettoyage, repassage, jardinage, promenade du chien — à des domestiques sous-rémunérés et sans protection sociale. Leurs appartements se muent en théâtres où se jouent «des incidences sociales, économiques, voire géopolitiques». Un malaise en découle. Non insensibles à l’éthique de leur comportement, ces bobos-patrons sont souvent en proie à une mauvaise conscience. Inutile de chercher un mode d’emploi pour faciliter ces rapports hiérarchiques. Etre cool avec cette «nouvelle classe de domestiques» ne supprime pas l’humiliation éprouvée.

Une humiliation qui ne suscite qu’exceptionnellement une forme de revanche aussi dramatique que celle infligée par Yoselyn Ortega et Louise. Ainsi, la presse people parle du «syndrome de la nounou» qui frappe souvent Hollywood. Tomber sous le charme de la baby-sitter est à l’origine de bien des divorces de stars. Faire éclater les couples, les voler ou révéler leurs secrets en publiant un livre sont autant de vengeances individuelles. Et non la solution du problème.

Des solutions, Bartmann en passe diverses en revue. La syndicalisation de cette catégorie professionnelle et la valorisation de ses prestations? Peu vraisemblable. La suppression des «shit jobs» grâce aux machines intelligentes et à la robotique? Utopique. L’autonomisation du travail ménager dans «la maison intelligente»? Cela ne saurait remplacer les soins aux enfants, aux vieillards et aux handicapés. Reste la voie la plus crédible aux yeux de l’auteur: que les bobos prennent eux-mêmes en charge davantage de travaux aujourd’hui délégués. Que suite au développement d’une conscience sociale, ils cessent d’exploiter une force de travail bon marché pour améliorer leur qualité de vie. Optimiste, Bartmann pense qu’une telle démarche peut faire son chemin. Comme le végétarisme fait le sien, suite à une prise de conscience écologique.