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La «Malscience» brise l’omerta

Sous-traitance, plagiat, triche: la malbouffe a son équivalent en science, la «malscience».

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La science n’est-elle pas toujours gage de vérité? La pression que subissent les chercheurs – en suivant la loi du «Publish or perish», «Publie ou péris», en français – malmène la vision idéalisée du monde de la recherche. Dans la course aux publications, le recours à la triche serait même en croissance. L’essai «Malscience. De la fraude dans les labos» s’emploie à dénoncer cette dérive. Son auteur, Nicolas Chevassus-au-Louis, biologiste et historien des sciences, n’est pas le seul à s’inquiéter. De l’avis de nombreux observateurs dignes de foi, aujourd’hui, le plus grand ennemi de la science semble bien être la fraude.

Consacré aux «fraudeurs en séries», le premier chapitre de l’ouvrage passe en revue des imposteurs sévissant dans quasi toutes les disciplines: en tête, la biomédecine, un domaine très concurrentiel et aux retombées économiques potentiellement considérables. Seules les mathématiques et la physique seraient épargnées.

L’un des plus célèbres fraudeurs, le Néerlandais Diederik Stapel, y explique comment il a pris goût à la triche: «Je n’ai pas supporté la pression pour publier. Je voulais trop, trop vite. Dans un système où il y a peu de contrôles, où on travaille seul, j’ai pris la mauvaise direction. J’ai trop pris goût à chercher, découvrir, tester, publier, avoir du succès et être applaudi.» Ce spécialiste de psychologie sociale a dû rétracter 55 de ses 130 articles.

La fraude scientifique n’est pas une nouveauté. Le monde savant en a toujours connu l’existence mais ne l’évoquait pas publiquement. Secoué par quelques affaires retentissantes (Summerlin, Burt, Darsee, Spektor), il s’en est préoccupe dès les années 1970 et 1980. Le président de l’Académie des sciences américaine en niait alors l’importance et pensait «qu’il ne fallait y voir qu’un comportement de psychopathes». Vraiment?

L’explosion actuelle du nombre de rétractions d’articles serait-elle imputable uniquement à des esprits dérangés? Et que déduire des 14% de scientifiques qui déclarent avoir connaissance de collègues fraudeurs (voir l’étude de la chercheuse Daniele Fanelli)? Les manquements à l’intégrité scientifique seraient identifiés dans un cas sur cent seulement. Ils prennent la forme de plagiat, vols, sous-traitement, usage de logiciels de rédaction, bricolages en tout genre, etc. Par ailleurs, le financement d’une recherche influe grandement ses conclusions avec comme important facteur fraudogène le désir de plaire à ses supérieurs… Ce qui est aussi une manière d’assurer son avenir professionnel, remarque Nicolas Chevassus-au-Louis.

Autre sujet d’étonnement relevé dans «Malscience», les articles qui décrivent un échec, une fausse piste, une impasse, sont exceptionnels. Hyper perspicaces, les chercheurs n’auraient-ils que de bonnes idées? Leurs expériences confirment presque toujours leurs hypothèses. «D’un joueur gagnant à tous les coups, on suspecterait à juste titre l’honnêteté. Comment croire que les scientifiques ne posent à la nature que de bonnes questions susceptibles d’idoines réponses?», s’interroge le biologiste.

Une explication: les revues scientifiques n’accepteraient dans leurs colonnes que des résultats positifs. Comment les chercheurs s’y prennent-ils pour ne soumettre que des travaux conformes aux attentes des revues? La tentation de s’arranger avec la rigueur guette quand la carrière d’un chercheur ne dépend que du nombre de ses articles et de la renommée des revues qui les publient. Le renom, les récompenses, la postérité, vont au premier à décrire un phénomène: «winner takes all».

La fraude n’est plus niée mais la communauté scientifique reste, selon Chevassus-au-Louis, impuissante à trouver les moyens d’en enrayer la progression. Lui-même inquiète ses lecteurs et les laisse sur leur faim avec sa conclusion: «Face à la malscience qui ressemble tant à la malbouffe des fast-foods, il faut ralentir. Prendre le temps. Celui de penser.» Un véritable plagiat de Descartes dans son «Discours de la méthode»!