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Pigeon vole… contre le mur

Le débat sur la réforme des retraites a rappelé à ceux qui l’avaient oublié qu’un parlement très à droite était sorti des urnes l’an dernier. Pour une politique au scalpel.

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Travailler plus pour gagner moins. La tournure que prend désormais la réforme des retraites paraît limpide. Ceux qui, la bouche en cœur et pour ne pas nuire aux finances publiques ni aux générations futures, avaient voté non à une augmentation de 10% de l’AVS un de ces derniers dimanches, ont dû se réveiller avec la gueule de bois du siècle. Et dans la peau du pigeon déplumé.

Les naïfs volatiles avaient oublié un menu détail: depuis les dernières élections, le parlement fédéral a viré méchamment à droite. On dit méchamment juste pour dire. Ils ne font après tout que leur job et qu’appliquer leur catéchisme, ces grands fauves libéraux qui ne savent travailler qu’au scalpel, qui ne connaissent de régime que celui de la minceur. Qui semblent ne chérir que deux concepts, forts beaux, mais cachant parfois des réalités qui le sont nettement moins: liberté, responsabilité.

Le débat qui s’est tenu récemment au Conseil national a fait ainsi dans le sévère et le brutal. Relèvement de l’âge référence de la retraite pour les femmes de 64 à 65 ans. Mise au placard du concept de pénibilité. Rognage des rentes de veuves. Augmentation envisagée de quatre mois en quatre mois, de 65 à 67 ans pour l’âge de la retraite, si le système s’essouffle. Et parions qu’il s’essoufflera.

Baisse, ensuite, du taux de conversion du deuxième pilier de 6,8% à 6% – ce qui provoquerait une chute des rentes de 12%. Refus d’une augmentation de 70 francs de la rente AVS pour atténuer la mesure précédente. Alors qu’en 2010, le peuple s’était prononcé à 73% contre une baisse de taux de conversion sans compensation, baisse alors qui n’était envisagée que jusqu’à 6,4%. Les UDC n’ont sur ce coup-là bizarrement rien trouvé à redire contre cette insupportable atteinte à la démocratie directe, à ce mépris éhonté de la volonté populaire. Glissons.

Après 45 heures de débat, Alain Berset, en charge du mistigri, a résumé la situation d’une phrase: «Il faut une compensation, sinon on va droit dans le mur.» Et des pigeons qui s’écrasent contre un mur, ça n’est pas joli joli, ça pourrait même faire tache dans le décor.

L’ennui avec les controverses sur les retraites, c’est qu’elles tournent vite à la bataille de marchands de tapis. Au jeu vain du «qui perd gagne». N’a-t-on pas vu ainsi la rédactrice en chef d’une publication dominicale s’indigner du relèvement de l’âge de la retraite pour les femmes, au seul motif que cela enlèverait aux dites femmes une solide monnaie d’échange dans la quête jusqu’ici peu fructueuse de l’égalité salariale? Chacun compte et recompte ses billes, avec un œil soupçonneux sur le voisin, qu’on imagine volontiers avoir la part trop belle.

Mais bon, comme le dit la radicale Isabelle Moret: «A vous de choisir votre camp!» Sous-entendu: celui des feignasses irresponsables ou des travailleurs modèles prêts à se tuer à la tâche pour des nèfles, mais avec la conscience émue de n’avoir pas attenté à l’équilibre des systèmes de prévoyance.

Outre la liberté et la responsabilité, on avait oublié un troisième concept, brandi à tout propos pour sanctuariser la réforme des retraites: la modernité. Tant pis si cette modernité-là consiste en un gros pas de retrait par rapport au régime qui prévalait jusqu’ici. La modernité se suffit à elle-même, elle fait partie de ces concepts – comme la diversité, l’ouverture, la globalisation – qui portent en eux leur propre validité, dans une autocongratulation qui peut faire plaisir à voir. Si ce n’est à vivre.

Les négociations sont loin d’être terminées. Le dossier repart au Conseil des Etats. La gauche menace déjà de le combattre. Et pour expliquer l’inexplicable, il y aura toujours Isabelle Moret.