Depuis le début des années 70, le déclin du quotidien communiste italien a été proportionnel à son manque d’idées et son alignement sur la pensée unique naissante, analyse sans regret Gérard Delaloye, autrefois fidèle lecteur de l’organe du parti.
Après la chute du Mur de Berlin, celle du PCI. Après le parti, le journal. L’Unità, autrefois organe central du parti communiste italien, n’existe plus depuis une dizaine de jours. Ses journalistes se sont réfugiés sur internet pour clamer leur désarroi. En Italie, l’émotion est considérable.
Toute l’intelligentsia bien pensante s’inquiète de la disparition d’un journal qui marqua le XXe siècle de son empreinte. Même le Corriere della Sera a ouvert une rubrique quotidienne spéciale pour soutenir le confrère moribond en la surmontant du chapeau suivant: «La voix de L’Unità est une voix importante de la culture et de la démocratie italienne, même si parfois on ne pouvait pas être d’accord. Nous lui dédions un espace quotidien jusqu’au jour où sa publication reprendra en signe de solidarité et de respect pour la pluralité de l’information.»
Dans le genre faux-cul, on ne fait pas mieux. Pendant des années, le Corriere, porte-parole de la grande bourgeoisie milanaise, fut le principal ennemi de L’Unità. Mais l’idée communiste représentait alors quelque chose, et le parti du même nom offrait une alternative sérieuse à la démocrate-chrétienne des Fanfani, Moro ou Andreotti contrôlés de près par l’ambassade américaine à Rome.
Si le Corriere compatit aujourd’hui aux malheurs de L’Unità, c’est parce qu’avec ses 50’000 exemplaires quotidiens, l’ex-journal communiste ne représente même pas une concurrence au niveau commercial (les grands journaux italiens, Corriere della Sera ou La Repubblica ont des tirages qui voisinent les 600’000 ou 700’000 exemplaires). C’est surtout parce que, comme partout ailleurs, la presse offre un visage uniforme marqué par la pensée unique.
En Italie, c’est particulièrement frappant: les grands quotidiens se paient le luxe d’offrir chaque jour à leurs lecteurs des unes si semblables qu’elles semblent jumelles, comme si les rédactions en chef se concertaient chaque soir pour gommer la moindre originalité.
Pourquoi? Parce que le monde ne s’est pas encore remis de l’implosion de l’idée communiste. Parce qu’il faudra encore pas mal de temps pour que cet échec soit digéré et que l’humanité trouve une nouvelle approche pour résoudre des problèmes (pauvreté et injustice, paupérisation de continents entiers, richesse choquante de quelques-uns) qui, eux, demeurent bien réels.
Nous nous trouvons dans une période historique qui rappelle fort celle qui, gérée par Metternich et sa Sainte Alliance, suivit la chute de Napoléon. Encore qu’à l’époque, l’idée nationaliste (alors révolutionnaire!) relayée par quelques grognards de la Grande Armée et alimentée par des «carbonari» aux coeurs purs cheminait lentement dans la conscience européenne.
Aujourd’hui rien de tout cela. Le rouleau compresseur néo-libéral laisse même les anarchistes sans voix. José Bové et ses amis, peut-être, mais c’est encore bien flou et contradictoire.
Les idéologies sont mortes, ne reste que le «Enrichissez-vous!» cher à un autre réac du XIXe siècle, Guizot. Avec une dimension aliénante en plus: «Enrichissez-vous et faites la fête».
Je suis amer? Bien sûr! Ma jeunesse a été marquée notamment par les idées d’un parti communiste italien en quête d’un socialisme démocratique. Avant d’apprendre l’italien, je faisais venir la traduction française des principaux articles de L’Unità que le service étranger du PCI distribuait dans les pays francophones. Par la suite, je lisais non seulement le quotidien mais aussi l’hebdomadaire, «Rinascita», destiné aux intellectuels.
Puis, après mai 68, quand le PCI, renonçant à son travail de recherche et de proposition politiques se profila comme un parti gouvernemental, j’ai glissé, comme des milliers d’autres, vers les revues et journaux de la gauche agissante et tâtonnante. Le déclin de L’Unità commença à cette époque, au début des années 70. Dès lors la chute fut irréversible, directement proportionnelle à son manque d’idées, à son alignement sur la pensée unique naissante. Mon amertume est teintée de nostalgie – romantisme oblige – mais pas de regret.
Je fais partie d’une génération qui a perdu, certes, mais en se battant. Que demain une solution se profile pour résoudre les questions restées pendantes, je recommencerai avec la même énergie. Mais sans L’Unità: nous n’en avons plus besoin.
