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Préférer son smartphone à son entourage

Scruter l’écran de son téléphone pendant une conversation passait, hier encore, pour une impolitesse. Ce n’est plus le cas.

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Dans un recueil de nouvelles publié en 1999, l’écrivaine Anna Gavalda racontait l’histoire d’une relation amoureuse toute fraîche se brisant prématurément lorsque la jeune femme aperçoit son compagnon jeter un coup d’œil furtif vers l’écran de son téléphone. Elle le quitte sur le champ. Lui, perplexe, ne semble pas réaliser qu’il vient de la négliger une fraction de seconde…

Des millions de messages se sont échangés depuis la publication de cet ouvrage écrit à la préhistoire des rapports humains dans un monde connecté. Devenu «intelligent», le portable s’est transformé en une indispensable extension de soi. Alors, obsolète, la réaction de l’héroïne d’Anna Gavalda?

Consulter son smartphone quand on participe à une réunion de travail, mange avec des amis ou se balade avec son conjoint, est devenu un comportement courant. Aujourd’hui, plus question de donner la priorité à la personne qui se trouve en face de soi! Le «phubbing», contraction de «phone» (téléphoner) et de «snubbing» (snober), consiste à ignorer les personnes présentes en scrutant l’écran de son portable, furtivement ou ostensiblement.

Ce néologisme a été créé en 2013 par Alex Haigh, un Australien désireux d’enrayer cette «impolitesse 2.0». Dans la foulée, il crée le site stopphubbing.com pour sensibiliser les internautes à ce nouveau problème sociétal. Sans succès: l’épidémie ne cesse de se propager.

Chacun s’en indigne tout en y contribuant. Trop facile d’incriminer les seuls ados! Que celui qui n’a jamais «phubbé» m’envoie un courriel. Je le découvrirai peut-être sous la table durant une réunion soporifique ou dans mon sac lors d’un déplacement en train, soûlée par la discussion de mon vis-à-vis. Sans souffrir de «nomophobie», il m’est néanmoins arrivé — et il m’arrivera encore — de «phubber». Avec une mauvaise conscience légèrement allégée depuis la lecture d’une étude établissant l’entrée dans les mœurs de cette conduite indélicate.

Déjà accessible en ligne, la recherche «How ‘phubbing’ becomes the norm», menée par l’équipe de Karen Douglas de l’Université de Kent (Grande-Bretagne), sera publiée cet automne dans la revue Computers in Human Behavior. On y relève que «l’étiquette devrait dénoncer le ‘phubbing’ comme incroyablement impoli. Or, avec l’essor des smartphones, ce comportement est devenu si banal qu’il est considéré maintenant comme normal.» Etre addict à Internet et au smartphone, souffrir de FOMO (Fear Of Missing Out) et manquer de «self control» sont les principaux facteurs influençant la fréquence du comportement de «phubbing». Autre constat intéressant: plus on «phubbe», plus on estime normal de le faire et, plus on est «phubbé», plus, à son tour, on «phubbe». «Le constant renforcement du ‘phubbing’ est un énorme problème», commente Karen Douglas.

Oubliée la dimension initialement impolie du «phubbing», on fait comme tout le monde. N’empêche qu’une précédente étude (janvier 2016) relevait que cette récente «normalité» n’en continue pas moins à être ressentie comme discourtoise, moins quand on en est l’auteur que la «victime». Le travail de recherche de l’Université Baylor au Texas a ainsi établi que, dans la vie professionnelle, le «Boss Phubbing», conduit à la perte de confiance dans le leadership du chef d’entreprise et à une baisse de productivité de ses collaborateurs «phubbés». Dans la vie privée, 22% des 145 personnes interrogées déclarent que le «phubbing» détériore gravement leurs relations de couple.

Alors, pas encore obsolète, la réaction de l’héroïne d’Anna Gavalda…