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Du cannabis sur ordonnance

Légal en Suisse, le cannabis thérapeutique reste malgré tout une substance très compliquée à obtenir. Patients et politiques se battent pour que la plante soit reconnue et remboursée comme tout autre médicament.

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Lorsque Philippe Süsstrunk a ouvert les yeux cette nuit de mars 2013, la première chose qu’il a remarquée, c’est le froid. Son réveil indiquait 3 heures du matin. Puis, il s’est rendu compte que son corps était secoué par une série de spasmes et de crampes, interminables. Il avait la sensation de s’être transformé en bloc de bois. «Je ne pouvais plus bouger, se rappelle le Jurassien de 62 ans. Je ne savais pas quoi faire.» Il a dû patienter trente minutes pour que la crise passe enfin, épuisé, les yeux en larmes. Il n’avait jamais rien vécu de tel.

La sclérose en plaques de Philippe Süsstrunk avait été diagnostiquée en 1990, et il souffrait régulièrement de spasmes et de crampes. Son médecin essayait d’atténuer l’intensité de ces crises à l’aide de multiples médicaments. Sans résultats. «Il augmentait sans cesse les doses, explique le malade. Nous étions arrivés au seuil maximal. Je n’avais pas le droit d’en prendre plus.» Mais, un jour, peu de temps après sa crise nocturne, son médecin lui fait essayer un nouveau produit aux vertus miraculeuses: du thé au cannabis. «Tout a changé, explique le patient. Mes spasmes et mes crampes ont disparu quasi instantanément. Je pouvais mener à nouveau une vie normale.»

Usage ancestral

Les Chinois, les Egyptiens et les Indiens ont commencé à utiliser le cannabis à des fins médicinales au VIIIe siècle déjà, suivis par les Grecs et les Romains. Au Moyen Age, le reste de l’Europe a commencé à utiliser la plante pour traiter le choléra, le tétanos, les rhumatismes, les migraines, la coqueluche et même l’asthme. Ce n’est qu’au XIXe siècle que l’usage de cannabis médicinal a explosé. Au début du XXe siècle, Berne est devenu l’un des principaux centres de recherche sur le cannabis.

Mais au fur et à mesure que l’industrie pharmaceutique s’est développée, le cannabis a commencé à être délaissé et à acquérir une image sulfureuse. En 1951, il a été intégré à la loi suisse sur les stupéfiants. Quelques années plus tard, il avait disparu de la palette des médicaments à disposition des patients. Une modification de la loi sur les stupéfiants, soutenue par la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil des Etats, a autorisé dès le 1er juillet 2011 l’emploi du cannabis à des fins médicales. «On peut aujourd’hui prescrire du cannabis à certaines personnes, explique Jacques Besson, chef du Service de psychiatrie communautaire du CHUV. Si un patient estime avoir besoin du produit, son médecin traitant peut déposer une demande auprès de l’OFSP.» Mais seulement une poignée de médicaments comme les capsules Marinol sont autorisés en Suisse.

Autorisation spéciale en Suisse

En 2008, un pharmacien bernois a obtenu l’autorisation de créer des gouttes de cannabis à base de chanvre synthétisé en laboratoire, qui ne contenait que du CBD et pas de THC. «Le CBD est une composante particulière du cannabis, qui a des vertus médicales et peut apaiser un patient, sans lui donner la sensation d’être étourdi», explique Barbara Broers, la cheffe de l’Unité dépendance des Hôpitaux universitaires de Genève. Puis, en 2011, une autorisation a été accordée pour créer une préparation à base de cannabis naturel qui contenait du THC. La pharmacie qui délivre ces produits doit disposer d’une autorisation spéciale. «Cela reste une démarche exceptionnelle et le processus est lourd», explique l’experte. Les médicaments à base de cannabis actuellement sur le marché en Suisse prennent différentes formes: spray, gouttes ou pilules.

Le médecin de Philippe Süsstrunk a ainsi été capable de lui prodiguer un médicament à base de cannabis synthétique sous forme de gouttes: «J’en prenais sept le matin, à midi et le soir.» Le résultat fut spectaculaire: «Je pouvais enfin marcher sans douleur, c’était magique.» Le tout, sans aucun effet secondaire.

Mais ce répit n’a été que de courte durée: le médicament – des gouttes de dronabinol – coûtait 560 francs par mois et son assurance a refusé de lui rembourser la substance. «Mon assureur m’a expliqué que la solution ne faisait pas partie des médicaments que Swissmedic estimait remboursable, explique Philippe Süsstrunk. Et je ne pouvais pas payer le produit de ma poche, je suis à l’AI depuis plusieurs années.»

Résultat, Philippe Süsstrunk, sans le sou, arrête d’acheter le médicament en pharmacie. Et se rend sur le marché noir pour trouver du cannabis. Il essaie d’en faire des biscuits ou d’en faire macérer dans de l’alcool pour créer lui-même des gouttes. Mais les effets ne sont pas les mêmes. «Il était trop difficile de contrôler les dosages. La teneur en THC du cannabis trouvé dans la rue varie trop fortement. L’effet était à un moment trop fort, à un autre trop léger.»

Aujourd’hui, l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) autorise les patients à obtenir des médicaments à base de cannabis pour un nombre limité de conditions. «L’OFSP se montre plus souple depuis un ou deux ans, et a inclus d’autres affections comme l’épilepsie, indique Barbara Boers. Mais le processus reste compliqué.»

En décembre 2014, la conseillère nationale saint-galloise Margrit Kessler a déposé une motion qui charge le Conseil fédéral «d’examiner dans le cadre d’un projet pilote scientifique (…) dans quelles circonstances le cannabis à l’état naturel peut être utilisé à des fins médicales comme alternative au cannabis de synthèse ou à la teinture de cannabis». «Le coût du cannabis médical est trop élevé et son processus d’obtention est trop compliqué en ce moment», explique Margrit Kessler. La conseillère nationale aimerait que le Conseil fédéral explore enfin le potentiel de ce produit «connu depuis longtemps mais encore peu étudié».

Trop peu de recherche

La réponse du Conseil fédéral est arrivée en février 2015: cette question ne relève pas de sa compétence. «C’est à l’industrie qu’il revient, par des études scientifiques, de créer les conditions requises pour que le cannabis naturel soit autorisé comme médicament pris en charge par les caisses maladie en Suisse», explique-t-il dans sa réponse.

Et c’est là tout le problème: «La recherche sur le cannabis est en retard, explique Jacques Besson. Peu d’entreprises ou d’institutions médicales se sont penchées sur le sujet, car cette substance est stigmatisée.» Ailleurs, les choses sont en train de changer (voir encadrés). De plus en plus d’instituts et de pays financent et autorisent le cannabis médical. «Plusieurs études ont montré le potentiel de cette substance dans le cas de certaines maladies graves, comme la maladie de Crohn ou le cancer», indique Barbara Broers.

En Suisse, la modification de la loi en 2011 a ouvert de nouvelles possibilités. De nouveaux produits arrivent progressivement sur le marché, comme le Sativex, un spray à base de cannabis. Mais la question d’élargir davantage l’accès à ces substances divise toujours. «Au sein même de mon service de psychiatrie communautaire, mes collègues sont partagés sur la question de la légalisation du cannabis, explique Jacques Besson. Certains sont favorables à une régulation dans le sens de la politique de réduction des risques. D’autres, sont préoccupés par une légalisation qui augmenterait l’accessibilité à la substance et qui compliquerait le traitement des maladies psychiatriques.»

Philippe Süsstrunk, lui, n’a pas baissé les bras. «Je me suis battu avec mon assurance maladie durant des mois pour qu’il me rembourse ce médicament», se rappelle-t-il. Puis, finalement, il y a quelques mois, ils ont finalement accepté de lui rembourser ses gouttes de cannabis. «J’ai argumenté sur la base de l’article 71b de l’Ordonnance sur les assurances maladie, qui stipule qu’il est possible de se faire rembourser un produit si aucun autre médicament sur le marché ne prodigue le même effet.» Et depuis, Philippe Süsstrunk est au paradis. «Je revis. Il ne me reste plus qu’une légère tension sur ma jambe droite.» Pour y remédier, son médecin lui a recommandé de prendre quelques gouttes de cannabis additionnelles. Il ira mieux.
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ENCADRE

Pays-Bas
Leader européen

Le chanvre médical a été légalisé aux Pays-Bas en 2003. Bedrocan, la seule firme qui fait pousser des plants de cannabis médical, est basée dans ce pays. La société fabrique quatre variétés de cannabis naturel qui contiennent différents taux de THC. La distribution du produit est gérée par l’Office
for Medicinal Cannabis, qui fait partie du Ministère de la santé néerlandais. Les produits sont onéreux et coûtent entre 7 et 12 euros le gramme. Environ 1’200 patients utilisent du cannabis thérapeutique.
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Canada
Très libéral

Le Canada dispose du régime le mieux développé en matière de cannabis médical. Cette substance thérapeutique y est légale depuis 1999, et le pays autorise ses malades à faire pousser des plants de cannabis médicinal chez eux. «Les médecins ou les infirmières peuvent le prescrire pour n’importe quelle condition», indique Mark Ware, le directeur de recherche clinique en gestion de la douleur à l’Université McGill. En 2014, la loi a néanmoins restreint cet accès. Près de 4’000 personnes consomment du cannabis médical dans ce pays.
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Etats-Unis
En progression

Au niveau fédéral, le cannabis est considéré comme illégal et dangereux. Néanmoins, plusieurs Etats – comme le Colorado, Washington, l’Oregon, l’Alaska et dans le District de Columbia – ont légalisé la marijuana ces dernières années. Et 21 Etats au total ont légalisé le cannabis thérapeutique. Certaines régions envisagent de légaliser certains composants du cannabis, comme le CBD, mais refusent d’autoriser le THC.
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Allemagne
Plus relâchée

L’Allemagne a légalisé le cannabis thérapeutique en 2008. Trois médicaments y sont autorisés, le Sativex, le Dronabinol et le Nabinol. Mais seul le Sativex est remboursé pour les patients atteints de sclérose en plaques. Depuis 2012, l’achat de plants de cannabis en pharmacie à cultiver à domicile, ce qui coûte moins cher, est aussi possible. Pour cela, les patients doivent obtenir une autorisation exceptionnelle de l’Office fédéral des narcotiques (Bundesopiumstelle). Environ 200 personnes bénéficient de cette autorisation.
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France
Régime strict

La France a émis son premier décret autorisant l’usage médical du cannabis et des cannabinoïdes en 2013. Les patients peuvent obtenir une autorisation temporaire d’utilisation (ATU) pour bénéficier de ces produits. Mais seul un nombre limité de médicaments est autorisé – le spray Sativex n’y a été mis sur le marché qu’en 2015. Depuis 2001, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé n’a accordé qu’une centaine d’autorisations seulement.
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Une version de cet article est parue dans In Vivo magazine (no 6).

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