«Les Etats-Unis foncent droit vers la récession»

L’économiste américain Peter Schiff avait prédit la crise économique de 2008. Il livre ses pronostics pour l’année 2015. Et avertit: la reprise américaine est trompeuse.

Par Clément Bürge

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Plusieurs mois avant la crise des subprimes, Peter Schiff accumulait les apparitions sur les plateaux de télévision américains, chez CNN, Fox News ou encore CNBC. L’économiste, président de la société de courtage Euro Pacific Capital, y réitérait alors un message clair — et pourtant inaudible: l’économie américaine est en péril. «Une énorme crise va éclater, le pays est trop endetté, les fondamentaux de l’économie sont malsains.» Schiff conseillait alors d’éviter les investissements en Bourse et soulignait le danger des subprimes: «Le marché de l’immobilier va voler en éclats», martelait-il sur un ton calme mais résolu, face à des contradicteurs qui lui riaient au nez.

Quand les marchés se sont effondrés et que la crise du crédit a ravagé le secteur bancaire, Peter Schiff, qui reste l’un des rares analystes à avoir annoncé ce scénario, a été hissé au rang de star et adoubé en tant que prophète. Une vidéo regroupant ses différentes interventions pré-crise, intitulée «Peter Schiff avait raison», a été visionnée plusieurs millions de fois sur YouTube. Ses livres sont devenus des best-sellers, à l’instar de «Crash Proof: How to Profit From the Coming Economic Collapse» — publié avant la crise. L’homme a même entamé une carrière politique en devenant le conseiller économique du candidat libertaire Ron Paul lors de la campagne présidentielle de 2008.

Six ans plus tard, Peter Schiff fait toujours figure de Cassandre parmi ses pairs. Radical dans ses analyses et volontiers provocateur, il estime notamment que les politiques monétaires menées par les banques centrales autour de la planète conduisent les marchés à la ruine. Un avis tranché qui aura le mérite de susciter le débat. Sans partager toutes ses analyses, nous lui avons tendu notre micro.

Quelles sont les grandes tendances à attendre cette année dans les différents secteurs économiques?
La bulle du secteur technologique va probablement éclater. Les entreprises technologiques légitimes, comme celles qui fabriquent des ordinateurs, vont bien se porter. Mais celles qui créent des réseaux sociaux et des sites internet vont s’effondrer. Ces dernières années ressemblent beaucoup aux dernières étapes de la folle époque tech de la fin des années 1990. Mais cette fois, ce sont les réseaux sociaux plus que les commerçants en ligne qui se retrouvent pris dans ce délire. Le problème reste toutefois le même: ces sociétés sont vendues à des prix surfaits dont le calcul ne se base sur aucun revenu réel. Les investisseurs se fient à des assomptions sur les performances à long terme et à des facteurs très versatiles. Je ne sais pas exactement quand la bulle va éclater. Mais lorsque les investisseurs suivent une mode comme des moutons, cela ne se termine jamais bien.

Au niveau macroéconomique, quelle sera la principale tendance?
Aujourd’hui, tout le monde parle de la formidable reprise économique des Etats-Unis. Mais cette tendance est trompeuse: l’économie américaine fonce droit vers la récession. La Réserve fédérale a soutenu la croissance de façon artificielle grâce à sa politique d’assouplissement quantitatif. Et tout le monde pense que ces mesures étaient efficaces et que cette croissance est saine et qu’elle va se poursuivre sans ce stimulus. C’est faux. Sans ce soutien, l’économie américaine va replonger.

Pourquoi la reprise économique américaine n’est-elle pas durable?
Parce qu’elle est artificielle. En lançant sa politique d’assouplissement quantitatif (QE), la Réserve fédérale a fait baisser le coût de l’argent et les taux d’intérêt, ce qui a permis de stimuler la reprise. Mais lorsque la première dose d’assouplissement quantitatif s’est terminée, elle s’est rendu compte qu’il fallait en lancer une deuxième, puis une troisième, car la croissance ne se maintenait pas. La seule chose que la Réserve fédérale a en réalité réussi à faire est de repousser la récession à plus tard. Avec la sortie du troisième QE, l’économie va se retrouver dans le même pétrin qu’auparavant. Et la Réserve fédérale va sans doute devoir lancer un nouveau programme d’assouplissement quantitatif.

Dans les faits, l’économie réelle ne va donc pas mieux aux Etats-Unis?
Non. Le prix des actions a certes augmenté de façon mirobolante. Mais quid du reste du pays? Les gens ne sont pas mieux payés qu’auparavant et s’endettent de plus en plus. La classe moyenne survit uniquement grâce au crédit. Les emprunts des étudiants augmentent année après année. Les gens contractent des dettes absurdes sur leurs cartes de crédit ou pour acheter des voitures. Ce comportement a été encouragé par le gouvernement fédéral et le pays pense pouvoir rembourser ses dettes plus tard. C’est malsain. Les Etats-Unis sont tout autant endettés que certains pays européens mal en point comme la France et l’Espagne. D’ailleurs, si les Etats-Unis faisaient partie de l’Union Européenne, nous nous serions fait expulser de l’association!

Le Japon a aussi employé des mesures d’assouplissement quantitatif. Va-t-il se retrouver dans la même situation
Le Japon commence déjà à sentir les effets pervers de l’assouplissement quantitatif. L’inflation y est maintenant trop élevée. La population japonaise remet clairement en question cette politique économique.

Qu’en est-il de la zone euro?
En 2015, la zone euro va probablement continuer à souffrir des mêmes maux qu’elle a connus jusqu’à aujourd’hui. Et Mario Draghi compte aussi lancer un programme d’assouplissement quantitatif. Mais la politique de la banque centrale européenne va se retourner contre elle. En baissant le coût de l’argent, les prix à la consommation vont augmenter plus vite que les salaires. Cette politique ne va rien résoudre et empirer les choses. En réduisant la force de l’euro, les Européens vont réussir à exporter plus facilement leurs produits, mais ils ne pourront plus acheter ces biens. Les salaires ne vont pas être en adéquation avec les biens fabriqués sur le continent. Appauvrir ses citoyens n’est pas une bonne politique économique, bien au contraire…

Que faire pour résoudre cette situation?
Il faut que la région s’attaque à la racine du problème, soit le manque de croissance et un taux de chômage trop élevé. Il y a trop de régulations, trop d’interférences publiques dans l’économie, trop de restrictions et de règles à respecter lorsqu’on engage un salarié.

Peut-on espérer une meilleure situation en Chine?
En comparaison avec le monde occidental, la Chine se trouve en nettement meilleure forme, structurellement et fondamentalement. Le pays dispose d’énormes réserves de monnaies étrangères et n’est pas endetté. En revanche, le renminbi est actuellement sous-évalué. Il faut maintenant que le pays cesse d’acheter des dollars et des euros. La Chine doit laisser sa monnaie s’apprécier. Cela bénéficierait à sa population.

Quel conseil donneriez-vous aux investisseurs pour 2015?
Ils ne doivent surtout pas acheter d’obligations, ne pas acheter d’actions américaines et essayer de trouver des refuges où leurs actifs seront protégés. La Scandinavie, l’Australie, l’Asie du Sud-Est et quelques pays d’Amérique du Sud, comme le Pérou et le Chili, devraient prodiguer un endroit sûr où placer ses avoirs.

Le Brésil pourrait-il être l’un de ces refuges?
Non. Il y a bien trop de risques politiques au Brésil. L’administration Roussef a mal traité les détenteurs d’actions brésiliennes ces dernières années. Si le candidat favorable à l’économie Aecio Neves avait gagné l’élection par surprise, cela aurait pu déboucher sur des changements favorables. Mais avec le statu quo promu par la gauche brésilienne, il faut s’attendre à un environnement encore plus hostile pour les investisseurs. Mieux vaut s’intéresser à d’autres pays d’Amérique latine.

Comment va évoluer le prix des matières premières?
En ce moment, la valeur du dollar est gonflée artificiellement pour diverses raisons, ce qui fait baisser le prix des matières premières. Mais, en 2015, dès que les investisseurs vont se rendre compte que l’économie américaine n’est pas relancée et que la Réserve fédérale va mettre en place un nouveau programme d’assouplissement quantitatif, le dollar va à nouveau chuter.

Quels secteurs pourraient connaître une embellie l’année prochaine?
Très peu d’analystes mainstream osent actuellement investir dans les métaux précieux. Au moment où les gens vont prendre conscience du ralentissement de l’économie américaine et de la nécessité de l’assouplissement quantitatif, le prix de l’or va augmenter radicalement, tout en accroissant en même temps le prix des autres métaux précieux. Le secteur énergétique a aussi souffert de façon démesurée ces derniers mois. Il va certainement remonter la pente l’an prochain.
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Une version de cet article est parue dans Swissquote Magazine.