De plus en plus d’apprentis frontaliers

La Suisse attire les jeunes domiciliés dans les pays voisins, notamment les secteurs délaissés par les résidents. Dans le Jura, on compte dix fois plus d’apprentis venus de l’étranger qu’il y a deux ans.

Par Thomas Pfefferlé

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Certains secteurs comme les métiers du bâtiment ou les professions techniques souffrent d’une mauvaise réputation en Suisse. Ils sont boudés par les jeunes et cela pousse les entreprises à élargir leur zone de recrutement. Certaines n’hésitent alors pas à engager des apprentis hors des frontières.

Dans le canton du Jura, le nombre d’apprentis frontaliers a été multiplié par dix ces deux dernières années. «Depuis 2012, nous en sommes à 45 contrats d’apprentissage concernant des jeunes domiciliés en France, alors qu’auparavant nous n’en comptions pas plus de cinq», confirme Jean-Luc Portmann, adjoint au chef du Service de la formation des niveaux secondaire et tertiaire du canton du Jura. Les domaines d’activités les plus concernés sont l’assistance en soins et santé, l’horlogerie et la polymécanique. Parmi ces 45 apprentis, dix étaient déjà employés au sein d’entreprises de la région. L’apprentissage leur a été proposé pour se mettre à niveau et peaufiner leur formation.

Des apprentis français «très motivés»

Engager un apprenti frontalier peut constituer un avantage pour une entreprise. «Les apprentis français sont très motivés, note Bernard Crevoisier, directeur associé de Crevoisier + Rérat, société basée à Porrentruy et spécialisée dans les constructions métalliques et le thermolaquage. Comme la situation économique est difficile en France, les jeunes qui y résident et qui font un apprentissage dans une entreprise suisse sont conscients de la chance qu’ils ont et se donnent à fond.»

Effectuer sa formation professionnelle en Suisse représente également une aubaine pour les frontaliers. «L’apprentissage est beaucoup plus valorisé en Suisse, note Aurélien Cartosi, ex-apprenti et employé dans la société jurassienne. Selon moi, on y apprend mieux car il y a un réel encadrement.» Ne trouvant pas de place en France à la fin de sa scolarité, le jeune homme commence son apprentissage chez Crevoisier + Rérat en 2009. Il y avait déjà effectué un stage au préalable, ce qui a facilité les démarches administratives. «Les cours inter-entreprises, par exemple, sont un des avantages qu’offre la formation suisse. Et il faut quatre ans pour obtenir son CFC. En France le brevet professionnel s’obtient en deux à trois ans seulement. On manque de pratique dans le système français.»

En région genevoise, 4,7% des apprentis sont frontaliers. «Tous les secteurs sont concernés, mais surtout la construction», relève Grégoire Evéquoz, directeur de l’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC). Des métiers qui souffrent d’une mauvaise image. «La place genevoise est surtout connue pour ses banques, analyse Carine Melin, coordinatrice du gros œuvre dans la Fédération genevoise des métiers du bâtiment (FMB). C’est pourquoi la plupart des jeunes sont plus intéressés par des apprentissages d’employé de commerce.» La pénibilité du travail et la sécurité sont les deux aspects qui entachent la réputation des métiers du bâtiment. «Pourtant, bien que le travail soit physique et en extérieur, les mesures de sécurité ont beaucoup évolué ces dernières années», relève Carine Melin.

L’assurance de trouver du travail

Pour Philippe Massonnet, directeur de la Métallurgie du Bâtiment Genève (MBG), le réseau de compétences pour les métiers techniques du bâtiment, «il manque clairement d’apprentis suisses motivés dans les métiers du bâtiment. Mais c’est aussi l’apprentissage en général qui souffre, à tort, d’une mauvaise réputation. La plupart des gens pensent qu’il n’existe pas d’évolution possible en choisissant ce cursus. C’est complètement faux car aujourd’hui la formation continue est vitale, surtout dans la métallurgie du bâtiment. Entre la domotique, la maintenance des systèmes d’alarme ou encore la mise en place des réseaux informatiques et de télécommunication, le secteur est vaste et en rapide évolution. De plus, l’apprentissage garantit quasiment de trouver du travail, ce qui n’est pas le cas des études.»

Philippe Massonnet, qui dirige également l’entreprise générale d’électricité Savoy, indique que les demandes d’apprentissage venant de France voisine augmentent. «Les apprentis frontaliers se rendent compte de la qualité de la formation suisse.» Résultat: Genève compte plus de 20% d’apprentis frontalier si l’on réunit les quatre métiers de la métallurgie du bâtiment, de la construction métallique, de la ferblanterie, l’électricité et le chauffage.

En Valais, les apprentis frontaliers ne sont qu’une dizaine. La plupart se trouvent dans le Haut-Valais et viennent d’Italie. «Pour ces apprentis, il faut que les entreprises qui les accueillent soient attentifs à la langue, indique Imelda Pichel, responsable des contrats du Service de la formation professionnelle du Valais. Pour les Italiens qui vont dans le Haut-Valais, les patrons doivent veiller à avoir au moins une personne dans leur entreprise qui parle italien pour les intégrer et leur expliquer le métier.» Les jeunes domiciliés en Italie suivent d’ailleurs leur journée de cours hebdomadaire au Tessin. Un arrangement qui coûte au canton du Valais entre 7’000 et 7’300 francs par an et par apprenti.

Au Tessin, des adultes qualifiés postulent

Le canton du Tessin connaît quant à lui une situation particulière en ce qui concerne les apprentis frontaliers. Chaque jour, 750 jeunes franchissent la frontière depuis l’Italie pour venir y effectuer leur apprentissage. Ce qui représente presque le 10% du total des jeunes en formation dans le canton. «La crise est tellement forte en Italie que même les adultes qualifiés, avec de l’expérience, acceptent des postes d’apprentis au Tessin, explique Gian Marco Petrini, vice-directeur de l’Office cantonal de la formation professionnelle. Les entreprises du canton l’on bien compris et profitent de payer du personnel compétent au tarif des apprentis. Les jeunes du canton ne trouvent pas de place d’apprentissage, ce qui est frustrant car s’il y a bien pénurie d’apprentis suisses dans le secteur de la construction, ce n’est pas le cas pour les autres domaines d’activité.»

Au Tessin, le phénomène commence à prendre des proportions inquiétantes. «Le problème est qu’à l’avenir, les jeunes Tessinois ne seront plus formés. Cela fera augmenter les coûts sociaux du canton pour le chômage», constate Gian Marco Petrini. Pour réagir au phénomène, le Conseil d’Etat a décidé de contrôler les entreprises, afin qu’elles n’engagent plus de frontaliers qualifiés en leur proposant des contrats d’apprenti. Il souhaite également veiller à ce que les sociétés embauchent des Suisses quand cela s’avère possible.
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Une version de cet article est parue dans PME Magazine.