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Les socialistes hésitent à entrer dans le XXIe siècle

On savait le parti socialiste suisse en crise rampante depuis le départ de Peter Bodenmann, mais personne n’en avait mesuré la profondeur. Depuis la démission surprise d’Ursula Koch samedi après-midi, le doute n’est plus permis: c’est un véritable travail de refondation auquel devra procéder le PS au cours de ces prochaines années. Il paraît évident que les solutions qui seront présentées au prochain congrès de Lugano en octobre ne pourront être que les prémices de ce renouveau tant la tâche est immense.

Le contexte dans lequel la présidente du parti a renoncé à sa tâche donne déjà les lignes directrices du débat futur. La maladie d’Ursula Koch n’est pas diplomatique. Elle a réellement craqué, c’est du moins l’avis de tous les dirigeants socialistes que nous avons interrogés à vif samedi après-midi. Mais chacun s’accordait aussi à lier cette maladie au stress supporté au cours de ces derniers mois par la présidente. Le plus clair dans l’implication politique de cette démission fut Werner Carobbio, le patron des socialistes tessinois, qui laissa tomber un peu désabusé: «Cette démission soudaine signifie que la crise est vraiment très profonde».

Comme l’a rapporté l’hebdomadaire dimanche.ch, l’ultime mise à feu est venue de la controverse sur l’AVS. Début mars, Ursula Koch a fait circuler un document de travail sur l’AVS au sein des instances dirigeantes du parti. Un document très mal reçu parce que Koch y prônait l’abandon du concept classique de l’AVS, au profit d’une réforme en profondeur mettant l’accent non plus sur les travailleurs, mais sur les démunis.

Les femmes, les enfants, les malades et les pauvres étaient appelés à devenir l’objet premier de cette assurance nouveau style. Mon confrère du Sonntagsblick qui s’est procuré le document prétend que l’accueil réservé par la direction du PS à cette proposition aurait été glacial, que d’aucuns auraient même comparé cette nouvelle politique sociale aux positions de Blocher sur l’Etat charitable: les salariés n’ont qu’à se débrouiller pour composer leur capital de retraite, l’Etat ne devant intervenir que pour les pauvres.

Sans aller aussi loin, on peut tout de même y voir la patte du blairisme fort à la mode dans l’Europe de gauche.

Est-ce par réaction à ce document que des socialistes bâlois et vaudois se sont hâtés de préparer un projet d’initiative populaire «Pour une AVS sûre» prévoyant le financement de l’assurance par les bénéfices de la Banque Nationale et en cas de nécessité par l’introduction d’un impôt fédéral sur les successions? On le saura peut-être ces jours prochains quand les langues se délieront. Ce qui paraît établi, c’est que ce projet aurait été présenté au public sans qu’Ursula Koch en soit informée, ce qui expliquerait sa très vive réaction dans les médias alémaniques jeudi dernier.

Mais au-delà de l’AVS, il y a déjà eu les problèmes causés par les privatisations, notamment celle de Swisscom, qu’une bonne partie des socialistes n’a pas digérée.

Ces éléments montrent bien que le socialisme suisse est à un tournant de son histoire, comme du reste tous les autres partis. Depuis le tournant pris en 1937 lors de l’acceptation d’une part de la paix du travail et d’autre part de la défense nationale, le PS n’a pratiquement pas changé sa ligne politique. Son entrée au gouvernement dans le cadre de la formule magique en 1959 ne lui demanda aucune adaptation: c’est la droite bourgeoise qui, prenant acte d’une politique de collaboration vérifiée pendant vingt ans, leva son veto.

Pendant toute la guerre froide, le PS comme les partis bourgeois maintint la fiction d’un Etat sacrifiant à l’économie libérale alors que, par crainte d’une révolution bien hypothétique, tous les secteurs étaient contrôlés, cartellisés, réglementés, voire même subventionnés comme ce fut le cas pour l’agriculture chère à l’UDC.

Or de même que cette UDC est en crise en raison d’un aggiornamento nécessaire et qu’elle hésite entre Ogi et Blocher, entre l’involution et l’évolution, le PS se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins.

La direction qu’il s’est donnée pour aller au congrès d’octobre ne porte pas en elle l’esprit d’innovation. Pierre Aeby, président intérimaire, est sur le départ. Il sera épaulé par un «groupe de travail» (ressemblant fort à un comité des sages) composé de Ruth Dreifuss, Christiane Brunner et Franco Cavalli.

Dreifuss et Brunner sont de solides social-démocrates à l’ancienne ayant fait l’essentiel de leur carrière dans le syndicalisme, donc formées à la cogestion. Toutefois, elles ne sont parvenues ni l’une ni l’autre à redonner vie à des syndicats qui sèchent sur pied. Une fois au gouvernement, Dreifuss n’a pas particulièrement brillé sur les dossiers où on l’attendait. La santé est un désastre et l’AVS un point d’interrogation. Quant à Cavalli, c’est un sympathique zapatiste doté d’une belle dose d’opportunisme. Mais personne ne l’a jamais vu attacher son nom à une idée. Ce trio disparate saura-t-il faire entrer le socialisme suisse dans le XXIe siècle?

Il est permis d’en douter.